XVI
Malgré les savantes combinaisons de madame de Barizel, les choses continuèrent de suivre leur cours sans changement, c'est-à-dire sans que le prince Savine et le duc de Naurouse parlassent mariage.
Leur empressement auprès de Corysandre ne laissait rien à désirer; chaque jour c'étaient des parties nouvelles, des promenades à cheval et en voiture dans la Forêt-Noire, des excursions dans les villages voisins et dans les villes où il y avait quelque chose à voir, des petits voyages çà et là le long du Rhin ou dans les Vosges; mais c'était tout.
Savine se montrait ce qu'il avait toujours été: très éloquent en témoignages d'admiration.
Il était impossible de voir des yeux plus tendres que ceux que le duc de Naurouse attachait sur Corysandre, d'entendre une voix plus douce que la sienne lorsqu'il lui parlait, ce qu'il faisait depuis le moment où il arrivait jusqu'au moment où il partait.
Fatiguée d'attendre, impatiente, inquiète, pressée par toutes sortes de raisons, madame de Barizel se décida enfin à faire une tentative directe sur Savine, de façon à l'obliger à se prononcer ou tout au moins à montrer quels étaient ses vrais sentiments pour Corysandre, jusqu'où ils allaient et ce qu'on pouvait en attendre.
Lorsqu'elle se fût arrêtée à cette idée, elle n'en différa pas l'exécution, si sérieuse qu'elle fût.
Savine devait venir dans la journée; elle s'arrangea pour être seule au moment de son arrivée et aussi pour n'être point dérangée tant que durerait leur entretien.
Bien qu'elle fût encore assez jeune pour inspirer des passions, elle était cependant dans la classe des mères, de sorte que ceux qui venaient pour voir Corysandre et qui, au lieu de trouver la fille, ne trouvaient que la mère, se laissaient aller bien souvent à un mouvement de déception.
—Mademoiselle Corysandre? demanda Savine après les premiers mots de politesse.
—Elle est dans sa chambre, où elle restera, car j'ai à vous entretenir en particulier de choses graves.
En particulier! Des choses graves! Savine fut inquiet. L'heure qu'il avait si souvent redoutée était-elle sonnée? Allait-on lui demander à quel but tendaient ses assiduités dans cette maison?
—Et notre entretien, continua madame de Barizel, doit rouler sur elle, au moins incidemment, surtout sur l'un de vos amis.
D'amis, il n'en avait réellement qu'un: lui-même; puisque ce n'était pas de lui qu'il allait être question, il n'avait pas à prendre souci. Les autres, ses amis, que lui importait?
Il s'installa commodément dans son fauteuil pour subir le supplice qu'on allait lui imposer, se disant tout bas qu'on était vraiment bien bête de s'exposer à ce que des gens pussent prétendre qu'ils étaient vos amis.
—Vous connaissez beaucoup M. le duc de Naurouse? commença madame de Barizel.
—Comment, si je le connais; c'est mon meilleur ami; nous sommes liés depuis plusieurs années. C'est lui qui m'a assisté dans mon duel avec le duc d'Arcala, ce duel stupide où j'ai eu la sottise, par pure générosité, de me faire donner un coup d'épée par un adversaire moins naïf que moi, au moment même où je cherchais à le ménager.
C'était là un souvenir que Savine aimait à rappeler au moins en ces termes, dont il était satisfait.
—Alors, il n'est personne mieux que vous qui puisse dire ce qu'est M. le duc de Naurouse?
—Personne. Cependant, par cela seul que je suis son ami...
—Oh! soyez sans crainte; je n'ai pas à me plaindre de M. de Naurouse et ce n'est pas une accusation que je veux porter contre lui: je trouve que c'est un des hommes les plus charmants que j'aie jamais rencontrés.
—Certainement, dit Savine avec une grimace, car rien ne le faisait plus cruellement souffrir que d'entendre l'éloge de ses amis.
—Distingué.
—Très distingué, et même peut-être, si cela est possible à dire, un peu trop distingué, ce qui lui donne quelque chose d'efféminé.
—Généreux.
—Généreux jusqu'à la prodigalité, jusqu'à la folie, car toute qualité poussée à l'extrême devient un défaut.
—Noble.
