VIII
Cette confession le bouleversa, car si elle n'allait pas au delà de ce qu'il avait craint, elle révélait cependant une situation terrible.
Clairement, à livre ouvert, il avait lu en elle: si elle ne savait pas tout, elle n'avait plus qu'un pas à faire pour arriver à la vérité, et si elle ne l'avait pas fait, c'était parce que son amour l'avait retenue: moins solide cet amour, moins grand, elle n'eût certainement pas résisté aux preuves qui de tous côtés la pressaient.
Mais pour que cette résistance se fût maintenue jusqu'à ce jour, il n'en fallait pas conclure que la lutte se continuerait ainsi et qu'un coup plus violent, une preuve plus forte que les autres ne lui ouvriraient pas les yeux malgré elle.
Il ne fallait pour cela qu'une imprudence, une maladresse de sa part, et, par malheur, il n'en était plus à les compter.
Instruit par ce qu'il venait d'apprendre, il lui était facile, il est vrai, en s'observant sévèrement, d'éviter les sujets dangereux, ceux qu'elle venait de lui signaler; mais s'il pouvait le jour veiller sur ses paroles et sur ses regards, ne rien dire ou ne rien laisser paraître qui fût une accusation, ne pas confirmer les soupçons contre lesquels elle se débattait, il ne pouvait rien la nuit.
Il n'avait pas parlé, et c'était un poids terriblement lourd qu'elle lui avait ôté de dessus le coeur, en répondant négativement à sa question, mais il avait gémi, il s'était plaint, il avait prononcé des mots entrecoupés, sans suite, inintelligibles, et là se trouvait le danger.
Que fallait-il pour que ces soupirs et ces gémissements, ces mots entrecoupés et inintelligibles devinssent distincts et prissent un sens? Un rien, un hasard, puisque ses dispositions cérébrales actuelles le mettaient jusqu'à un certain point en état de somnambulisme. Ces dispositions étaient-elles congénitales chez lui, ou acquises? Il n'en savait rien. Et avant les nuits agitées qui avaient suivi la mort de madame Dammauville et la condamnation de Florentin, il n'avait jamais eu l'idée qu'il pouvait parler dans son sommeil; mais, maintenant, il avait la preuve que les craintes vagues qui le tourmentaient à ce sujet n'étaient que trop fondées: il parlait, et si les paroles qui lui échappaient n'étaient pas en ce moment compréhensibles, elles pouvaient le devenir.
Sans avoir fait une étude particulière du sommeil, spontané ou provoqué, il savait que chez les somnambules naturels le sommeil hypnotique est facile à produire, et qu'en s'entretenant avec un sujet qui parle en dormant, on peut facilement l'hypnotiser. Sans doute il n'avait pas cela à craindre de Philis; mais le possible, c'était qu'une nuit où il laisserait échapper des mots incohérents, elle ne pût pas résister à la tentation d'engager avec lui une conversation et de l'amener à confesser ce qu'elle voulait savoir, ce que l'amour qu'elle éprouvait pour son frère la poussait à vouloir apprendre. Si ce cas se présentait, lequel, de l'amour pour le frère ou de l'amour pour le mari, l'emporterait? Si elle l'interrogeait, que ne dirait-il pas?
Pour la première fois il se demanda s'il avait eu raison de se marier, et si, au contraire, il n'avait pas commis une imprudence folle d'introduire une femme dans une vie tourmentée comme la sienne. A cette femme il avait demandé le calme, et c'était l'épouvante que maintenant elle lui apportait.
A la vérité, il n'y avait que la nuit qu'elle fût dangereuse, et s'il trouvait moyen de faire chambre à part, il n'aurait rien à craindre d'elle le jour, à condition de se tenir sur une défensive rigoureuse l'aimant comme elle l'aimait, elle résisterait à la curiosité qui l'entraînait... si l'inquiétude la poussait, son amour la retiendrait, ainsi qu'elle le disait elle-même; peu à peu cette inquiétude et cette curiosité, n'étant plus surexcitées, s'apaiseraient, et ils pourraient revoir les douces journées qui avaient suivi leur mariage.
Mais, dans les conditions présentes, ce moyen était difficile à trouver, car, proposer à Philis de faire deux chambres, c'était avouer qu'il avait peur d'elle, et par conséquent lui donner un nouveau mystère à étudier. Il chercha, et partant de l'idée qu'il fallait que la proposition des deux chambres vint de Philis elle-même, il arriva à une combinaison qui, semblait-il, pouvait réaliser ce qu'il voulait.
Ignorant qu'elle avait été hypnotisée et ne se souvenant pas qu'elle avait parlé, Philis restait toujours, sans doute, sous la crainte d'être endormie; qu'il l'en menaçât de nouveau, et certainement elle chercherait à se défendre en lui échappant.
