V

Après Philis, voilà que Nougarède voulait qu'il vît madame Dammauville, et cette coïncidence n'était pas le moindre danger de la situation qui s'ouvrait.

Qu'elle le vît, et les chances étaient pour qu'elle reconnût en lui l'homme qui avait tiré les rideaux; car, s'il avait pu parler à Philis et à Nougarède de troubles de vision ou de raison, il ne croyait pas à ces troubles, qui n'étaient pour lui que des échappatoires.

Philis, lorsqu'il arriva chez madame Cormier, n'était pas encore rentrée, et il eut à expliquer à la mère inquiète pourquoi sa fille se trouvait en retard.

Alors ce fut un délire de joie devant lequel il se sentit embarrassé. Comment briser l'espérance de cette malheureuse mère?

Ce qu'il avait dit à Philis et à Nougarède, il le répéta: Avant de voir Florentin libre, il fallait savoir ce que valait le témoignage de madame Dammauville; et il expliqua comment la valeur de ce témoignage pouvait se trouver compromise.

—Mais il est possible aussi qu'un paralytique jouisse de toutes ses facultés! s'écria madame Cormier avec une décision qui n'était ni dans ses habitudes ni dans son caractère.

—Assurément.

—N'en suis-je pas un exemple?

—Sans doute.

—Alors Florentin serait sauvé.

—C'est ce que nous devons espérer. Je ne vous prémunis contre un excès de joie que par un excès de prudence; au reste, il est probable que mademoiselle Philis va pouvoir nous fixer en rentrant.

—Vous auriez peut-être mieux fait d'aller rue Sainte-Anne: vous l'auriez encore trouvée.

C'était donc une manie universelle de vouloir l'envoyer rue Sainte-Anne!

Ils attendirent; mais la conversation fut difficile et lente entre eux; ce n'était ni à Philis ni à Florentin que Saniel pensait, c'était à lui et à ses propres craintes; de son côté, madame Cormier courait au-devant de sa fille: alors il y avait de longs silences que madame Cormier interrompait en allant dans la cuisine surveiller son dîner, prêt depuis plus de deux heures et qu'elle tenait au chaud.

Ne sachant que dire et que faire en présence de la mine sombre de Saniel et de sa préoccupation, qu'elle ne s'expliquait pas, elle lui demanda s'il avait dîné.

—Pas encore.

Si vous vouliez accepter une assiette de potage; j'ai du bouillon d'hier, Philis ne l'a pas trouvé mauvais.

Mais il n'accepta point, ce qui peina madame Cormier. Il y avait longtemps que, pour elle, Saniel était une sorte de dieu, et, depuis qu'elle le voyait si zélé à s'occuper de Florentin, le culte qu'elle lui avait voué s'était fait encore plus fervent. Combien de fois parlant de lui avec Philis, s'était-elle écriée «Comment pourrons-nous jamais nous acquitter envers M. Saniel!» et voilà qu'au moment où elle espérait pouvoir lui être agréable il la refusait. Mais elle ne lui en voulut pas: sans doute, il avait ses raisons; rien de ce qui venait de lui ne pouvait être mal.

Cependant les minutes s'écoulaient et Philis n'arrivait pas; enfin, on entendit son pas précipité.

—Comment! vous êtes venu prévenir maman? s'écria-t-elle en apercevant Saniel.

D'ordinaire, madame Cormier l'écoutait respectueusement, mais elle lui coupa la parole.

—Et madame Dammauville? demanda-t-elle.

—Madame Dammauville a des yeux excellents; c'est une femme de tête qui, sans le secours d'aucun homme d'affaires, administre sa fortune.

Défaillante, madame Cormier se laissa tomber sur une chaise.

—Oh! le pauvre enfant! murmurait-elle.

Des exclamations de joie lui échappaient qui n'avaient pas de sens précis.

Philis, radieuse, regardait Saniel, qui faisait des efforts pour ne pas rester sombre, et paraître s'associer à cette joie.

—C'est bien ce que je pensais, dit-il; mais il était imprudent de s'abandonner aujourd'hui à des espoirs que demain aurait détruits.

Pendant qu'il parlait, il échappait au moins à l'embarras de sa situation et à l'examen de Philis.

—Qu'a dit M. Nougarède? demanda-t-elle.

—Je vous l'expliquerai tout à l'heure; commencez par nous raconter ce que vous avez appris de madame Dammauville; c'est son état qui décidera notre conduite, au moins celle que Nougarède conseille d'adopter.

