XXI

Après le départ de son fils et de l'agent, madame Cormier était restée anéantie: son fils! son Florentin! le pauvre enfant! et elle s'était abîmée dans son désespoir.

N'avaient-ils pas assez souffert! Leur fallait-il cette nouvelle épreuve! Pourquoi la vie leur était-elle si impitoyablement cruelle?

Tout une série de plaintes qui s'enchaînaient l'avait fait remonter d'année en année jusqu'à la mort de son mari,—le point de départ de leurs malheurs. Qu'avait-elle eu de bon depuis ce jour? Après tant d'autres, ce dernier coup qui s'abattait sur elle était le plus dur et l'écrasait. Ah! pourquoi le docteur Saniel ne l'avait-il pas laissée mourir; au moins elle n'aurait pas vu cette dernière catastrophe, cette honte: son fils accusé d'assassinat, en prison, aux assises!

Et, ces plaintes, elle les répétait tout haut en pleurant, avec le soulagement d'une douleur qui s'abandonne: elle était seule dans son logement désert; personne pour l'entendre, la regarder, la gronder.

Car, lorsqu'elle se laissait ainsi prendre par le chagrin, Philis la grondait toujours, tendrement il est vrai, avec de douces paroles, avec des caresses, mais enfin elle la grondait: une surveillance de tous les instants, pas une minute de liberté quand elle était à la maison. Qu'un soupir lui échappât, qu'une contraction plissât ses lèvres, que ses yeux fussent voilés de tristesse, aussitôt Philis s'en apercevait et, d'un coup d'oeil, d'un mot: «Maman!» elle lui rappelait qu'il ne fallait pas s'abandonner.

Et pourquoi ne s'abandonnerait-elle pas? Elle n'était vraiment pas raisonnable, Philis, de vouloir qu'on ne se plaignit jamais de la vie et de l'injustice des choses. Pour résister, il faut avoir des nerfs qui permettent la résistance; et, ces nerfs solides, elle ne les avait point, pauvre femme qu'elle était.

Maintenant qu'elle était seule, elle pouvait au moins pleurer à son aise, et se plaindre et gémir.

Elle pleura, elle gémit; mais il arriva un moment, où après avoir été à l'extrême du désespoir qui lui montrait son fils condamné comme assassin et exécuté, elle s'arrêta en se demandant si elle n'allait pas trop loin. Ce n'était plus Philis qui lui disait qu'il est mauvais de s'abandonner, c'était elle-même.

Pour être appelé devant le juge d'instruction, il n'en résultait pas que Florentin ne dût pas revenir et qu'il fût perdu, comme son affolement maternel l'avait imaginé.

Sans bien connaître les habitudes de la justice, elle croyait qu'on ne procédait point avec les gens qu'on arrête comme cet agent l'avait fait: «Monsieur le juge d'instruction vous prie de passer à son cabinet»; ce n'étaient point des manières de gendarme.

Il allait revenir; certainement elle pouvait l'attendre.

Et elle l'avait attendu sans vouloir déjeuner; il serait content, le pauvre enfant, quand il rentrerait, de ne pas se mettre à table tout seul. D'ailleurs, elle était trop profondément bouleversée pour pouvoir manger. Avec soin, elle avait couvert de cendres le charbon du fourneau pour que son haricot de mouton restât chaud: c'était son plat favori, avec des navets, et, justement elle en avait trouvé d'excellents, tendres et frais, le matin, au marché; quelle faim il aurait!

Le temps s'était écoulé, les minutes, les heures, et il n'arrivait pas; il avait fallu allumer d'autres charbons, les couvrir aussi, et malgré toutes ces précautions la sauce avait tourné: quel ennui!

Alors ses angoisses l'avaient reprise: un témoin n'est pas retenu ainsi par un juge d'instruction, et, bien que Florentin en eût long à raconter sur Caffié, bien qu'on ne pensât pas à l'interrompre lorsqu'il parlait, il devenait de plus en plus impossible d'admettre qu'il ne se fût point passé quelque chose d'extraordinaire. On l'aurait donc arrêté? Mais alors qu'allait-il advenir de lui?

Elle était retombée dans une crise de larmes et de désespoir, mais cette fois sans éprouver du soulagement à être seule; au contraire, elle aurait voulu que Philis fût là: avec elle on ne perdrait pas la tête; elle savait toujours se tirer d'affaire; elle trouvait quelque chose à dire; peut-être, après tout, les choses n'étaient-elles pas aussi graves qu'elles paraissaient.

Heureusement, elle ne devait pas rentrer tard ce jour-là: il n'y aurait qu'à l'attendre et à ne pas désespérer jusqu'à ce qu'elle arrivât.

Elle attendit, et depuis plusieurs années elle avait si bien pris l'habitude de compter pour tout sur sa fille, qu'elle se rassura presque à se dire qu'elle allait arriver.

