II

La mort de M. de Chambrais avait changé la situation et l'état de Claude.

Jusqu'à ce moment elle avait vécu chez les Dagomer sans que personne eût à s'occuper d'elle—au moins au point de vue légal.

Quelle était cette petite fille, on n'en savait rien, et on ne cherchait pas à le savoir; arrivée à Chambrais en même temps que les Dagomer, on l'avait vue jouer et grandir avec les enfants du garde sans faire plus attention à elle qu'à ceux-ci: un nourrisson qui n'avait ni père ni mère, croyait-on, et encore n'en était-on pas bien sûr.

La seule chose en elle qui eût provoqué la curiosité et même parfois quelques questions aux Dagomer, était l'intérêt que lui témoignait M. de Chambrais.

On n'avait pu rien tirer des Dagomer, qui ne voulaient pas plus parler qu'ils ne le pouvaient, ne sachant rien ou à peu près. A la vérité, madame Dagomer aurait pu raconter comment, à Marseille, une femme qui avait prononcé quelques mots d'une langue qu'elle n'entendait pas lui avait remis la petite fille; mais M. de Chambrais lui avait recommandé le silence là-dessus, et elle le gardait, son intérêt étant de se taire: pour le plaisir de bavarder on ne s'expose pas à se voir enlever une enfant qui rapporte cent francs par mois, sans compter les cadeaux.

Madame d'Unières aussi s'était occupée de cette petite, c'est-à-dire que plus d'une fois on l'avait vue chez son garde, parlant à l'enfant, lui donnant des jouets, des vêtements, des fruits, des friandises, mais quoi d'étonnant à ce que la nièce continuât l'oncle et le suppléât dans ses soins et ses attentions pour lesquels il était peu fait?

D'ailleurs ce n'était pas seulement pour cette petite que madame d'Unières se montrait bonne et généreuse; elle l'était également pour les enfants du garde comme pour tous ceux du village, se consolant ainsi sans doute de n'en avoir pas elle-même. Personne n'avait pu remarquer si sa voix, lorsqu'elle s'adressait à Claude, avait des intonations plus tendres que lorsqu'elle parlait aux autres, si son regard était plus ému, plus caressant, plus maternel; il eût fallu pour cela des facultés d'observations ou des soupçons que n'avaient point les gens qui, par hasard, s'étaient rencontrés avec elle chez son garde, lorsqu'elle s'entretenait avec la petite ou la caressait.

Pendant huit années, bien fin eût été celui qui eût trouvé quelque mystère à chercher dans l'existence de cette petite fille qui grandissait à côté de ses frères et soeurs, et se confondait avec eux comme s'ils eussent eu tous le même père et la même mère; aussi solide qu'eux, le teint rose, les mains rouges, lâchant ses sabots pour mieux courir, et parlant en j'avons et j'étons comme une vraie paysanne de l'Ile de France, plus glorieuse seulement, et tirant parti de l'affection que lui témoignait M. de Chambrais pour établir sa supériorité sur ses camarades.

Mais à la mort du comte de Chambrais, cette petite, qui n'était rien parce qu'elle n'avait rien, était devenue, de par l'héritage qui lui tombait, un personnage.

Il avait fallu lui créer un état-civil, et l'acte de naissance manquant, on l'avait remplacé par un acte de notoriété, qui, se basant sur une pièce trouvée dans les papiers du comte, lui attribuait six mois de plus qu'elle n'avait réellement, la faisant naître en septembre au lieu de février.

Puis on lui avait institué un conseil de famille composé de gens d'affaires, avec tuteur, subrogé-tuteur, et toute la mécanique judiciaire s'était mise en marche pour elle.

De l'enfant qui s'élevait ignorée par les Dagomer, on avait pu ne pas s'occuper, mais il n'en devait pas être de même de l'héritière du comte de Chambrais.

Pendant que les gens d'affaires réglaient la situation légale de Claude, Ghislaine n'avait pas à intervenir: qu'eût-elle fait, qu'eût-elle dit, et même qu'eût-elle compris? Son oncle avait pris toutes les précautions que ses conseils lui avaient indiquées, et elle pouvait avoir toute confiance dans ceux qu'il avait lui-même choisis pour surveiller l'exécution de ses volontés.

Mais il n'en avait pas été de même quand le conseil de famille, d'accord avec le tuteur, avait voulu fixer le genre de vie de Claude.

Héritière de soixante mille francs de rente, restes d'une fortune que M. de Chambrais avait très gaillardement dépensée, Claude ne pouvait pas, semblait-il, demeurer plus longtemps chez le garde Dagomer, il fallait la mettre dans un couvent où elle recevrait l'éducation qui convenait à la dot avec laquelle elle entrerait dans la vie, et qui se trouverait presque doublée par l'accumulation des intérêts; mais par raisons de convenances, on n'avait pas voulu décider quel serait ce couvent, s'en remettant, pour ce choix, à la comtesse d'Unières, dont on demandait l'avis.

L'avis de Ghislaine avait été qu'on devait la laisser encore à Chambrais: elle savait que son oncle désirait que Claude n'entrât pas au couvent avant dix ans,—ce qui était vrai d'ailleurs, cette question ayant été agitée et résolue entre eux depuis longtemps,—et elle trouvait que la volonté de son oncle devait être respectée. Sans doute l'instruction de l'enfant devait être commencée: mais il semblait qu'elle pouvait l'être dès maintenant, sans qu'on la mît au couvent tout de suite, ou sans qu'on l'envoyât à l'école communale, ce qui ne serait pas décent.