—De la meilleure noblesse; bien que, par sa mère, qui était une Condrieu-Revel, c'est-à-dire tout bonnement une Coudrier si le procès en ce moment pendant est fondé, il y ait une tache sur son blason.
—Beau garçon.
—Très beau garçon, quoique sa beauté ne soit pas très solide à cause de sa santé qui a été rudement éprouvée et qui même inspire des craintes sérieuses à ses amis.
—La mine fière.
—Que trop, car il y a des moments où cette fierté frise l'arrogance.
—Le caractère chevaleresque.
—A un point que vous ne sauriez imaginer. Si je vous disais ce que ce caractère chevaleresque lui a fait commettre d'extravagances, vous en seriez stupéfaite.
—Plein de coeur.
—Oh! pour cela, rien n'est plus vrai; on peut même dire que c'est là son faible, le brave garçon. Combien de fois a-t-il été victime de son coeur! Et ce qu'il y a de curieux, c'est que l'apparence le fait prendre pour un sceptique et un indifférent; tandis qu'en réalité c'est un naïf et, pour toutes les choses de coeur, disons le mot... un jobard.
—Je suis heureuse de voir que vous le jugez comme moi et que vous lui rendez pleine justice.
—Je vous l'ai dit, c'est mon meilleur ami.
—Je le savais avant que vous ne me le disiez et cependant je n'ai pas hésité à m'adresser à vous, parce que je savais en même temps que ce n'était pas en vain qu'on faisait appel à votre honneur, à votre probité.
Les compliments débités ainsi, lâchés à bout portant, en pleine figure, provoquent ordinairement deux mouvements contraires chez ceux qui les reçoivent les uns s'inclinent en ayant l'air de dire: «C'est trop»; les autres se redressent et se rengorgent en disant par leur attitude: «Vous pouvez continuer.» Savine se rengorgea.
Madame de Barizel continua donc.
—Bien que nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, nous avons pu vous apprécier, ma fille et moi, elle avec son instinct, moi avec l'expérience d'une femme qui a souffert. Il est vrai qu'il n'y a pas grand mérite à cela. Un homme aussi droit que vous, aussi franc...
Savine se redressa encore.
—Une nature aussi ouverte, qui parle toujours haut parce qu'elle n'a rien à cacher...
Savine fit craquer le dossier de son fauteuil sous la pression de ses épaules.
—Un caractère aussi loyal, un coeur aussi bon se laissent facilement pénétrer. Ce sont les fourbes qui déroutent l'examen, les méchants; avec eux on ne sait jamais à quoi s'en tenir, on a peur.
—Et on a bien raison.
—N'est-ce pas? Enfin nous n'avons pas eu peur de vous; je veux dire je n'ai pas eu peur, car si ma fille partage les sentiments... d'estime que je ressens, comme elle ignore la démarche que j'entreprends en ce moment, elle n'a pas eu à se prononcer sur la question de savoir si malgré votre amitié pour M. le duc de Naurouse et les longues relations qui vous unissent, j'avais ou n'avais pas raison de compter sur une entière sincérité de votre part.
—J'espère qu'elle n'eût pas eu de doute à cet égard.
—Oh! soyez-en sûr: si Corysandre parle peu, c'est par discrétion, par réserve de jeune fille, mais elle sait regarder, elle sait voir et je ne connais pas de jeune fille de son âge qui sache comme elle, aller au fond des choses et les apprécier à leur juste valeur. D'un mot elle vous juge, et bien, et justement. Le malheur est qu'en ce qui vous touche je ne puisse rien dire de cette appréciation et de ce jugement, arrêtée que je suis par ce sentiment de modestie exagérée qui vous empêche d'entendre tout ce qui ressemble à un compliment.
—Oh! je vous en prie, dit Savine, rouge de joie orgueilleuse.
—Ne craignez rien, je ne ferai pas violence à cette modestie; d'ailleurs ce n'est pas de vous qu'il s'agit, et ce que j'ai dit n'a eu d'autre objet que d'expliquer comment j'ai eu la pensée de m'adresser à vous dans les circonstances graves, solennelles, qui sont à la veille de se produire, au moins je le suppose.