Ce fut ce qui arriva: quand, le lendemain même, il lui dit que décidément il voulait l'endormir pour savoir ce qui se passait en elle, elle montra le même effroi que la première fois.
—Tout ce que tu m'as demandé, tout ce que tu as désiré, dit-elle en s'efforçant de se contenir, je l'ai voulu comme toi et avec toi; mais cela, je ne l'accepterai jamais.
—Comme ta résistance est folle, je ne m'y arrêterai pas.
—Tu ne m'endormiras pas malgré moi.
—Parfaitement.
—Ce n'est pas possible.
Sans répondre, il alla prendre un livre dans sa bibliothèque et, l'ayant feuilleté, il lut:
«Peut-on faire passer une personne endormie, sans la réveiller, du sommeil naturel au sommeil hypnotique? La chose est possible, au moins pour certains sujets.»
Puis lui tendant le livre:
—Tu vois que pour t'endormir artificiellement je n'ai qu'à profiter du moment où tu dors naturellement; c'est bien simple.
—Ce serait odieux.
—Des mots.
Il l'avait jetée dans une frayeur qui, toute la nuit, la tint éveillée, enfiévrée, et comme lui-même ne dormit pas de peur de parler, il sentit qu'elle ferait tout pour n'être pas endormie. Mais n'avait-il pas été trop loin; et par cette menace n'allait-il pas la pousser à quelque acte désespéré: si elle se sauvait, si elle l'abandonnait? Que deviendrait-il sans elle? N'était-elle pas toute sa vie? Mais il se rassura en se disant qu'elle l'aimait trop pour qu'une séparation fût jamais possible. Après avoir cherché, elle viendrait sans doute d'elle-même à l'idée qu'il voulait qu'elle eût.
En effet, quand il rentra, le soir, elle lui dit que sa mère n'était pas en bonne santé et qu'elle le priait de l'examiner. De cet examen il résulta que madame Cormier était dans son état ordinaire; cependant elle se plaignait d'étouffements; dans la journée elle avait craint une syncope.
—Si tu voulais, dit-elle, je coucherais auprès de maman; j'ai peur de ne pas l'entendre cette nuit, si elle est souffrante.
Il commença par refuser, puis il consentit à cet arrangement; et, pour l'en remercier, elle resta avec lui dans son cabinet, affectueuse pleine de tendresse et de caresses, jusqu'au moment où il passa dans sa chambre.
Il était donc libre de dormir ou de ne pas dormir; qu'il gémît, qu'il parlât, elle ne l'entendrait point puisqu'il n'y avait pas de porte de communication entre sa chambre et celle de sa belle-mère; sa voix, à coup sûr, ne passerait pas à travers la cloison.
Qui lui eût dit, la nuit où il s'était décidé au mariage, qu'il en arriverait là: à avoir peur, à se cacher de celle qui lui avait rendu le calme du sommeil; et cela par sa faute, par un enchaînement d'imprudences et de maladresses, comme s'il était écrit qu'en tout ce serait à lui seul qu'il devrait ses souffrances, et que s'il succombait jamais dans le tourbillon qui l'entraînait, ce serait par son fait, de sa propre main. Enfin, en attendant, il avait assuré la tranquillité de ses nuits, et pour plus de précautions, bien qu'il n'eût pas à craindre que Philis entrât dans sa chambre pendant son sommeil pour le surprendre, elle qui n'osait pas regarder en face ce que le soupçon lui montrait, il ferma sa porte au verrou. Sans doute Philis ne pourrait pas toujours coucher auprès de sa mère; mais d'ici là il chercherait un moyen pour faire franchement chambre à part; et sûrement il en trouverait un dans l'arsenal de la médecine.
Ces soucis et de pareilles craintes n'étaient pas de nature à le disposer au sommeil, aussi s'agita-t-il longtemps dans une insomnie nerveuse exaspérante; comme la nuit était chaude, il crut qu'un peu de fraîcheur le calmerait et il ouvrit sa fenêtre; si cette fraîcheur ne le calma pas, au moins l'endormit-elle.
Obligée d'improviser un lit dans la chambre de sa mère, Philis l'avait placé contre la cloison qui la séparait de son mari, et cela sans intention préconçue, simplement, par hasard, parce que c'était la seule place où elle pût mettre ce lit. Au milieu de la nuit un bruit insolite la réveilla: elle s'assit pour écouter et se reconnaître; il semblait que ce bruit venait de la chambre de son mari; inquiète, elle appliqua son oreille contre la cloison; elle ne s'était pas trompée c'étaient des gémissements étouffés, des plaintes qui se répétaient à des intervalles assez rapprochés.