Lors de son mariage, Ghislaine s'était bien entendu, séparée de lady Cappadoce; mais celle-ci, au lieu de retourner en Angleterre comme elle en avait si souvent exprimé le désir, avait annoncé son intention de rester encore quelque temps en France: elle n'avait pas recueilli l'héritage qu'elle attendait, et elle ne voulait rentrer dans son pays que pour occuper le rang qui lui appartenait par droit de naissance. Jusque-là elle supporterait son exil avec dignité, quelque part dans un village aux environs de Paris, dont le climat convenait à sa santé,—le climat était la seule chose qu'elle acceptât sans critique en France—et où elle pourrait cacher sa médiocrité.

Pour lui adoucir les rigueurs de cet exil, Ghislaine lui avait offert dans le village une maisonnette qui, habitée autrefois par l'intendant, était libre maintenant, et lady Cappadoce l'avait acceptée. Installée là depuis huit ans, elle y vivait en attendant son héritage, partageant son temps entre la lecture du Morning Post et des promenades quotidiennes dans le jardin potager et les serres du château, pendant lesquelles elle choisissait les légumes dont elle avait besoin pour sa cuisine, ainsi que les fleurs qui devaient décorer son salon, où Ghislaine seule lui faisait visite de temps en temps. Tous les matins, un jardinier quittait le château, et, dans le village, on se mettait sur le seuil des maisons pour le voir passer portant sur sa tête une manne pleine de légumes, de fruits et de fleurs, qu'il vidait chez lady Cappadoce, sans que la «vieille Anglaise,» racontait-il, lui eût jamais adressé un remerciement ou donné un pourboire. Pourquoi lady Cappadoce ne commencerait-elle pas l'éducation de Claude?

Mais aux premiers mots, lady Cappadoce s'était rebiffée, outragée évidemment qu'on lui fit une pareille proposition: elle, donner des leçons à une gamine qui avait été élevée avec des paysans! Si elle avait consenti à accepter une position subalterne, c'est qu'elle la plaçait auprès d'une princesse de Chambrais, que les Chambrais occupaient un rang des plus élevés dans la noblesse française dès le dixième siècle et qu'ils avaient eu des alliances directes avec des maisons souveraines....

Comme elle débitait cette réponse avec sa dignité des grands jours, tout à coup elle s'était arrêtée en souriant:

—Il est vrai que les probabilités disent que cette enfant est aussi une Chambrais.

Ghislaine, stupéfaite, avait détourné la tête.

—Croyez bien que ce n'est pas une accusation que je porte contre ce cher comte; les hommes ont en France des libertés qu'il faut bien admettre lorsqu'on vit dans ce pays; et si, comme tout le monde le suppose, il est le père de cette petite, la position se trouve changée: ce n'est point une paysanne, une n'importe qui, c'est une Chambrais.

Dès là que Claude était une Chambrais, lady Cappadoce pouvait accepter la proposition de Ghislaine, et de fait elle l'avait si bien acceptée qu'elle avait proposé de prendre l'enfant chez elle, de façon à la faire travailler du matin au soir, en dirigeant son éducation qui laissait si fort à désirer et sur tant de points.

Mais c'était plus que Ghislaine ne voulait; elle qui avait souffert depuis si longtemps de la sécheresse de son ancienne gouvernante, ne pouvait pas accepter que sa fille en souffrît à son tour. Le contraste serait trop rude de passer de la liberté dont elle jouissait chez les Dagomer, à l'assiduité rigoureuse que lui imposerait lady Cappadoce. Chez le garde elle faisait ce qui lui passait par l'idée; elle était aimée par son père et sa mère nourriciers qui étaient l'un et l'autre de braves gens au coeur ouvert et affectueux; elle avait ses frères et soeurs pour jouer et se donner du mouvement. Chez lady Cappadoce, elle ne serait point aimée, et condamnée à une tenue correcte, elle devrait perdre toute initiative.

Se retranchant derrière la volonté de son oncle, elle n'avait donc pas accepté cette proposition d'internat, et Claude était venue simplement travailler quatre heures par jour—ce qui s'était trouvé déjà si dur pour elle que plus d'une fois il y avait eu des pleurs et des révoltes.

—C'est une sauvage que cette petite, disait lady Cappadoce à Ghislaine, mais je la dompterai; l'apaisement se fera, l'assiduité viendra.

Sauvage, elle ne l'était pas seulement pour le travail, elle l'était aussi pour le plaisir. Comme lady Cappadoce n'aurait jamais consenti à donner des leçons à une enfant habillée en paysanne, on mettait à Claude une belle robe au moment de partir, un col bien correct, des bottines soigneusement lacées, un ruban dans les cheveux, et, pendant les quatre heures de travail, elle restait figée dans cette tenue sous l'oeil vigilant de la gouvernante. Mais aussitôt rentrée, en un tour de main, elle se débarrassait de sa belle robe, dénouait son ruban, lâchait ses bottines et, reprenant ses vêtements de tous les jours, son casaquin et ses gros souliers, elle s'en allait en plein bois dénicher des nids, ou bien, la faucille à la main, couper de la fougère et de l'herbe pour ses vaches, rapportant sur sa tête la botte qu'elle venait de faire, sans souci d'emmêler ses cheveux tout à l'heure si bien peignés.

Quelle humiliation pour lady Cappadoce quand parfois elle la rencontrait en cet attirail dans une allée de la forêt.

—Une fille à laquelle elle donnait ses leçons!

Et à dix reprises elle avait dit et expliqué à Ghislaine qu'on ne ferait rien de cette enfant tant qu'on la laisserait chez ces paysans:

—Une sauvage!