Savine, bien qu'il commençât à se rassurer et à croire,—on le lui disait d'ailleurs,—qu'il ne s'agissait pas de lui dans cet entretien, ne fut pas maître d'imposer silence à sa curiosité, vivement surexcitée, et de retenir une question qui lui vint aux lèvres.
—Quelles circonstances solennelles? dit-il vivement.
Madame de Barizel le regarda bien en face, en plein dans les yeux.
—La demande de la main de Corysandre par M. le duc de Naurouse, dit-elle lentement.
Il n'était point habituellement démonstratif, le prince Savine; cependant madame de Barizel avait si bien conduit l'entretien pour produire l'effet qu'elle voulait, qu'il laissa échapper une exclamation en se levant à demi sur son fauteuil.
—Naurouse vous a demandé la main de mademoiselle Corysandre?
Elle ne répondit pas tout de suite, jouissant de cette émotion, pour elle pleine de promesses.
Elle avait donc réussi; maintenant il ne lui restait plus qu'à poursuivre l'avantage qu'elle avait obtenu et à achever ce qu'elle avait si heureusement commencé.
—Je ne vous ai pas dit cela, répondit-elle enfin. Au moins dans ces termes. Je ne vous ai pas dit que la demande était faite. Je suppose qu'elle est sur le point de se faire.
—Ce n'est pas la même chose.
—Assurément. Mais, comme cette supposition repose sur des faits certains, mon devoir de mère est de prendre des précautions. Voici ces faits: M. de Naurouse a profité de la présence ici de M. Dayelle, qui est, comme vous le savez, notre meilleur ami, notre conseil, le second père de Corysandre, pour lui parler mariage et lui prouver, ce qui véritablement n'aurait eu aucun intérêt pour M. Dayelle sans l'intimité qui nous unit, que les folies de jeune homme qu'il avait pu faire n'avaient aucune importance au point de vue de son mariage.
—Vraiment!
—Cela est caractéristique, n'est-ce pas? Ce n'est pas tout: il n'est presque pas de soirée que M. de Naurouse ne passe avec Leplaquet à l'interroger sur nous, sur M. de Barizel, sur moi, sur notre vie en Amérique, sur nos propriétés, sur Corysandre, surtout sur Corysandre. Cela a tellement frappé Leplaquet, qu'il a cru devoir m'en parler en me racontant comment le duc de Naurouse, pris pour lui d'une belle amitié, l'accompagne le soir pendant des heures entières et ne peut pas le quitter. Cela aussi est caractéristique, n'est-ce pas, car il n'est pas dans les habitudes de M. de Naurouse de se lier ainsi et de montrer une telle curiosité, qui serait blessante pour nous, si elle ne s'expliquait pas par ma supposition. N'est-ce pas votre avis?
Il répondit d'un signe de main.
—Maintenant, continua madame de Barizel, ce qu'est M. de Naurouse avec ma fille, je n'ai pas à vous en parler, vous l'avez vu, vous le voyez comme moi tous les jours. Les choses étant ainsi, cette demande serait faite depuis quelque temps déjà, j'en suis certaine, si M. de Naurouse n'avait été et n'était retenu par notre réserve: la mienne, qui est celle d'une mère prudente, et celle de Corysandre...
—Il ne lui plait point? s'écria Savine avec un élan de joie qu'il ne put pas contenir.
Madame de Barizel prit une figure effarouchée et jusqu'à un certain point scandalisée:
—Croyez-vous donc qu'on peut plaire ainsi à ma fille?
La pureté de Corysandre étant sauvegardée par l'observation qu'elle avait faite et sa dignité de mère prudente l'étant en même temps, madame de Barizel put continuer à pousser Savine en l'attaquant aux endroits qu'elle savait être les plus sensibles chez lui.
—On ne peut pas ne pas reconnaître que M. de Naurouse ne mérite la sympathie.
—Oh! certainement.
—Sous tous les rapports.
—Certainement.
—Ainsi il est très beau garçon.
—Je vous le disais moi-même tout à l'heure.
—Nous sommes donc d'accord. Vous me disiez aussi qu'il était plein de coeur, que son caractère était chevaleresque, enfin vous me faisiez de lui un éloge tel que toute jeune fille qui l'aurait entendu aurait souhaité que celui dont on parlait ainsi devînt son mari.