Enfin un bruit de pas légers et hâtés se fit entendre sur le palier: aussi vivement qu'elle le put, Madame Cormier alla ouvrir la porte et fut stupéfaite de voir la figure convulsée de sa fille: évidemment Philis avait été surprise par la brusque ouverture de la porte.

—Tu sais donc tout? s'écria madame Cormier.

Philis la prit dans ses bras et l'entraîna dans la salle à manger où elle la fit asseoir:

—Calme-toi, dit-elle, rassure-toi, on ne le gardera pas.

—Tu as un moyen?

—Nous trouverons; je te promets qu'on ne le gardera pas.

—Tu en es sûre?

—Je te le promets.

—Tu me rends la vie. Mais comment as-tu su?

—Il m'a écrit: le concierge m'a remis, comme je passais, sa lettre qui venait d'arriver.

—Que dit-il?

Madame Cormier prit la lettre que Philis lui tendait, mais le papier tremblait tellement dans sa main agitée qu'elle ne put pas lire.

—Lis-la-moi.

Philis la reprit et lut:

Chère petite soeur,

Après m'avoir entendu, le juge d'instruction me

garde. Adoucis pour maman la douleur de ce coup;

fais-lui comprendre qu'on ne peut pas ne pas

reconnaître bientôt la fausseté de cette accusation

et, de ton côté, emploie-toi à rendre évidente cette

fausseté, tandis que, du mien, je vais travailler à

prouver mon innocence.

Embrasse bien la pauvre maman pour moi, et

trouve dans ta tendresse, dans ta force et ta bonté

des consolations pour elle; la mienne sera de penser

que tu es près d'elle, chère petite soeur bien-aimée.

FLORENTIN.

—Et c'est ce brave garçon qu'on accuse d'un assassinat! s'écria madame Cormier en fondant en larmes.

Il fallut plusieurs minutes à Philis pour calmer un peu cette crise.

—C'est à lui qu'il faut penser, maman; ne nous abandonnons pas.

—Tu vas faire quelque chose, n'est-ce pas, ma petite Philis?

—Je vais aller trouver M. Saniel.

—M. Saniel est médecin, il n'est pas avocat.

—Justement c'est comme médecin que M. Saniel peut sauver Florentin. Il sait que Caffié a été tué sans lutte entre lui et son assassin, conséquemment sans arrachement du bouton. Qu'il le dise, qu'il le prouve au juge d'instruction et l'innocence de Florentin est démontrée. Je vais chez lui.

—Je t'en prie, ne me laisse pas seule trop longtemps.

—Je reviens tout de suite.

Ce fut en courant que Philis descendit des Batignolles à la rue Louis-le-Grand. A son coup de sonnette saccadé, Joseph qui avait repris sa place dans l'antichambre, ouvrit vivement, et, comme Saniel n'avait personne, elle entra tout de suite dans son cabinet.

—Qu'as-tu? demanda-t-il en voyant son agitation.

—Mon frère est arrêté.

—Ah! le pauvre garçon.

Ce que Saniel avait dit à Philis pour expliquer que cette arrestation ne pouvait pas avoir lieu était sincère, il le croyait, et même il faisait plus que de le croire, il le voulait. Quand il s'était décidé à supprimer Caffié, il n'avait pas admis que la justice pût jamais découvrir un coupable: ce serait un crime qui resterait impuni, comme il y en a tant, et personne ne serait inquiété. Voilà que maintenant elle en trouvait un qui était arrêté, et ce coupable était le frère de la femme qu'il aimait. Il fut un moment déconcerté.

—Comment a-t-il été arrêté? demanda-t-il, autant pour savoir que pour se remettre.

Elle raconta ce qu'elle savait et lut la lettre de Florentin.

—C'est un bon garçon que ton frère, dit-il, comme s'il se parlait à lui-même.

—Tu vas le sauver.

—Comment cela.

Ce fut un cri qui lui échappa sans qu'elle en comprît la portée, sans qu'elle devinât davantage l'expression de curiosité inquiète du regard qu'il avait attaché sur elle.

—A qui veux-tu que je m'adresse, si ce n'est à toi? N'es-tu pas tout pour moi! mon appui, ma direction, non conseil, mon Dieu!

Elle expliqua ce qu'elle attendait de lui.

Une fois encore, une exclamation échappa à Saniel:

—Tu veux que j'aille chez le juge d'instruction, moi!

—Qui mieux que toi peut expliquer comment les choses se sont passées?

Saniel, qui était revenu de son premier mouvement de surprise, ne broncha pas; évidemment elle parlait avec une entière bonne foi, sans rien soupçonner, et ce serait folie de chercher autre chose que ce qu'elle disait.

—Mais on ne se présente pas ainsi devant un juge d'instruction, répondit-il; c'est lui qui vous appelle.

