XIV
En rentrant Saniel se laissa tomber atterré sur son divan, et, sans même allumer une bougie, il resta là, anéanti.
Ce qui était effroyable, c'était la rapidité avec laquelle il avait condamné à mort cette pauvre femme et, sans hésitation, l'avait exécutée: pour qu'il fût sauvé, il fallait qu'elle mourût: elle mourrait. Cette fois, l'idée n'avait pas tourné et dévié comme pour Caffié, allant d'une contradiction à une autre, le faisant passer par des étapes successives qui lui avaient donné l'accoutumance; n'y a-t-il donc que le premier crime qui coûte, et, dans la route où il était entré, irait-il jusqu'au bout en semant les cadavres derrière lui?
Un frisson le secoua de la tête aux pieds en pensant que cette victime pouvait n'être pas la dernière qu'exigerait son salut. Quand elle l'avait menacé de prévenir la justice, il n'avait cru que cette menace: si elle parlait, il était perdu; il lui avait fermé la bouche. Mais, cette bouche, ne s'était-elle pas déjà ouverte avant qu'il la fermât; déjà n'avait-elle pas parlé? Avant de se décider à cet entretien, elle avait pu tout raconter à des personnes de son entourage, qui, entre le moment où il était sorti avec Balzajette et celui où il était revenu, lui auraient fait visite ou qu'elle aurait mandées près d'elle pour les consulter. Alors celles-là étaient donc aussi condamnées à mort?
Crime inutile, ou série de crimes.
L'horreur qui le souleva fut si forte qu'il pensa à courir rue Sainte-Anne; il réveillerait la maison endormie, se ferait ouvrir les portes, casserait les carreaux des fenêtres, la sauverait; mais, depuis qu'il était sorti jusqu'à ce moment, l'acide carbonique et l'oxyde de carbone avaient eu le temps de produire l'asphyxie, et certainement il arriverait après la mort, ou bien, s'il la trouvait encore en vie, c'est qu'on se serait aperçu que la clef du poêle avait été tournée, et en survenant ainsi sans raison, il se trahissait aussi sûrement que par un aveu.
Après tout, il était possible qu'on eût vu que la clef était tournée, et même les probabilités étaient pour que cela fût; alors elle était sauvée et lui perdu: le hasard aurait décidé entre eux.
C'était une solution comme une autre, et qui avait cela de bon qu'elle lui échappait: advienne que pourra. Il y a des moments où le naufragé, fatigué de nager, ne sachant de quel côté se diriger, sans phare, sans direction, à bout de forces et d'espérance, fait la planche et se laisse ballotter, jouet du flot, pour se reposer et attendre une éclaircie,—c'était son cas, il n'avait qu'à attendre; tout le reste serait agitation stérile et dangereuse.
Il n'allait pas recommencer la folie de vouloir prévoir et savoir comme pour Caffié;—il saurait toujours assez tôt, quel que fût le résultat, trop tôt.
Se relevant, il alluma une bougie et se mit à marcher par son appartement, tournant sur lui-même, allant, revenant comme une bête de ménagerie; puis l'idée lui vint qu'au-dessous de lui on devait entendre ses pas; sans doute, on remarquerait cette marche agitée, on s'en étonnerait, on lui chercherait des explications, et, dans sa situation, il fallait qu'il veillât à ne donner prise à aucune remarque qui ne s'expliquât pas d'elle-même, naturellement; or, il n'est pas naturel qu'on se promène la nuit, à pas saccadés, au lieu de dormir honnêtement dans son lit. Il ôta ses bottines et, comme il ne pouvait pas rester assis, il recommença son tournoiement, le cou enfoncé dans les épaules, le dos tendu, les bras ballants.
