XXXI

Roger devait aller aux courses avec madame de Barizel et Corysandre, et il avait été convenu qu'il irait les chercher: pour lui c'était une fête de se montrer en public avec celle qui serait sa femme dans quelques semaines.

Comme il allait sortir, on lui remit une lettre portant le timbre de Washington,—la lettre justement qu'annonçait la dépêche.

En la prenant il éprouva une vive émotion: «Plus sage d attendre lettre», disait la dépêche.

Maintenant que cette lettre arrivait, était-il sage à lui de l'ouvrir? Au point où en étaient les choses il ne pouvait pas revenir en arrière. Et le pût-il, le dût-il, il n'en aurait pas le courage: une douleur, il la supporterait, si cruelle qu'elle fût; mais il ne l'imposerait jamais à Corysandre.

Son mouvement d'hésitation fut court: l'anxiété était trop poignante pour qu'il l'endurât, et d'ailleurs ce n'était point son habitude d'hésiter en face d'un danger.

Il lut:

«Mon cher Roger,

«Je voudrais répondre à votre lettre d'une façon simple et précise; par malheur, cela n'est pas facile, car pour faire une enquête sur la famille dont vous me parlez il faudrait aller dans le Sud, et je suis justement retenu dans le Nord sans pouvoir m'absenter de l'abominable résidence de Washington, bien faite pour donner le spleen à l'homme le plus gai de la terre. Je suis donc obligé de m'en tenir à des renseignements obtenus de seconde main; n'oubliez pas cela, cher ami, en me lisant et surtout en prenant une résolution d'après ces renseignements que j'ai le regret de ne pouvoir pas certifier conformes à la vérité. Sur le mari il y a unanimité: un gentleman et, ce qui est mieux, un gentilhomme dans toute l'acception du mot: homme d'honneur et de coeur, noble des pieds à la tête, dans sa vie, ses manières, ses habitudes, ses moeurs. Tous ceux qui parlent de lui le représentent comme un type qu'on ne rencontre pas souvent ici. Resté Français bien que n'ayant pas vécu en France, mais Français d'origine, Français de sang, et Français du dix-huitième siècle avec quelque chose de brillant, de chevaleresque, d'insouciant, qu'on ne trouve plus maintenant; s'est distingué pendant la guerre et a accompli des actions qui eussent été héroïques dans un pays où l'on serait moins sensible à la pratique et au but; n'a eu que des amis, et tous ceux qui parlent de lui le font avec sympathie ou admiration. J'allais oublier un point qui cependant a son importance: il avait hérité d'une grande fortune engagée dans toutes sortes de complications; il ne l'a point dégagée, loin de là, et l'abolition de l'esclavage a dû lui porter un coup funeste; mais à cet égard je ne puis vous fixer aucun chiffre, et il m'est impossible de vous répondre, suivant l'usage américain:—Vaut.... tant de mille dollars.—Sur la mère, au lieu de l'unanimité, c'est la contradiction que je rencontre; pour les uns, c'est une femme remarquable; pour les autres, c'est une aventurière, et ceux-là même racontent sur elle toutes sortes d'histoires scandaleuses que je ne peux pas vous rapporter, car si elles étaient vraies, elles seraient, invraisemblables, et, je vous l'ai dit, il ne m'est pas possible en ce moment d'aller me renseigner aux sources, de façon à vous dire ce qu'il y a d'exagération là dedans. Ce sera pour plus tard, si par un mot ou une dépêche vous me demandez de faire cette enquête. Il est entendu que, pour cela comme pour tout, je suis entièrement à votre disposition et que ce me sera un plaisir de vous obliger. Parlez donc; dans quinze jours, c'est-à-dire au moment où vous recevrez cette lettre, je serai libre d'aller dans le Sud, dans l'Est, dans l'Ouest, au diable, pour vous. Enfin sur la fille il y a la même unanimité que sur le père: la plus belle personne du monde, a provoqué l'admiration la plus vive, un vrai enthousiasme chez tous ceux qui l'ont vue. La seule chose à noter et à interpréter contre elle est qu'elle a manqué plusieurs mariages sans qu'on sache pourquoi. Est-ce elle qui n'a pas voulu de ses prétendants? sont-ce les prétendants qui n'ont pas voulu d'elle? On ne peut pas me renseigner sur ce point; il semble donc qu'il n'y ait rien de grave. Voilà pour aujourd'hui tout ce que je puis vous dire. Cela manque de précision, j'en conviens; mais je vous répète que je suis tout à vous, prêt à aller à la Nouvelle-Orléans ou ailleurs au premier signe que vous me ferez.»

