XXXVIII
Quel usage madame de Barizel allait-elle faire de son procès-verbal.
Il ne fallut pas longtemps à Roger pour voir qu'il ne lui était pas possible, non seulement de résoudre cette question, mais même de l'examiner, et tout de suite il pensa à Nougaret. Il croyait cependant bien en avoir fini avec les avoués, les avocats et les gens d'affaires.
Bien que les tribunaux fussent en vacances Nougaret était au travail. Les vacances étaient pour lui son temps le plus occupé; il mettait à jour son arriéré.
Il fit raconter à Roger comment les choses s'étaient passées, minutieusement, et il exigea un récit complet non seulement sur le fait même du procès-verbal du commissaire de police, mais encore sur les antécédents de madame de Barizel.
—C'est le caractère du personnage qui nous expliquera ce dont il est capable, dit-il pour décider Roger, qui hésitait.
Il fallut donc que Roger répétât le récit de Raphaëlle et les témoignages de MM. Layton et Urquhart.
—Et la jeune personne, demanda l'avoué, elle n'est pas complice de sa mère?
—Elle!
—Ça s'est vu.
Ce fut un nouveau récit, celui de l'intervention de Corysandre.
—C'est très beau, dit l'avoué; seulement cela serait plus beau encore si c'était joué, car il est bien certain que par la venue chez vous de cette jeune fille qui vous dit: «Ne me prenez pas pour votre femme, puisque je ne suis pas digne de vous; mais gardez-moi pour votre maîtresse, puisque nous nous aimons», vous avez été profondément touché.
—C'est l'émotion la plus forte que j'aie éprouvée de ma vie.
—Il est bien certain aussi, n'est-ce pas, qu'en se jetant entre sa mère et vous pour dire: «Il ne peut pas m'épouser,» elle vous a paru très belle.
—Admirable d'héroïsme.
—C'est bien cela; de sorte que vous l'aimez plus que vous ne l'avez jamais aimée.
—Au point que je me demande si je ne commets pas la plus abominable des lâchetés en ne l'épousant pas.
—C'est bien cela. Certes, monsieur le duc, je serais désespéré de dire une parole qui pût vous blesser dans votre amour. Je comprends que vous admiriez cette belle jeune fille pour son sacrifice plus encore que pour sa beauté; mais enfin je ne peux pas ne pas vous faire observer que ce sacrifice arrive bien à point pour peser sur vos résolutions. Et notez que je ne veux pas insinuer qu'elle n'a pas été sincère; je n'insinue jamais rien, je dis les choses telles qu'elles sont. Et ce que je dis présentement, c'est que nous avons affaire à une mère très forte qui a bien pu pousser sa fille, sans que celle-ci ait vu ou senti la main qui la faisait agir.
—Je vous affirme que tout en elle a été spontané, inspiré seulement par le coeur.
—Je veux le croire; mais il est possible que le contraire soit vrai, et cela suffit pour vous avertir d'avoir à vous tenir sur vos gardes. D'ailleurs les raisons qui vous empêchaient hier d'épouser mademoiselle de Barizel existent encore aujourd'hui, il me semble, et je ne crois pas que par sa démarche auprès de vous, pas plus que par la mise en mouvement du commissaire de police, madame de Barizel se soit réhabilitée; elle est ce qu'elle était, et elle a pris soin de vous prouver elle-même qu'on ne l'avait pas calomniée en vous la représentant comme une aventurière dangereuse. Maintenant quel parti va-t-elle tirer de son procès-verbal? C'est là qu'est la question pressante.
—Justement. A ce sujet je voudrais vous faire observer que je crois que mademoiselle de Barizel a plus de seize ans.
—C'est quelque chose; mais ce n'est pas assez pour vous mettre à l'abri. Si la loi punit des travaux forcés le ravisseur d'une fille au-dessous de seize ans, elle punit de la réclusion le ravisseur d'une mineure; or si mademoiselle de Barizel a plus de seize ans, elle a toujours moins de vingt-un ans et, par conséquent, la plainte peut être déposée et le procès peut être fait. Le fera-t-elle?
—Elle est capable de tout, et l'histoire du coup de revolver tiré sur un amant qui se sauvait d'elle, que je n'avais pas voulu admettre lorsqu'on me l'avait racontée, me paraît maintenant possible.
—En disant: le fera-t-elle? ce n'est pas à elle que je pense, c'est aux avantages qu'elle peut avoir à le faire. A vous en menacer, les avantages sautent aux yeux: elle espère vous faire peur; avant de se laisser amener sur le banc des assises ou de la police correctionnel, un duc de Naurouse réfléchit, et entre deux hontes il choisit la moindre.
La moindre serait la condamnation.
—C'est elle qui raisonne et elle pense bien que la moindre pour vous serait de devenir son gendre. C'est là son calcul: tout a été préparé pour vous effrayer et vous amener au mariage par la peur. C'est un chantage comme un autre et, à vrai dire, je suis surpris que celui-là ne soit pas plus souvent pratiqué; mais voilà, les coquins n'étudient le code que pour échapper aux conséquences de leurs coquineries et non pour en préparer de nouvelles. S'ils savaient quelles armes la loi tient à la dispositions des habiles!
—Si madame de Barizel n'a pas étudié le code, soyez sûr qu'elle se l'est fait expliquer par des gens qui le connaissent.