—J'ai fait quelques réserves.
—Parce que vous êtes son ami. Mais, quel que soit votre esprit de justice ou même plutôt à cause de cet esprit de justice, vous proclamez que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse rencontrer.
Savine était au supplice; chaque mot lui était une blessure cruelle: un autre que lui méritant la sympathie; un autre beau garçon (il s'était regardé dans la glace); un autre plein de coeur; un autre chevaleresque; un autre l'un des hommes les plus charmants qu'on pût rencontrer! Qu'avait-il donc pour qu'on parlât de lui en ces termes, pour qu'on le jugeât ainsi?
—Malgré toutes ces qualités, continua madame de Barizel, vous devez comprendre que Corysandre n'est pas fille à ouvrir son coeur à un sentiment qui ne serait pas avouable. Le duc de Naurouse a pu lui paraître... Comment dirais-je bien? Le mot ne me vient pas. Mais peu importe. Enfin elle a pu le juger ce qu'il est réellement; mais de là à dire qu'il lui plaît, comme vous l'avez dit, il y a un abîme qu'elle ne franchira jamais. Non, jamais, jamais. Ce n'est pas la connaître que de faire une pareille supposition.
—Ce n'était pas une supposition, dit Savine, qui, devant la véhémence de cette indignation maternelle, crut devoir s'excuser, c'était un cri... un cri de surprise provoqué par ce que vous m'appreniez.
—Sans qu'on puisse admettre une seule minute que cette enfant si simple, si naïve, si innocente, ait éprouvé de la tendresse pour M. de Naurouse, je crois qu'elle ne serait pas insensible à sa recherche si M. de Naurouse demandait sa main. Pensez donc à ce que vous m'avez dit: à ses qualités, à sa belle figure, à sa mine fière, à ses yeux passionnés, à son caractère chevaleresque, à sa jeunesse, à son esprit, à tous les mérites que vous reconnaissez en lui et qu'un ami ne peut pas être seul à voir, car ils crèvent les yeux de tous.
Chaque mot était souligné et suivi d'un silence, de façon à ce que tous les coups portassent sans se confondre.
—Pensez donc que c'est un des hommes les plus charmants qu'on puisse rencontrer, qu'il a tout pour lui: la naissance, la fortune...
Savine se révolta.
—La fortune?
—Ce qu'on appelle la fortune en France, et vous savez que ma fille a les idées françaises.
—Les Français sont des crève-la-faim, bredouilla Savine.
Madame de Barizel l'examina; il était rouge à éclater. Elle jugea qu'elle l'avait suffisamment exaspéré et qu'aller plus loin serait s'exposer à dépasser la mesure; évidemment il était dans un état de colère furieuse, et s'il avait pu tordre le cou de celui dont on l'obligeait à écouter et même à faire l'éloge, il eût éprouvé un immense soulagement. Naurouse n'était plus son ami, c'était un ennemi qu'il haïssait à mort pour les douleurs qu'il venait d'endurer. Tout ce qu'elle pourrait dire maintenant du duc, de ses mérites, de ses qualités, de son titre, de son rang, de sa fortune, serait inutile; l'envie de Savine ne pourrait pas en être plus vivement surexcitée qu'elle ne l'était. Ce qu'elle voulait, ce n'était pas fâcher Savine, bien loin de là: c'était tout simplement lui prouver que Corysandre pouvait être aimée et recherchée par quelqu'un qui n'était pas le premier venu, par un rival dont il devait être jaloux. Et ce résultat était obtenu: la jalousie, l'envie de Savine étaient exaspérées; elle les voyait le gonfler à chaque parole caractéristique qu'elle assénait: il se contemplait dans la glace, il se redressait, il se bouffissait, les narines serrées, les joues ballonnées, les épaules rejetées en arrière, la poitrine bombée en avant: «Et moi, et moi! criait toute sa personne, regardez-moi donc, vous qui parlez d'un homme beau garçon!» Pour un peu, il eût raconté des histoires pour prouver que lui aussi avait du coeur, que lui aussi était chevaleresque. Surtout il eût voulu faire l'addition de sa fortune. Et sa noblesse! N'était-il pas prince?