Mais aussi pourquoi lui avait-elle parlé de doubles bourrelets aux portes et aux fenêtres, de tentures aux murs, d'épais rideaux? C'était elle qui lui avait ainsi suggéré l'idée de la clef du poêle, qui ne lui serait pas venue spontanément. S'il admettait l'influence du hasard, il y en avait une là, à coup sûr, bien caractéristique, qui, jusqu'à un certain point le dégageait.
La nuit se passa à agiter ces pensées; tantôt il trouvait que l'heure ne marchait pas, que le matin n'arriverait jamais, tantôt, au contraire, qu'elle lui échappait avec une rapidité stupéfiante; par moments, la sueur lui tombait du front sur les mains; dans d'autres, il se sentait glacé.
Quand l'aube commença à blanchir les vitres, il revint s'asseoir accablé et frissonnant sur le divan et, s'étant appuyé à un coussin, il y retrouva le parfum de Philis; alors, enfonçant sa tête dedans, il resta là immobile et le sommeil le prit.
Un coup de sonnette le réveilla, effaré, effrayé, il se trouva debout sans savoir où il était. Le jour, s'était fait; des voitures roulaient dans la rue. Un second coup de sonnette retentit, plus fort, plus précipité. Il alla ouvrir; grelottant, et reconnut la femme de chambre qui, la veille, lui avait apporté la lettre de madame Dammauville. Il n'eut pas besoin de l'interroger: le hasard s'était rangé de son côté. Son regard se troubla; ce fut sans la voir qu'il entendit la femme de chambre expliquer ce qui l'amenait.
—Elle avait été chez M. Balzajette, mais il venait de partir pour la campagne, elle alors était accourue: sa maîtresse était presque froide dans son lit, ne parlant pas, ne respirant pas, le visage rosé cependant.
—Je vais avec vous.
Il n'avait pas besoin d'en apprendre davantage cette coloration rosée, qui se remarque dans les asphyxies par l'oxyde de carbone, l'avait fixé. Cependant, en chemin, marchant vite près d'elle dans les rues encore désertes, il l'interrogea sur ce qui s'était passé après son départ:
—Il ne s'était rien passé; elle avait causé dans la cuisine avec la cuisinière qui, vers minuit, était montée à sa chambre au cinquième, et elle s'était alors couchée dans un cabinet attenant à la chambre de sa maîtresse. La nuit, elle n'avait rien entendu; le matin, au jour levant, elle avait trouvé sa maîtresse dans l'état qu'elle venait de dire, et tout de suite elle avait couru chez M. Balzajette.
Continuant son interrogatoire, il voulut savoir ce que madame Dammauville avait fait depuis la consultation avec M. Balzajette.
—Elle avait dîné comme à l'ordinaire, mais moins qu'à l'ordinaire, ne mangeant presque rien; puis elle avait reçu la visite d'une de ses amies qui n'était restée que quelques minutes, partant en voyage.
C'était bien là ce qu'il redoutait: madame Dammauville avait pu s'ouvrir à cette amie. S'il en était ainsi, son crime ne servirait donc à rien; jusqu'où l'entraînerait-il?
Au bout de quelques instants, et d'un ton qu'il s'efforça de rendre indifférent, il demanda quelle était cette amie.
—Une camarade d'enfance, madame Thézard, demeurant rue des Capucines, n° 9; la femme d'un consul.
Jusqu'à la maison de la rue Sainte-Anne, il se répéta ce nom et cette adresse, qu'il ne pouvait pas écrire et que sa tête bouleversée ne devait pas oublier, car c'était de là maintenant, que partirait le danger, si madame Dammauville avait parlé.
Depuis longtemps il était habitué au spectacle de la mort, mais, quand il se trouva en face de cette femme étendue sur son lit, comme si elle dormait, une contraction le secoua.
—Donnez-moi un miroir et une bougie, dit-il à la femme de chambre et à la cuisinière, qui se trouvaient à la porte du salon sans oser entrer.
Tandis qu'elles cherchaient, l'une ce miroir, l'autre cette bougie, il alla au poêle: la clef était restée telle qu'il l'avait tournée la veille; il l'ouvrit et revint au lit.