—Quand la concierge m'a vue revenir, commença Philis, elle a montré une certaine surprise; mais n'est une bonne femme qui se laisse facilement apprivoiser, et je n'ai pas eu trop de peine à la faire raconter sur madame Dammauville tout ce qu'elle sait. Il y a trois ans que madame Dammauville est veuve, sans enfant; elle a environ quarante ans; et c'est depuis son veuvage qu'elle habite sa maison de la rue Sainte-Anne. Jusqu'à l'année dernière, elle n'était pas mal portante, cependant elle allait tous les ans aux eaux à Lamalou. Il y a un an, elle a été prise de douleurs qu'on a cru rhumatismales et à la suite desquelles s'est déclarée la paralysie qui la tient au lit. Elle souffre parfois à crier, mais ce sont des crises qui ne durent pas toujours. Dans les intervalles elle vit de la vie ordinaire, si ce n'est qu'elle ne se lève point: elle lit beaucoup, reçoit quelques amies, sa belle-soeur, veuve d'un notaire, ses neveux et nièces, un des vicaires de la paroisse, car elle est pieuse et surtout très charitable. Ses yeux sont excellents. Jamais elle n'a eu ni délire ni hallucination. Elle est très réservée, déteste les bavardages, et cherche par-dessus tout à vivre tranquille; aussi l'assassinat de Caffié l'a-t-il exaspérée: elle ne voulait pas qu'on lui en parlât et elle-même n'en parlait à personne; elle aurait même dit que, si elle était en état de quitter sa maison, elle la vendrait, pour ne plus entendre prononcer le nom de Caffié.

—Comment a-t-elle parlé du portrait et de l'homme qu'elle a vu dans le cabinet de Caffié? demanda Saniel.

—C'est justement la question à laquelle la concierge n'a pas pu répondre; alors je me suis décidée à me présenter de nouveau chez madame Dammauville.

—Es-tu brave! dit madame Cormier avec fierté.

—Je t'assure que je ne l'étais guère en montant l'escalier: après ce que je venais d'apprendre de son caractère, c'était vraiment de l'audace de venir une seconde fois, à deux heures d'intervalle, troubler sa tranquillité; mais il le fallait. Elle voulut bien me recevoir. En montant, j'avais cherché une raison pour justifier ou tout au moins pour expliquer ma seconde visite, et je n'en avais trouvé qu'une aventureuse pour laquelle je dois demander votre indulgence.

Elle dit cela en se tournant vers Saniel, mais les yeux baissés, sans oser le regarder et avec une émotion pour lui inquiétante.

—Mon indulgence? dit-il.

—J'ai agi sans avoir le temps de bien réfléchir et sous la pression de la nécessité immédiate. Comme madame Dammauville se montrait surprise de me revoir, je lui dis que ce qu'elle m'avait appris était si grave et pouvait avoir de telles conséquences pour la vie et l'honneur de mon frère, que j'avais pensé à revenir le lendemain accompagnée d'une personne au courant des affaires, devant laquelle elle répéterait son récit, et que c'était la permission de me présenter avec cette personne que je lui demandais; cette personne, c'était vous.

—Moi!

—Et voilà pourquoi, dit-elle faiblement, sans lever les yeux sur lui, j'ai besoin de votre indulgence.

—Mais je vous avais dit... s'écria-t-il avec une violence que le mécontentement qu'on eût ainsi disposé de lui ne suffisait pas à justifier.

—....Que vous ne pouviez pas vous présenter chez madame Dammauville en qualité de médecin sans qu'elle vous eût fait appeler, je ne l'avais pas oublié; aussi n'était-ce pas comme médecin que je voulais vous prier de m'accompagner... mais comme ami, si vous me permettez de parler ainsi, comme l'ami le plus dévoué, le plus ferme, le plus généreux que nous ayons eu le bonheur de rencontrer dans notre détresse.

—Ma fille parle en mon nom comme au sien, dit madame Cormier avec une gravité émue, et je tiens à ajouter que c'est une amitié respectueuse, une reconnaissance profonde que nous vous avons vouée.

Bien que Philis fût tremblante de voir l'effet qu'elle avait produit sur Saniel, elle continua avec fermeté:

—Vous m'accompagniez donc et, sans rien faire ostensiblement, sans rien dire qui fût d'un médecin, pendant qu'elle parlait, vous pouviez l'examiner. A ma demande, madame Dammauville répondit par son consentement donné avec une parfaite bonne grâce. Je retournerai donc demain chez elle et, si vous jugez que c'est utile, si vous croyez devoir accepter le rôle que je vous ai attribué sans vous avoir consulté, vous pouvez m'accompagner.

Il ne répondit pas à ces dernières paroles, qui étaient une invitation en même temps qu'une question.

—Ne l'avez-vous pas examinée comme je vous l'avais dit? demanda-t-il après un moment de réflexion.