Maintenant qu'il était dans cet état, il y avait avantage à lui montrer qu'elles voyaient aussi des mérites en lui, et de grands qui, s'ils ne supprimaient pas ceux du duc de Naurouse, les égalaient au moins et peut-être les surpassaient.
Après l'avoir fait souffrir par l'envie, il fallait l'exalter par l'orgueil.
—Vous voyez, dit-elle, en quelle estime je tiens le duc de Naurouse et quel cas nous faisons de lui, ma fille et moi. Mais, malgré tous les mérites que je suis disposée à lui reconnaître, il n'en est pas moins vrai que je ne sais pas ce qu'il est réellement. Ce n'est pas en quelques jours qu'on peut apprécier un homme et son pays, qu'on n'a pas vécu de sa vie et dans son le juger justement, alors surtout qu'on n'est pas de monde. Si la demande dont je vous parlais m'est faite, il faut que je puisse y répondre. Je ne peux pas plus l'accueillir à la légère que la repousser. C'est chose grave que le mariage, la plus grave de la vie, et lourde, bien lourde est ma responsabilité de mère, plus lourde même que ne le serait celle d'une autre mère. Je suis seule, je n'ai pas de mari pour me guider et toute la responsabilité de la décision que je vais avoir à prendre pèse sur moi, elle m'écrase. Songez à ce qu'est la situation de deux femmes sans homme. Et nous ne sommes pas dans notre pays, où les amitiés que M. de Barizel avait su se créer me seraient d'un si grand secours pour m'aider, pour m'éclairer, pour me guider! Si, comme tout me le fait croire, M. le duc de Naurouse me demande bientôt, demain peut-être, la main de ma fille, que dois-je lui répondre? D'un côté, il me semble, par le peu que je sais de lui, surtout par ce que je vois, que c'est un parti assez beau pour ne pas le dédaigner. Mais je n'ai pas confiance en moi, je ne suis qu'une femme, c'est-à-dire que je peux très bien me laisser prendre à des dehors trompeurs. D'autre part, je me dis que ce parti, qui me paraît beau parce que je le juge en femme, n'est peut-être pas aussi beau qu'il en a l'air. De là mon tourment, mes angoisses. Et voilà pourquoi je m'adresse à vous et vous dis: «Qu'est réellement le duc de Naurouse? Pour vous, qui le connaissez, est-il digne de Corysandre?»
—C'est à moi que vous adressez une pareille question! s'écria Savine stupéfait.
Cette exclamation et le ton dont elle fut prononcée firent croire à madame de Barizel qu'il allait ajouter «Moi qui l'aime!» c'est-à-dire le mot qu'elle attendait si anxieusement et qu'elle avait si laborieusement préparé, puisque tout ce qu'elle avait dit jusque-là n'avait eu d'autre but que de l'amener, que de le forcer.
Mais il n'en fut rien: Savine, s'étant remis de sa surprise, se tint prudemment sur la réserve et resta bouche close.
Alors elle continua, feignant de ne pas comprendre le vrai sens de cette exclamation:
—Nous vous considérons donc comme notre ami, continua madame de Barizel, un de nos meilleurs amis, et par ce que je sais, par ce que j'ai vu, moi, femme d'expérience, j'estime que votre esprit est un des plus sûrs auxquels on puisse faire appel, comme votre conscience est une des plus hautes, des plus fermes auxquelles on puisse demander un conseil. Voilà pourquoi, dans les circonstances qui se présentent, j'ai eu la pensée de m'adresser à vous pour vous poser cette demande qui tout à l'heure a provoqué en vous un moment de surprise. Ai-je eu tort?
Bien que les hasards d'une vie tourmentée l'eussent endurcie, elle était tremblante d'émotion en cette minute solennelle qui, en faisant le sort de Corysandre, allait décider le sien.
La gêne de Savine était grande: la situation en effet se présentait sous un double aspect, et il fallait la trancher d'un mot sans pouvoir s'échapper.
Vraiment elle était cruelle, car s'il ne voulait pas de Corysandre pour sa femme, il aurait voulu au moins qu'elle ne fût pas la femme d'un autre, surtout celle d'un ami qu'on mettait sur la même ligne que lui, d'un ami qui avait su se faire aimer sans doute, ainsi que cela semblait résulter des paroles entortillées de la mère, sous lesquelles il semblait qu'on pouvait deviner les sentiments vrais de la fille.