Son examen ne fut pas long: elle avait succombé à une asphyxie, causée par les vapeurs de charbon. Le mauvais tirage provenait-il de la construction du poêle ou d'une défectuosité de la cheminée? Ce serait ce que l'enquête déciderait; pour lui, il ne pouvait que constater la mort.
En le quittant la veille, Philis, inquiète, lui avait dit qu'elle viendrait le lendemain matin, de bonne heure, savoir ce que madame Dammauville voulait. Quand il lui apprit qu'elle était morte, ce fut une prostration désespérée: alors Florentin était perdu.
Il s'efforça de la rassurer, mais sans y parvenir; elle avait mis trop d'espérance dans ce témoignage pour accepter la catastrophe qui le leur enlevait.
Nougarède ne l'accepta pas davantage, et chez lui la déception se compliqua d'un regret: s'il avait procédé autrement et suivi la marche régulière, ce témoignage serait aujourd'hui acquis à Florentin.
Cependant il s'efforça de rassurer Philis: en somme, l'accusation ne s'appuyait que sur le bouton et la lutte qui l'avait arraché. Saniel détruirait cette hypothèse: il fallait compter sur lui.
Saniel redevint donc, comme il l'avait été jusqu'à l'intervention de madame Dammauville, la suprême espérance de Philis et de madame Cormier, et, pour les relever, il exagéra lui-même l'influence qu'il reconnaissait à son intervention:
—Quand j'aurai démontré qu'il n'y a pas eu de lutte, l'hypothèse du bouton arraché s'écroulera toute seule.
—Et si elle se maintient debout, comment et avec quoi l'abattrons-nous?
Il se fût montré tel qu'il était autrefois, qu'elle eût partagé la confiance qu'il tâchait de lui inspirer; mais depuis la mort de madame Dammauville, de si grands changements s'étaient faits en lui qu'elle ne pouvait pas ne pas s'en inquiéter. Évidemment c'était la disparition de madame Dammauville qui avait rendu son humeur sombre et son caractère irritable au point qu'on ne pouvait pas lui faire une objection: il voyait les dangers de la situation que cette disparition avait créés pour Florentin, et, avec sa générosité ordinaire, il se reprochait de n'avoir pas consenti à soigner madame Dammauville plus tôt; il l'eût certainement sauvée, puisqu'il avait commencé par demander la suppression de ce poêle, et Florentin eût été sauvé aussi.
Enfin le jour de l'audience arriva, sans que Saniel eût entendu parler de madame Thézard, ce qui prouvait que madame Dammauville n'avait rien dit à son amie. Depuis six mois que l'assassinat était passé, l'affaire avait perdu de son intérêt pour le public parisien; en province on en parlait encore, mais à Paris elle était escomptée depuis longtemps déjà: un clerc qui coupe le cou à son patron pour le voler, cela manque de romanesque; pas de femme, pas de mystère. Aussi le président, qui aimait les belles salles, avait-il eu l'ennui de ne pas se voir assailli de demandes: sa salle était pleine, elle n'était pas trop pleine.
Saniel aurait voulu que Philis restât auprès de madame Cormier; mais elle avait tenu, malgré ses observations et ses prières, à venir à l'audience: il fallait qu'elle fût là, que Florentin la vît, prît courage dans ses yeux; il se défendrait mieux s'il se sentait soutenu.
Il se défendit mal, ou tout au moins mollement, sans conviction, en homme qui s'abandonne parce qu'il sait d'avance que tout ce qu'il dira sera inutile.
