XI
Quand Leplaquet n'avait pas vu madame de Barizel le soir, il avait pour habitude de venir le lendemain matin déjeuner d'une tasse de thé avec elle pour parler de la journée écoulée et s'entendre sur la journée qui commençait: c'était l'heure des confidences, des renseignements, des conseils, des projets, où tout se disait librement, comme il convient entre associés qui n'ont qu'un même but et qui travaillent consciencieusement à l'atteindre en unissant leurs efforts.
Lorsqu'il venait ainsi, on faisait pour lui ce qui était interdit pour tout autre: on l'introduisait dans la chambre de madame de Barizel, qui avait l'habitude de rester tard au lit, un peu parce qu'elle aimait à dormir la grasse matinée, et aussi parce qu'elle trouvait qu'elle était là mieux que nulle part pour suivre les caprices de son imagination, toujours en travail, et échafauder ses combinaisons. Il n'y avait pas à se gêner avec Leplaquet, qui, dans sa vie de bohème, en avait vu d'autres et qui n'avait de dégoûts d'aucunes sortes.
Lorsqu'il entra, madame de Barizel venait de s'éveiller, et, comme elle n'avait point été dérangée, elle était de belle humeur.
—Je vous attendais, dit-elle en sortant sa main de dessous le drap et en la tendant, à Leplaquet, qui la baisa galamment, il y a du nouveau.
—Vous avez fait hier la connaissance du duc de Naurouse, qui vous a accompagnées dans votre promenade à Eberstein.
—Qu'est ce duc de Naurouse?
—Un homme dont le nom a empli les journaux pendant plusieurs années et qui a retenti partout: sur le turf, dans le high-life, devant les tribunaux, et même devant la cour d'assises.
—Que me parlez-vous de cour d'assises: il a passé en cour d'assises?
—Oui, et pour avoir tué un homme.
—Ah! mon Dieu! et il s'est assis à côté de nous, dans la même voiture, il a été vu dans notre compagnie.
—Rassurez-vous, il a tué cet homme en duel et conformément aux règles de l'honneur. Vous comptez donc sur lui?
—Beaucoup.
—Alors le prince Savine est lâché?
—Au contraire.
—Je n'y suis plus.
—Vous y serez tout à l'heure, quand vous m'aurez dit ce que vous savez du duc de Naurouse, tout ce que vous savez.
—Je ne sais que ce que tout le monde sait: grand nom, noblesse solide, belle fortune. Cependant cette fortune a dû être écornée par des folies de jeunesse; ces folies lui ont même valu un conseil judiciaire que lui ont fait nommer ses parents contre lesquels il a lutté avec acharnement pendant plusieurs années. A la fin il en a triomphé et il est aujourd'hui maître de ce qui lui reste de sa fortune.
—Qu'est ce reste?
—Quatre ou cinq cent mille francs de rente peut-être. Bien entendu je ne garantis pas le chiffre; il faudrait voir.
—Je demanderai à Dayelle.
—Il doit bientôt venir? demanda Leplaquet avec un certain mécontentement.
Elle ne le laissa pas s'appesantir sur cette impression désagréable, et tout de suite elle continua ses questions sur le duc de Naurouse.
—Quelle a été sa vie?
—Celle des jeunes gens qui s'amusent et dont Paris s'amuse; pendant les derniers temps de son séjour en France, il était l'amant de la duchesse d'Arvernes, et l'amant déclaré au vu et au su de tout le Paris; leurs amours ont fait scandale; il s'est à moitié tué pour la duchesse...
—Un passionné alors, c'est à merveille cela!
A ce moment l'entretien fut interrompu par une négresse qui entra portant un plateau sur lequel était servi un déjeuner au thé pour deux personnes.
Ce fut une affaire, de trouver à poser ce plateau; mais les négresses, au moins certaines négresses, affinées, ont l'adresse et la souplesses des chattes pour se faufiler à travers les obstacles sans rien casser. Celle-là manoeuvra si bien, qu'elle parvint à découvrir une place pour son plateau sans le lâcher.
—Si je n'avais trouvé la clef dans le lierre, dit madame de Barizel d'un ton indulgent, nous étions exposées à coucher dehors.
La négresse, qui était jeune encore et toute gracieuse, au moins par la souplesse de ses mouvements et la mobilité de sa physionomie, se mit à sourire en montrant le blanc de ses yeux et ses dents étincelantes avec les mouvements flexueux et les ondulations caressantes d'une chienne qui veut adoucir son maître.