Durant quelques secondes: il balança le parti qu'il allait prendre, enfin l'intérêt l'emporta.
—Certainement Roger mérite tout ce que vous avez dit, tout ce que nous avons dit de lui; s'il en était autrement, il ne serait pas mon ami intime. Toutes les qualités que vous lui avez reconnues, je les lui reconnais aussi; ce n'est pas la peine de les rappeler, n'est-ce pas? cependant il y a un point sur lequel j'ai des réserves à poser... je trouve que la fortune de Naurouse est assez médiocre: quatre ou cinq cent mille francs de rente. Quelle figure peut-on faire avec cela dans le monde?
Il haussa les épaules avec un parfait mépris.
—Et puis... j'allais oublier un autre point sur lequel j'ai aussi des réserves à faire: c'est la santé. Il n'est pas solide, ce pauvre diable de Naurouse; son père est mort d'une maladie du cerveau; sa mère a succombé à une maladie de poitrine et lui-même est, je le crois bien, je le crains bien, poitrinaire. Mais, vous savez, on vit très bien poitrinaire; et puis, en plus des on-dit, il y a un fait: c'est la façon dont il s'est jeté à corps perdu dans des amours... ridicules; tout poitrinaire est follement sentimental, cela est connu. Cela me peine et beaucoup de vous parler ainsi, mais la confiance que vous me témoignez me fait un devoir d'être franc et de tout dire. C'est pour cela aussi que je ne peux point passer sous silence la manie fâcheuse que Naurouse a eue de jeter son argent par les fenêtres pour faire du bruit, du tapage, pour paraître, au lieu de s'amuser pour le plaisir de s'amuser. C'est pour cela aussi que je rappelle le procès en usurpation de nom intenté à son grand-père, ce qui démolira terriblement la noblesse de Roger, si ce procès est perdu par M. de Condrieu-Revel, comme tout le fait supposer. Mais cela n'empêche, pas que Naurouse ne soit un charmant garçon; on n'est pas parfait, même quand la faveur publique, qui souvent est bien bête, vous fait une sorte d'auréole.
Madame de Barizel n'avait jamais entendu Savine parler si longuement. Où voulait-il en venir avec cette démolition en règle qui n'avait épargné ni la fortune, ni la santé, ni le nom, ni le caractère, et qui s'était terminée par une conclusion qui avait si peu de rapport avec ses attaques.
—Aussi, en mon âme et conscience,—il se posa la main sur le coeur majestueusement,—mon avis est... c'est-à-dire le conseil que je vous donne est que vous acceptiez la demande du duc de Naurouse quand il vous l'adressera.
Bien que madame de Barizel fût inquiète depuis quelques instants déjà, ce coup la surprit si fort, qu'il la laissa un moment anéantie.
—Car il vous adressera cette demande, continua Savine, cela ne fait pas le moindre doute pour moi. Comment aurait-il pu rester insensible à la splendide beauté de mademoiselle Corysandre, à son charme, à ses séductions, qui font d'elle une merveille incomparable! Pour moi il y a longtemps que je vous aurais adressé cette demande en mon nom... si je ne m'étais juré de mourir garçon.
Il se tut, très satisfait de lui; il avait démoli Naurouse et il s'était lui-même dégagé.
Heureusement pour lui madame de Barizel s'était depuis longtemps exercée à ne pas s'abandonner à son premier mouvement, car si elle avait cédé à l'indignation furieuse qui l'avait saisie, il eût entendu des choses qui, après les éloges et les compliments auxquels elle l'avait habitué, l'eussent étrangement et bien désagréablement surpris. Par un énergique effort de volonté, elle se rendit maîtresse d'elle-même et refoula sa fureur. Ah! s'il n'avait pas été l'ami du duc de Naurouse! Mais il était l'ami du duc, et maintenant c'était du côté de celui-ci qu'elle devait se retourner, en lui qu'elle devait espérer, sur lui qu'elle devait échafauder ses nouveaux projets; il ne fallait donc pas se faire en ce moment de ce misérable Savine un ennemi qui pouvait être redoutable.