—Pourquoi n'irais-tu pas au-devant de sa convocation, puisque tu sais des choses qui peuvent l'éclairer?

—Est-il vraiment habile de devancer cette convocation? En allant le trouver, je me fais le défenseur de ton frère....

—C'est cela précisément que je te demande.

—....Et, par cela seul que je me présente en défenseur, j'enlève du poids à ma déposition, qui aurait plus d'autorité si elle était celle d'un simple témoin.

—Mais quand te demandera-t-on cette déposition? Pense aux souffrances de Florentin pendant ce temps d'attente, à celles de maman, aux miennes. Il peut perdre la tête. Il peut se tuer. Son âme n'est pas ferme; celle de maman qui n'est pas non plus bien solide, résistera-t-elle à tout ce que vont publier les journaux? Il y a ce malheureux passé qu'on va rappeler et qui nous couvrira de honte.

Saniel hésita un moment.

—Eh bien! j'irai, dit-il, non ce soir même, il est trop tard, mais demain matin.

—Oh! cher Victor, s'écria-t-elle en le serrant dans ses bras, je savais bien que tu le sauverais: nous te devrons sa vie, comme nous te devons déjà, celle de maman, comme je te dois le bonheur; n'ai-je pas raison de dire que tu es mon Dieu?

Quand elle fut partie pour revenir au plus vite près de sa mère, il eut un moment de retour sur soi qui lui fit regretter cette faiblesse; car c'était bien une faiblesse une sensiblerie bête, indignes d'un homme fort, qui ne se serait pas laissé ainsi toucher et entraîner. Quel besoin avait-il d'aller provoquer le danger quand il pouvait rester bien tranquille, sans que personne pensât à lui? N'était-ce pas une folie? La justice voulait un coupable; il en fallait un à la curiosité publique: pourquoi leur enlever celui qu'elles avaient? Qu'il y réussit, n'en chercheraient-elles pas un autre? Là était l'imprudence et—à dire le vrai mot—la démence. Maintenant qu'il n'était plus sous l'influence des beaux yeux éplorés de Philis, il n'allait pas commettre cette imprudence. Toute la soirée il s'affermit dans cette idée; et quand il se coucha, sa résolution était prise: il n'irait pas chez le juge d'instruction.

Mais en s'éveillant il eut la surprise de constater que cette résolution du soir n'était plus celle du matin, et que ce dualisme de personnalité qui déjà l'avait frappé s'affirmait de nouveau: c'était la nuit qu'il avait résolu la mort de Caffié et le soir qu'il l'avait exécutée; c'était le matin qu'il en avait abandonné l'idée, comme c'était le matin qu'il revenait sur la décision prise la veille de ne pas aller au secours de ce pauvre garçon, De quoi donc était faite la volonté de l'homme, ondoyante comme la mer et variable comme le vent, qu'il avait eu la folie de croire si ferme chez lui?

A midi, il arrivait au Palais de Justice et faisait passer au juge d'instruction sa carte, sur laquelle il avait simplement écrit trois mots: «Pour l'affaire Caffié.»

Presqu'aussitôt il fut reçu, et brièvement il exposa comment, selon lui, Caffié avait été tué d'une mort rapide et foudroyante, par une main ferme en même temps qu'intelligente, celle d'un tueur de profession.

—C'est la conclusion de votre rapport, dit le juge d'instruction.

—Ce que je n'ai pas pu indiquer dans mon rapport, puisque je ne connaissais pas la trouvaille du bouton et les conclusions auxquelles elle a conduit, c'est qu'il n'y a pas eu lutte, comme on le suppose, entre l'assassin et sa victime.

Et médicalement, il démontra comment cette lutte avait été impossible.

Le juge d'instruction l'écouta attentivement, sans un mot, sans un geste d'interruption.

—Vous connaissez ce jeune homme? dit-il.

—Je l'ai vu une seule fois; mais je connais sa mère, que j'ai soignée, et c'est à son instigation que je me suis décidé à vous présenter ces observations.

—Sans doute, elles ont leur valeur; mais je vous ferai remarquer qu'elles ne tendent à rien moins qu'à détruire notre hypothèse.

—Si elle n'est pas fondée!

—Je vous ferai remarquer que vous êtes négatif, monsieur le docteur, et non suggestif. Nous avons un coupable et vous n'en avez pas. En voyez-vous un?

Saniel crut s'apercevoir que le juge d'instruction le regardait avec une persistance inquiétante:

—Non, dit-il vivement.

Puis, s'étant levé, il ajouta avec plus de calme:

—Ce n'est pas dans mon rôle.

Il n'avait qu'à se retirer, ce qu'il fit, et en suivant le long vestibule sonore il se dit que ce magistrat avait raison: il tenait un coupable, croyait-il; pourquoi l'aurait-il lâché?

Pour lui, il avait fait ce qu'il pouvait.