Jusqu'à la déposition de Saniel, les témoins qui défilèrent furent assez insignifiants et ne révélèrent rien qui ne fût connu; seul Valérius, par ses prétentions au secret professionnel, qu'il développa longuement, amusa l'auditoire. Cette déposition, Saniel la fit brève et précise, se contentant de répéter son rapport; mais alors Nougarède se leva et pria le président de demander au témoin de s'expliquer sur la lutte qui aurait eu lieu entre la victime et son assassin; et le président, qui avait commencé par argumenter, dut, devant l'insistance de la défense, se décider à poser cette question. Alors Saniel, longuement, expliqua comment, de la position du cadavre dans le fauteuil et de son état, il résultait la preuve scientifique que cette lutte ne s'était pas produite.
—C'est une opinion, dit le président sèchement; MM. les jurés apprécieront.
—Parfaitement, répliqua Nougarède, et je me réserve de faire sentir à MM. les jurés le poids qu'elle emprunte à l'autorité de celui qui l'a formulée.
Cette phrase à effet était destinée à infirmer à l'avance les contradictions que l'accusation devait, croyait-il, soulever contre ce témoignage; mais ces contradictions ne se produisirent point, et Saniel put aller prendre prendre place à côté de Philis sans être rappelé à la barre pour soutenir son opinion contre un médecin dont l'autorité scientifique serait opposée à la sienne.
A défaut de madame Dammauville, Nougarède avait fait citer la concierge de la rue Sainte-Anne, ainsi que la femme de chambre et la cuisinière, qui avaient entendu leur maîtresse dire que l'homme qui avait tiré les rideaux de Caffié ne ressemblait pas au portrait de Florentin; mais ce n'étaient que des on-dit répétés par des gens sans importance, qui ne pouvaient pas produire l'effet du coup de théâtre sur lequel il avait basé sa défense.
Quand l'avocat général prononça son réquisitoire, on comprit pourquoi l'opinion de Saniel sur l'absence de lutte n'avait pas été contredite; bien que l'accusation crût à cette lutte, elle voulait bien l'abandonner un moment, n'ayant pas besoin de cette hypothèse pour prouver que le bouton n'avait pas été arraché en tombant d'une échelle: il l'avait été dans l'acte même de l'assassinat, dans l'effort fait pour couper le cou de la victime qui avait violemment tendu le bras droit et, par la secousse imprimée à la bretelle, arraché ce bouton. L'effet de la déposition de Saniel fut donc détruit, et celui, beaucoup moins fort, produit par les témoignages des servantes de madame Dammauville le fut de même quand l'avocat général démontra que ces on-dit se tournaient contre l'accusé; elle avait vu, racontait-on, un homme aux cheveux longs, et à la barbe frisée tirer les rideaux; eh bien! est-ce que ce signalement ne s'appliquait pas à l'accusé? A la vérité, on rapportait qu'elle n'avait pas retrouvé celui-ci dans un portrait publié par un journal illustré. Eh bien! c'est que ce portrait n'était pas ressemblant. D'ailleurs, était-il vraisemblable d'admettre qu'une femme du caractère de madame Dammauville n'eût pas averti la justice, si elle avait cru son témoignage important et décisif? La preuve qu'elle l'avait elle-même reconnu insignifiant était dans ce fait qu'elle l'avait tu.
La plaidoirie de Nougarède, si éloquente qu'elle eût été, n'avait pas détruit ces deux arguments, pas plus qu'elle n'avait effacé l'impression produite par la déposition de l'homme d'affaires relative au vol des quarante-cinq francs, et ç'avait été un verdict affirmatif, écartant la préméditation et admettant les circonstances atténuantes, que le jury avait rapporté.
En entendant l'arrêt qui condamnait Florentin à vingt ans de travaux forcés, Philis, suffoquée, s'était cramponnée au bras de Saniel; mais il ne put pas s'occuper d'elle comme il aurait voulu, car Brigard, qui était venu à l'audience pour assister au triomphe de son disciple, venait de l'aborder:
—Recevez mes félicitations pour votre déposition, mon cher; c'est un acte de courage qui vous honore. Si ce pauvre garçon avait pu être sauvé, il l'était par vous: vous avez beau dire, vous êtes l'homme de la conscience.