XXIV
Ces yeux mouillés dont avait parlé madame de Barizel étaient des yeux noyés de vraies larmes que Corysandre n'avait pu retenir que par un cruel effort de volonté.
Que penserait-il en la voyant dans cet état? Il l'interrogerait; elle devrait répondre. Comment?
Il fallait qu'elle retînt ses larmes, qu'elle se calmât.
Mais, avant qu'elle y fût parvenue, le gravier du jardin craqua: c'était lui qui arrivait; elle avait reconnu son pas.
Au lieu d'aller au-devant de lui ou de l'attendre, elle se sauva dans un petit salon dont vivement elle tira la porte sur elle et, rapidement, avec son mouchoir, elle s'essuya les yeux et les joues, sans penser qu'elle les rougissait.
Une porte se ferma: c'était Roger qu'on venait d'introduire dans le salon.
Dans le mur qui séparait ce grand salon du petit, où elle s'était sauvée, se trouvait une glace sans tain placée au-dessus des deux cheminées, de sorte qu'en regardant à travers les plantes et les fleurs groupées sur les tablettes de marbre de ces cheminées, on voyait d'une pièce dans l'autre.
C'était contre cette cheminée du petit salon que Corysandre s'était appuyée. Au bout, de quelques instants elle écarta légèrement le feuillage et regarda où était Roger.
Il était debout devant elle, lui faisant face, mais ne la voyant pas, ne se doutant pas d'ailleurs qu'elle était à quelques pas de lui, derrière cette glace et ces fleurs.
Immobile, son chapeau à la main, il restait là, attendant et paraissant réfléchir; de temps en temps un faible sourire à peine perceptible passait sur son visage et l'éclairait; alors un rayonnement agrandissait ses yeux.
Sans en avoir conscience, Corysandre s'était absorbée dans cet examen qui était devenu une contemplation: elle avait oublié ses angoisses, elle avait oublié sa mère; elle avait oublié la leçon qu'on lui avait apprise, la scène qu'elle devait jouer; elle ne pensait plus à elle; elle ne pensait qu'à lui; elle le regardait; elle l'admirait.
Quelle noblesse sur son visage! quelle tendresse dans ses yeux! quelle franchise dans son attitude!
Et elle le tromperait, elle jouerait la comédie, elle mentirait! Mais jamais elle n'oserait plus tenir ses yeux levés devant ce regard honnête!
Abandonnant la cheminée, elle poussa la porte et entra dans le salon.
Roger vint au-devant d'elle, les mains tendues, mais, avant de l'aborder, il s'arrêta surpris, inquiet de lui voir les yeux rougis et le visage convulsé.
—Avez-vous donc des craintes? demanda-t-il vivement.
Elle comprit que le domestique qui avait reçu Roger s'était déjà acquitté de son rôle et que le duc croyait madame de Barizel malade.
—Non, dit-elle, aucune; ma mère garde la chambre tout simplement, ce n'est rien.
—Mais vous paraissez troublée?
—Un peu nerveuse, voilà tout.
Elle lui tendit la main, qu'il serra doucement, mais sans la retenir plus longtemps qu'il ne convenait.
Ils s'assirent vis-à-vis l'un de l'autre, Corysandre dans le fauteuil, Roger sur la chaise, qui avaient été disposés par madame de Barizel.
Alors il s'établit un moment de silence, comme s'ils n'avaient eu rien à se dire.
Mais c'était justement parce qu'ils avaient trop de choses à se dire qu'ils se taisaient, aussi embarrassés l'un que l'autre:
Corysandre, parce qu'elle ne pouvait pas jouer la scène qui lui avait été apprise.
Roger, parce qu'il ne savait trop que dire, ne pouvant pas tout dire. Les paroles qui emplissaient son coeur et lui venaient aux lèvres étaient des paroles de tendresse: «Que je suis heureux d'être seul avec vous, chère Corysandre; de pouvoir vous regarder librement, les yeux dans les yeux; de pouvoir vous dire que je vous aime, non pas d'aujourd'hui, mais du jour où je vous ai vue pour la première fois, et où j'ai été à vous entièrement, corps et âme.» Voilà ce que son coeur lui inspirait et ce qu'il ne pouvait pas dire, car ce n'était là qu'un début. Après ces paroles devaient en venir d'autres qui étaient leur conclusion: «Je vous aime et je vous demande d'être ma femme; le voulez-vous, chère Corysandre?» Et justement cette conclusion, il ne pouvait pas la formuler; cet engagement, il ne pouvait pas le prendre avant d'avoir reçu les réponses aux lettres qu'il avait écrites. Jusque-là il fallait que, tout en montrant les sentiments de tendresse qu'il éprouvait, il ne les avouât pas hautement, sous peine de se mettre dans une situation fausse. Quand il aurait dit: «Je vous aime», qu'ajouterait-il? que répondrait-il aux regards de Corysandre? Qu'il ne pouvait pas s'engager avant... avant quoi? Cela ne serait-il pas misérable? Il ne pouvait donc rien dire. Et cependant il fallait qu'il parlât, se trouvant ainsi condamné à ne dire que des choses fades ou niaises. Mais, s'il parlait ainsi, Corysandre ne s'en étonnerait-elle pas, ne s'en inquiéterait-elle pas? Si honnête qu'elle fût, si innocente, et il avait pleinement foi dans cette honnêteté et cette innocence, elle ne devait pas croire que dans ce tête-à-tête que le hasard leur ménageait leur temps se passerait à parler de la pluie, des toilettes de madame de Lucillière, des pertes ou des gains d'Otchakoff. Elle devait attendre autre chose de lui. S'il ne lui avait jamais dit formellement qu'il l'aimait, il le lui avait dit cent fois, mille fois, par ses regards, par son empressement auprès d'elle, par son admiration, son enthousiasme, ses élans passionnés, ses recueillements plus passionnés encore, de toutes les manières enfin, excepté des lèvres et en mots précis. C'étaient ces mots mêmes qu'elle était en droit d'attendre, qu'elle attendait certainement maintenant; l'occasion ne se présentait-elle pas toute naturelle? Qu'allait-elle penser s'il n'en profitait pas? Il n'était pas de ces collégiens timides que la violence même de leur émotion rend muets; elle savait que nulle part et en aucune circonstance il n'était embarrassé; s'il ne parlait pas, s'il ne disait pas tout haut cet amour qu'il avait dit si souvent tout bas, c'était donc qu'il avait des raisons toutes-puissantes pour le taire. Lesquelles? N'allait-elle pas s'imaginer qu'il ne l'aimait pas? Que n'allait-elle pas croire? Vraiment la situation était cruelle pour lui, et même jusqu'à un certain point ridicule.