Écrite sans alinéa, comme il est d'usage en diplomatie, et, en écriture bâtarde aussi nette que si elle avait été lithographiée, cette lettre fut un soulagement pour Roger. Sans doute elle était sur un point assez inquiétante, mais il avait craint pire. En somme, elle était aussi satisfaisante que possible sur M. de Barizel et sur Corysandre, ce qui était l'essentiel. Le père, homme d'honneur et de coeur, noble des pieds à la tête, «la fille, la plus belle personne du monde.» C'était quelque chose cela, c'était beaucoup. Il est vrai que du côté de la mère les choses ne se présentaient plus sous le même aspect; mais ces histoires scandaleuses dont on parlait vaguement se rapportaient sans doute à des amants, et il ne pouvait pas exiger que sa belle-mère fût un modèle de vertu: ce n'est pas sa belle-mère qu'on épouse, sans quoi on ne se marierait jamais.

Cependant, comme il ne fallait rien négliger, il envoya une dépêche à son ami pour le prier d'aller sinon à la Nouvelle-Orléans pour suivre cette enquête, au moins de la confier à quelqu'un de sûr et, cela fait, il se rendit chez madame de Barizel le coeur léger, plein de confiance, ne pensant plus aux mauvaises paroles de Mautravers. Il allait passer quelques heures avec Corysandre, la voir, l'entendre, quelle préoccupation eût résisté à cette joie!

En arrivant il fut surpris de trouver un air sombre sur le visage de madame de Barizel; avec inquiétude il interrogea Corysandre du regard, mais celle-ci ne lui répondit rien ou plutôt le regard qu'elle attacha sur lui ne parlait que de tendresse et d'amour.

Ce fut madame de Barizel elle-même qui vint au-devant des questions qu'il n'osait pas poser:

—J'aurais un mot à vous dire? fit-elle en passant dans le petit salon.

Il la suivit.

Elle tira une lettre de sa poche:

—Voici une lettre que je viens de recevoir, dit-elle, une lettre anonyme qui vous concerne: j'ai hésité sur la question de savoir si je vous la montrerais; mais, tout bien considéré, je pense que vous devez la connaître.

Elle la lui tendit ouverte:

«Un de vos amis, qui est en même temps l'admirateur de votre charmante fille, se trouve vivement ému par le bruit qu'on fait courir du prochain mariage de celle-ci avec M. le duc de Naurouse. Pour que vous donniez votre consentement à ce mariage il faut que vous ne connaissiez pas le jeune duc, ce qui n'est explicable que parce que vous êtes étrangère. Ce qu'est le duc moralement, je n'en veux dire qu'un mot: jamais il n'aurait été admis par une famille française honorable qui aurait eu souci du bonheur de sa fille. Mais ce qu'il est physiquement, je veux vous l'expliquer: il est né d'un père qui portait en lui le germe de plusieurs maladies mortelles, auxquelles il a d'ailleurs succombé jeune encore, et d'une mère qui est morte poitrinaire. Il a hérité et de son père et de sa mère. Si vous en doutez, examinez-le attentivement: voyez ses pommettes saillantes; ses yeux vitreux, son teint pâle; surtout regardez bien sa main hippocratique, qui, pour tous les médecins, est un des signes les plus certains de la tuberculose pulmonaire. Depuis son enfance il a été constamment malade et, en ces dernières années, très gravement. Si vous voulez que votre fille soit prochainement veuve avec un ou deux enfants qui seront les misérables héritiers de leur père pour la santé, faites ce mariage qui, pour vous, maintenant avertie, serait un crime.»