—Avec toute l'attention dont j'étais capable dans mon angoisse: le regard m'a paru être droit et sans aucun trouble; la voix est régulière, bien rythmée; les paroles se suivent sans hésitation, les idées s'enchaînent, elles s'expriment avec ordre. Il n'y a aucune trace de souffrance sur ce visage jaune, qui porte seulement la marque d'une douleur résignée; elle remue les bras librement; mais les jambes, autant que j'ai pu en juger sous la couverture qui les cachait, sont immobiles; par plusieurs points il me semble que sa paralysie se rapproche de celle de maman; il est vrai que, par d'autres, elle s'en écarte; elle doit être extrêmement frileuse, car, bien que le temps ne soit pas froid aujourd'hui, la température de sa chambre m'a paru très élevée.

—Voilà un examen, dit Saniel, qu'un médecin n'eût pas mieux conduit, à moins d'interroger la malade, et j'aurais été avec vous dans cette visite que nous n'en saurions pas plus que ce que vous avez observé. Il paraît certain que madame Dammauville est en pleine possession des facultés qui rendent son témoignage inattaquable.

Madame Cormier attira sa fille, et passionnément elle l'embrassa.

—Je n'aurais donc rien à faire chez cette dame, continua Saniel, avec la précipitation d'un homme qui vient d'échapper à un danger; mais votre rôle à vous, mademoiselle, n'est pas fini, et vous devrez retourner demain chez elle pour remplir celui que Nougarède vous confie.

Il expliqua ce que Nougarède attendait d'elle.

—Certainement, dit-elle, je ferai pour Florentin tout ce qu'on me conseillera: je retournerai chez madame Dammauville, j'irai partout; mais me permettez-vous de m'étonner qu'on ne profite pas tout de suite de cette déclaration pour obtenir la mise en liberté de mon frère?

Il répéta les raisons que Nougarède lui avait données pour ne pas procéder de cette manière.

—Je ne voudrais rien dire qui ressemblât à un reproche, répliqua madame Cormier avec plus de décision qu'elle n'en mettait ordinairement dans ses paroles; mais peut-être M. Nougarède fait-il entrer des considérations personnelles dans son conseil. Nous, notre intérêt est que Florentin soit rendu au plus vite à notre affection, et qu'on lui épargne les souffrances de la prison. Mais je comprends qu'à une ordonnance de non-lieu dans laquelle il ne paraît pas, M. Nougarède préfère le grand jour de l'audience, où il pourra prononcer une belle plaidoirie, utile à sa réputation.

—Qu'il ait ou n'ait pas fait ce calcul, dit Saniel, les choses sont ainsi. Moi aussi, j'aurais préféré l'ordonnance de non-lieu, qui avait le grand avantage de tout terminer immédiatement. Nougarède ne croit pas que cette route soit bonne à prendre: il faut suivre celle qu'il nous trace.

—Nous la suivrons, dit Philis, et je crois qu'elle pourra amener le résultat qu'attend M. Nougarède, car madame Dammauville ne doit avoir parlé du portrait qu'à très peu de personnes. Quand j'ai tâché de la faire s'expliquer sur ce point, sans lui poser directement cette question, elle m'a dit qu'elle n'avait raconté à sa concierge la non-ressemblance entre le portrait et l'homme qu'elle a vu tirer les rideaux, que pour que celle-ci, qui plusieurs fois l'avait entretenue de Florentin et de mes démarches, m'avertit. Je verrai donc demain dans quelle mesure son récit a pu se répandre et j'irai vous en avertir vers cinq heures, à moins que vous ne préfériez que j'aille tout de suite chez M. Nougarède.

—Commencez par moi, et nous irons ensemble chez lui, s'il y a lieu. Je vais lui écrire.

—Si je comprends bien le plan de M. Nougarède, il me semble qu'il repose sur la comparution de madame Dammauville à l'audience. Cette comparution sera-t-elle possible? C'est ce que je ne pourrai pas savoir; un médecin seul pourrait répondre. Saniel ne voulut pas laisser paraître qu'il avait compris ce nouvel appel.

—J'oubliais de vous dire, continua Philis, que celui qui la soigne est le docteur Balzajette, demeurant rue de l'Échelle; le connaissez-vous?

—Un solennel qui cache sa nullité sous la dignité de ses manières.

Il n'eut pas plutôt lâché ces quelques mots qu'il en sentit la maladresse; elle devait avoir un excellent médecin, madame Dammauville, et si haut placé dans l'estime de ses confrères que, s'il ne la guérissait point, c'était parce qu'elle était incurable.

—Alors, comment pouvons-nous espérer qu'il la guérira en temps pour qu'elle paraisse à l'audience? dit Philis.

—Il ne répondit pas et se leva pour se retirer. Timidement, madame Cormier répéta son invitation; mais il n'accepta pas, malgré le tendre regard que Philis attachait sur lui; il était obligé de rentrer sans pouvoir attendre davantage.