Heureusement Corysandre lui vint en aide en se mettant elle-même à parler, nerveusement il est, vrai, presque fiévreusement, mais assez promptement la conversation s'engagea, l'exaltation de Corysandre tomba, lui-même oublia son embarras et le temps s'écoula sans qu'ils en eussent conscience. Il semblait qu'ils avaient oublié l'un et l'autre qu'ils étaient seuls, et tous deux ils parlaient avec une égale liberté, un égal plaisir. Ce qu'ils disaient n'était point préparé! c'était ce qui leur venait à l'esprit, ce qui leur passait par la tête. Que leur importait! Ce qui charmait Corysandre, c'était la musique de la voix de Roger; ce qui enivrait Roger, c'était le sourire de Corysandre: ils étaient ensemble, ils se parlaient, ils se regardaient, c'était assez pour que leur joie fût oublieuse du reste.
Les heures sonnèrent sans qu'ils les entendissent.
Cependant il vint un moment où le soleil, en s'abaissant et en frappant le store de ses rayons obliques, leur rappela que le temps avait marché.
Roger ne pouvait pas plus longtemps prolonger sa visite, qui avait déjà singulièrement dépassé les limites fixées par les convenances. Il fallait penser à madame de Barizel, qui, si elle ne dormait pas, devait se demander ce que signifiait un pareil tête-à-tête. Il se leva.
Alors Corysandre se leva aussi:
—Avant que vous partiez, dit-elle, j'ai une demande à vous adresser.
Cela fut dit tout naturellement, d'un ton enjoué et sans toutes les savantes préparations de madame de Barizel, sans trouble, sans confusion, sans hésitation, sans regards de plus en plus tendres, sans doux sourire, plein d'embarras et d'inquiétude.
—Une demande à moi, une demande de vous, quel bonheur!
—Ne dites pas cela sans savoir sur quoi elle porte.
—Mais, sur quoi que ce puisse être, vous savez bien qu'elle est accordée, ce serait me peiner, et sérieusement, je vous le jure, d'en douter. Qu'est-ce? Dites, je vous prie, dites tout de suite, que j'aie tout de suite le plaisir de vous répondre:—C'est fait.
Cela aussi fut dit tout naturellement, avec un accent de tendresse contenue, il est vrai, mais sans l'émotion sur laquelle madame de Barizel avait compté.
—Eh bien, je serais heureuse que vous me disiez que vous ne monterez pas dans le grand steeple-chase.
—Et pourquoi donc?
—Parce que j'aurais peur... assez peur pour ne pas pouvoir assister à cette course si vous y preniez part.
—Vraiment?
Ils se regardèrent un moment, très émus l'un et l'autre.
Mais Corysandre ne permit pas que le silence accentuât l'embarras de cette situation.
—Vous ne voulez pas? dit-elle. Vous trouvez ma demande enfantine?
—Je la trouve...
Ces trois mots, il les avait jetés malgré lui avec un élan irrésistible et un accent passionné; mais à temps il s'arrêta.
—Je la trouve assez...—il hésita...—assez raisonnable, et je suis heureux de vous dire qu'il sera fait selon votre désir. Je ne monterai pas; je puis facilement me dégager.
Elle lui tendit la main.
Mais elle le fit si simplement, dans un mouvement si plein de spontanéité et d'innocence, qu'il ne pouvait vraiment pas se jeter à ses genoux.
Il lui prit la main qu'elle lui offrait et doucement il la lui serra.
—Merci, dit-elle, et à demain, n'est-ce pas?
—A demain, ou plutôt si je revenais ce soir.
—Oui, c'est cela, revenez, ma mère sera levée; elle sera heureuse de vous voir. A bientôt.