—Vous voyez! dit madame de Barizel.

Roger ne répondit pas; mais silencieusement il regarda cette lettre qui tremblait entre ses doigts.

—Si nous ne vous connaissions pas depuis longtemps, continua madame de Barizel, il est certain que cette lettre au lieu de m'inspirer un profond mépris, m'aurait jetée dans une angoisse terrible: heureusement, je sais par expérience que les craintes qu'elle voudrait provoquer ne sont pas fondées, et c'est pour cela que je vous la communique, uniquement pour cela, pour que vous vous teniez en garde contre les ennemis odieux qui recourent à de pareilles armes.

—D'ennemis, je n'en ai qu'un, dit Roger, mon grand-père, et je suis aussi certain que cette lettre est de lui que si je l'avais entendu la dicter: il voudrait m'empêcher de me marier afin qu'un jour son autre petit-fils, celui qu'il aime, hérite de mon titre et de mon nom et pour cela il ne recule devant aucun moyen. Pour conserver ma fortune, il m'a fait nommer autrefois un conseil judiciaire; maintenant pour m'empêcher d'avoir des enfants, il écrit ces lettres infâmes.

Violemment il la froissa dans sa main crispée.

—Je comprends, dit madame de Barizel, que vous soyez profondément blessé et peiné; mais au moins ne vous inquiétez pas, de pareilles dénonciations ne peuvent rien sur mes résolutions, et pour Corysandre, il n'est pas besoin de vous dire, n'est-ce pas, qu'elle n'en sait et n'en saura jamais rien?

En voyant comment madame de Barizel accueillait ces révélations, il pouvait ne pas s'inquiéter pour son mariage, mais pour lui-même il ne pouvait pas ne pas penser à cette lettre.

Il était vrai que son père était mort jeune; il était vrai que sa mère était poitrinaire: il était vrai que lui-même depuis son enfance avait été bien souvent malade. Était-il donc condamné à transmettre à ses enfants les maladies héréditaires qu'il aurait reçues de ses parents?

Une main hippocratique? Qu'était-ce que cela? Avait-il vraiment la main hippocratique?

Sa journée, dont il s'était promis tant de bonheur fut empoisonnée, et le charmant sourire de Corysandre, sa douce parole, ses regards tendres ne parvinrent pas toujours à chasser les nuages qui assombrissaient son front.

A un certain moment il vit dans la foule un médecin parisien qu'il avait connu autrefois et qu'on était sûr de rencontrer partout où il y avait des cocottes; aussitôt, se levant de la chaise qu'il occupait auprès de Corysandre, il alla à lui.

—Docteur, j'ai un renseignement à vous demander, dit-il en l'emmenant à l'écart. A quels signes reconnaît-on donc ce que vous appelez la main hippocratique?

—Au renflement en massue de la dernière phalange des doigts et à l'incurvation de l'ongle, qui devient convexe par sa face dorsale.

—Est-ce que cette main est le signe des maladies de poitrine.

—Trousseau dit qu'elle est propre aux tuberculeux; mais cela est exagéré: elle s'observe aussi chez des individus parfaitement sains.

—Je vous remercie.

Avant de revenir auprès de Corysandre, Roger s'en alla tout à l'extrémité de l'enceinte du pesage, et là, se dégantant rapidement, il examina ses deux mains, qu'il n'avait jamais regardées, en se demandant si elles étaient ou n'étaient pas hippocratiques.

Il ne remarqua ce renflement en massue, et encore assez léger, qu'à un doigt de ses deux mains, l'annulaire; quant à l'incurvation de l'ongle, il ne savait pas trop ce que cela pouvait être; c'était sans doute un terme de médecine, il le chercherait.