—J'en suis convaincu, car le coup qu'elle a risqué part d'une main expérimentée; mais justement parce qu'elle n'a pas agi à la légère, elle doit savoir que vous pouvez très bien, au lieu d'avoir peur du procès, l'affronter. S'il en est ainsi, sa fille, qui présentement est encore mariable, devient immariable. Si belle, si séduisante que soit une jeune fille, elle ne trouve pas de mari quand elle a été enlevée ou détournée et quand un procès retentissant a fait un scandale épouvantable autour de son nom. Que devient madame de Barizel si elle ne marie pas sa fille? Une aventurière vieillie qui n'a plus un seul atout dans son jeu, puisqu'elle a perdu le dernier. Vous pouvez donc être certain qu'avant de déposer sa plainte, elle y regardera à deux fois. Elle a joué ses premières cartes et elle a gagné, c'est-à-dire qu'elle a gagné son procès-verbal sur lequel elle peut échafauder une action... si vous avez peur; mais si vous n'avez pas peur, que va-t-elle en faire de son procès-verbal? Voyez-vous son embarras avant de risquer une aussi grosse partie? Mon avis est donc de ne pas bouger et de laisser venir. Soyez assuré qu'il viendra quelqu'un, qu'on cherchera à vous tâter, qu'on vous fera même des propositions. Nous verrons ce qu'elles seront. Pour le moment, tout cela ne nous regarde pas.
—Hélas!
—C'est en homme d'affaires que je parle, car je devine très bien ce que vous devez souffrir.
—Ce n'est pas à moi que je pense, c'est à... elle.
Le quelqu'un qui devait venir et que Nougaret avait annoncé avec sa sûreté de diagnostic, ce fut Dayelle.
Un matin, au bout de huit jours, pendant lesquels Roger avait vainement cherché à apprendre ce que Corysandre était devenue, retenu qu'il était par la réserve que Nougaret lui avait imposée, Bernard, de retour de Bade, annonça M. Dayelle, et celui-ci fit son entrée, grave, majestueux, s'étant arrangé une tête et une tenue pour cette visite, plus imposant, plus important qu'il ne l'avait jamais été, serré dans sa redingote noire, son menton rasé de près relevé par son col de satin.
Après les premières paroles de politesse, Roger attendit, s'efforçant d'imposer silence à son émotion et de ne pas crier le mot qui lui montait du coeur: —Où est Corysandre?
—Monsieur le duc, dit Dayelle, je viens vous demander quelles sont vos inventions.
—Mes intentions? A propos de quoi? Au sujet de qui?
—Au sujet de mademoiselle de Barizel, de qui je suis l'ami le plus ancien... un second père.
—J'ai fait connaître ces intentions à madame la comtesse de Barizel; il m'est, à mon grand regret, impossible de donner suite au projet que j'avais formé et dont je vous avais entretenu.
—Mais depuis que vous avez fait connaître vos intentions à madame de Barizel, il s'est passé un... incident grave qui a dû les modifier.
—Il ne les a point modifiées.
—Vous m'étonnez, monsieur le duc; c'est un honnête homme qui vous le dit.
Roger ouvrit la bouche pour remettre cet honnête homme à sa place; mais il ne pouvait le faire qu'en accusant madame de Barizel, et il ne le voulut pas.
—Monsieur le duc, continua Dayelle, qui paraissait éprouver un réel plaisir à prononcer ce mot, monsieur le duc, c'est de mon propre mouvement que je me suis décidé à cette démarche auprès de vous, dans l'intérêt de Corysandre que j'aime d'une affection très vive; je viens de voir madame de Barizel bien décidée à demander aux tribunaux la réparation de l'injure sanglante que vous lui avez faite, je l'ai arrêtée en la priant de me permettre de faire appel à votre honneur....
—C'est justement l'honneur qui m'empêche de poursuivre ce mariage, dit Roger, incapable de retenir cette exclamation.
—Monsieur le duc, cela est grave; il y a dans vos paroles une accusation terrible. Qui la justifie? Vous ne pouvez pas laisser mes amies, madame de Barizel aussi bien que sa fille, sous le coup de cette accusation tacite.
—J'ai donné à madame de Barizel les raisons qui me font rompre un mariage que je désirais ardemment.
—Vous avez écouté de basses calomnies, monsieur le duc.
Roger ne répondit pas.
Dayelle le pressa; Roger persista dans son silence, et il eût rompu l'entretien s'il n'avait espéré pouvoir trouver le moyen de savoir où était Corysandre.
—Je suis surpris, monsieur le duc, que vous persistiez dans votre inqualifiable refus de me donner des explications que je me croyais en droit de demander à votre loyauté. Je venais à vous en conciliateur. Vous avez tort de me repousser, car vous perdez Corysandre que vous dites aimer.
—Que j'aime et qui m'aime.
—Sa mère a dû la faire entrer dans un couvent, et si vous ne l'en faites pas sortir en l'épousant, elle y restera enfermée jusqu'à sa majorité, car vous sentez bien qu'après ce procès elle ne pourrait jamais se marier.
Roger, se raidissant contre son émotion, voulut essayer de suivre les conseils de Nougaret:
—Alors nous attendrons cette majorité, dit-il, j'ai foi en elle comme elle a foi en moi; par ce procès, madame de Barizel déshonorera sa fille, voilà tout.