Avec précaution, mais vivement cependant, elle descendit de son lit, et comme l'aube avait déjà blanchi les vitres, elle put sortir adroitement et sans bruit. Arrivée à la porte de la chambre de son mari, elle écouta; elle ne s'était pas trompée: c'étaient bien des plaintes, mais plus fortes, plus douloureuses que celles qu'elle avait si souvent entendues la nuit. Elle voulut entrer, la porte résista, fermée évidemment à l'intérieur par le pène ou le verrou. Une frayeur vague la glaça. Que se passait-il? Il fallait savoir, courir près de lui, lui porter secours. Elle pensa à frapper, à secouer la porte; mais, puisqu'il n'avait pas répondu lorsqu'elle avait essayé d'ouvrir, c'est qu'il n'entendait pas ou ne voulait pas entendre. Alors l'idée lui vint d'aller sur la terrasse; de là elle verrait ce qui se passait, et, s'il le fallait, elle casserait un carreau pour entrer.
Elle trouva la fenêtre ouverte et l'aperçut sur le lit, la tête tournée vers elle, dormant; elle s'arrêta, se demandant si elle devait passer le seuil et l'éveiller.
A ce moment il prononça, les lèvres fermées, quelques mots plus distincts que ceux qui lui avaient tant de fois échappé:
—Philis... pardonne.
Il rêvait d'elle; pauvre ami, que voulait-il donc qu'elle lui pardonnât? de l'avoir menacée de l'endormir, sans doute.
Dans l'entrebâillement de la fenêtre, elle avança la tête sans entrer dans la chambre, tout attendrie de cette marque d'amour, pour lui donner un regard avant de retourner près de sa mère; mais en apercevant son visage que la lumière blanche du matin frappait en plein, elle fut effrayée: il exprimait la plus violente douleur, ce visage aux traits convulsés, l'angoisse en même temps que l'horreur. Certainement il était malade. Elle devait le réveiller. Au moment où elle faisait un pas pour aller à lui, il recommença à parler:
—Ton frère... ou moi.
Elle s'arrêta foudroyée, puis, instinctivement, elle recula et se cramponna à la fenêtre du vestibule pour ne pas tomber, se répétant les deux mots qu'elle venait d'entendre, ne comprenant pas, ne voulant pas comprendre.
Au lieu de revenir près de sa mère, elle entra chancelante, se tenant au mur, dans le salon et se laissa tomber sur un fauteuil, anéantie, écrasée.
—Ton frère, ou moi!
C'était donc la vérité, l'épouvantable vérité, qu'elle n'avait jamais voulu voir.
Elle resta là jusqu'à ce que les bruits du matin l'eussent avertie qu'on allait la surprendre, alors elle revint près de sa mère qui s'éveilla.
—Je sors, dit-elle, je rentrerai à huit heures et demie ou neuf heures.
—Mais ton mari ne te verra pas avant de partir pour l'hôpital.
—Tu lui diras que je suis sortie.
Ce fut à neuf heures et demie qu'elle revint. Madame Cormier achevait de s'habiller.
—Enfin, te voilà, dit-elle.
Mais au visage de sa fille, elle vit qu'il se passait quelque chose de menaçant:
—Mon Dieu! qu'y a-t-il? demanda-t-elle tremblante.
—Une chose grave, très grave, mais irréparable par malheur: nous allons sortir d'ici pour n'y jamais revenir.
—Ton mari...
—Il faut ne jamais me parler de lui; c'est la prière que je t'adresse.
—Hélas! je comprends. Ce que j'avais prévu, ce que je lui avais dit se réalise: tu ne peux pas supporter le mépris qu'à cause de ton frère il fait retomber sur nous.
—Nous devons être désormais étrangers l'un à l'autre, et c'est pour cela que nous quittons cette maison.
—Mon Dieu, à mon âge, traîner mes os...
—J'ai arrêté un logement aux Ternes; une voiture de déménagement va venir prendre les meubles qui nous appartiennent, ceux que nous avons apportés ici, ceux-là seulement. Pour le concierge, nous partons à la campagne. Pour Joséphine, tu n'as pas à craindre de questions indiscrètes, je viens de lui donner son jour de sortie.
—Mais de l'argent?
—Il me reste deux cents francs de la vente de mon dernier tableau, c'est assez pour l'heure présente; avant qu'ils soient épuisés, j'en aurai fait et vendu un autre; ne t'inquiète pas, nous ne manquerons de rien.
Tout cela était dit d'un ton saccadé, mais résolu.
Un coup de sonnette les interrompit. C'étaient les déménageurs.
—Veille à ce qu'on n'emporte que ce qui nous appartient, dit Philis; pendant qu'ils chargeront leur voiture, j'écrirai dans le salon.
Au bout d'une heure, la voiture était chargée. Madame Cormier entra dans le salon pour en prévenir sa fille.
—J'ai fini, dit Philis.
Ayant enfermé sa lettre dans une enveloppe, elle la disposa en belle vue sur le bureau de Saniel.
—Maintenant partons, dit-elle.
Et comme sa mère soupirait en marchant difficilement:
—Appuie-toi sur moi, pauvre maman, tu sais bien que je suis forte.