—Pas faute à moi, bonne maîtresse, convenu avec Dinah, elle rentrer; Dinah pas faute à elle non plus; grand machin de montre cassé, criiii, criiii;—et en riant elle imita le bruit d'un grand ressort brisé;—elle pas savoir l'heure, elle pas pouvoir rentrer; elle bien fâchée; moi, grand chagrin.
Et, après avoir ri, instantanément elle se mit à pleurer.
—Est-elle drôle, dit Leplaquet en riant.
Ce fut tout: elle, pas grondée, sortit en riant.
Madame de Barizel la rappela:
—Et nos chambres?
—Pas faute à moi; moi oublié. Oh! moi grand chagrin.
De nouveau elle se remit à pleurer; puis doucement elle tira la porte et la ferma.
Tout en se disculpant de cette façon originale, elle avait placé un petit guéridon devant Leplaquet, et sur le lit de madame de Barizel une de ces planchettes avec des rebords et des pieds courts qui servent aux malades.
Leplaquet s'occupa à faire le thé.
—Ainsi, dit-il, Corysandre a produit de l'effet sur le duc de Naurouse!
—Son effet ordinaire, c'est-à-dire extraordinaire: le duc est resté en admiration devant elle. A deux reprises, je leur ai ménagé quelques instants de tête-à-tête, où ils auraient pu se dire toutes sortes de choses tendres, s'ils avaient été en état l'un et l'autre de parler.
—Comment, Corysandre?
—Je l'ai confessée hier en rentrant; elle m'a avoué ou plutôt elle m'a déclaré, car elle n'est pas fille à avouer, que le duc de Naurouse lui plaît: c'est le premier homme qui ait produit cet effet sur elle.
—Mais c'est dangereux, cela.
—Oh! pas du tout; si peu Américaine que soit Corysandre, et élevée par son père elle l'est très peu, elle a au moins cela de bon, et pour moi de rassurant, qu'on peut la laisser flirter sans danger. Elle se laissera faire la cour, elle écoutera tout ce qu'on voudra lui dire de tendre ou de passionné; elle serrera toutes les mains qui chercheront les siennes, elle n'aura que des sourires pour ceux qui à droite et à gauche d'elle lui presseront les pieds sous la table, dans le tête-à-tête elle permettra même avec plaisir qu'on dépose un baiser sur son front, ses joues, ses cheveux ou son cou; mais il ne faudra pas aller plus loin; elle connaît la valeur de la dot qu'elle doit apporter en mariage et elle ne consentira jamais à la diminuer. Ce n'est pas elle qui mangera son bien en herbe; quand il aura porté graine ce sera autre chose, mais alors je n'aurai plus à en prendre souci.
—Votre intention est donc de faire du duc de Naurouse un prétendant?
—Savine, avec son caractère orgueilleux, s'imagine qu'en étant amoureux de Corysandre il lui fait grand honneur, et comme il est à la glace, incapable de passion et d'entraînement pour ce qui n'est pas lui et lui seul, il s'en tient aux satisfactions qu'il trouve dans son intimité avec nous. Du jour où il verra que quelqu'un qui le vaut bien, sinon par la fortune, du moins par le rang, car un duc français de noblesse ancienne vaut mieux qu'un prince russe, n'est-ce pas? Du jour où il verra que ce duc français est amoureux pour de bon et parle, il parlera lui-même.
—Maintenant il faut que le duc de Naurouse parle comme vous dites.
—Il parlera. Bien qu'il ne m'ait pas annoncé sa visite, je l'attends aujourd'hui; je l'inviterai à dîner pour après-demain avec Savine, Dayelle et vous. Corysandre devant Savine sera très aimable pour le duc de Naurouse, ce qui lui sera d'autant plus facile qu'elle n'aura qu'à obéir à son impulsion, et elle ne fait bien que ce qu'elle fait naturellement. De son côté, le duc de Naurouse sera très tendre pour Corysandre; cela, je l'espère, fondra la glace de Savine. Vous, de votre côté, c'est-à-dire vous, mon cher Leplaquet, aidé de Dayelle, vous agirez sur le duc de Naurouse. Votre concours, je ne vous le demande pas; je sais qu'il m'est acquis, entier et dévoué. Celui de Dayelle, je l'obtiendrai après-demain.
—Voilà ce que je n'aime pas.
—Ne dis donc pas de ces naïvetés d'enfant, gros niais: tu sais bien pour qui je me donne tant de peine et pour qui je veux devenir libre.