IV

Quand Ghislaine avait été un jour à la maison de Dagomer pour voir Claude, elle se promettait de ne pas y retourner le lendemain; il ne fallait pas appeler l'attention sur ces visites qui, trop répétées, deviendraient inexplicables; elle devait être prudente, elle voulait l'être. Mais elle avait beau dire, elle avait beau faire, toujours une raison nouvelle s'imposait pour qu'elle ne tînt pas la parole qu'elle s'était donnée et manquât à sa promesse.

Elle n'entrerait pas: elle passerait et ne jetterait qu'un rapide coup d'oeil dans la maison; elle n'échangerait qu'un mot avec Claude; peut-être même ne lui dirait-elle rien; la voir suffirait.

Et de même qu'elle n'avait pas tenu sa promesse de ne pas aller à la maison du garde, de même elle ne tenait pas celle du rapide coup d'oeil et du seul mot. Arrivée devant la maison, elle entrait, s'asseyait, et le temps passait sans qu'elle en eût conscience: toujours elle avait des questions à adresser à Claude, des recommandations à lui faire.

Elle avait bien essayé de la rencontrer chez lady Cappadoce à l'heure des leçons, sous prétexte de savoir comment elle travaillait, mais elle avait dû y renoncer bientôt. Chez les Dagomer, on pouvait s'étonner qu'elle vint si souvent, mais c'était tout, on n'allait pas au delà de cet étonnement, on ne l'observait pas avec des yeux capables de voir ce qu'on ne leur montrait pas. Tandis que chez lady Cappadoce, il en était autrement.

La première fois, la gouvernante avait été flattée que l'ancienne élève voulût assister à la leçon de la nouvelle, et elle avait donné à cette leçon une importance considérable—elle avait pionné. Mais à la seconde elle avait été surprise. A la troisième, son esprit curieux avait travaillé la question des pourquoi et des parce que, et Ghislaine, qui la connaissait bien, avait compris qu'il sentit imprudent de s'exposer aux investigations de cette curiosité qui enregistrait les remarques les plus insignifiantes avec une implacable mémoire.

D'ailleurs, comme elle choisissait pour ces visites les jours où le comte allait à Paris sans elle, il en résultait que celui qui le premier aurait pu s'en étonner et s'en plaindre devait les ignorer.

Plusieurs fois, il est vrai, revenant de la Chambre plus tôt qu'elle ne l'attendait, et ne la trouvant pas au château, en amoureux pressé et non en mari jaloux, il avait demandé où elle était pour la rejoindre au plus vite. Sans mauvaise intention et simplement parce que c'était la vérité, le domestique qu'il interrogeait avait répondu que madame la comtesse était sortie, et qu'elle avait pris l'allée du pavillon du garde principal. De même, sans y mettre la plus petite malice, Dagomer avait aussi souvent parlé de ces visites: «C'est ce que madame la comtesse m'a dit hier en venant voir la petite.»

«Voir la petite», il semblait que Ghislaine ne pensât qu'à cela; et comme le comte avait des raisons pour se l'expliquer, il ne s'en étonnait point, pas plus qu'il n'était surpris qu'elle ne lui en dit rien, ayant aussi des raisons pour s'expliquer son silence.

Longtemps il avait balancé s'il ne lui en parlerait pas le premier, et un jour enfin il s'était décidé:

—Vous venez de chez Dagomer?

—Oui.

—Comment va Claude?

—Bien; elle se trouve mieux depuis qu'elle travaille moins.

—Elle n'est évidemment pas faite pour la vie de couvent.

—Je ne crois pas.

—Pourquoi l'y mettre?

—C'est la volonté du conseil de famille.

—Êtes-vous pressée de rentrer?

—Pas du tout, répondit Ghislaine un peu surprise de cette question, qui semblait être le prélude d'une explication.

—Alors, voulez-vous prendre mon bras? nous reviendrons par le plus long; le temps est doux.

En effet, la fin de la journée était sereine, et le soleil qui s'abaissait emplissait les sous-bois de longues nappes de lumière dorée; déjà une fraîcheur montait des taillis, et les oiseaux muets pendant la chaleur, recommençaient leurs chansons qui seules troublaient le silence du parc.

Ils marchèrent un moment côte à côte, Ghislaine se demandant, le coeur serré, quelle allait être cette explication qui, assurément porterait sur Claude, s'efforçant de ne trahir son émotion ni par un mot qui lui échapperait, ni par un mouvement nerveux de sa main qu'elle avait posée sur le bras de son mari.

—Tu l'aimes, cette enfant, dit-il.

Lorsqu'ils n'étaient point en tête à tête et pour les choses banales de la vie ordinaire, leur habitude était d'employer le «vous»; au contraire, pour les choses intimes, pour tout ce qui était tendresse, ils se tutoyaient.

—Mais oui, sans doute, murmura-t-elle bouleversée.

—J'entends d'une affection plus vive que celle que tu laisses paraître, plus profonde.

Elle hésita, n'osant pas lever les yeux sur lui de peur de rencontrer son regard et les tenant fixés sur sa main qu'elle sentait frémir.

Cependant il fallait répondre:

—Il est vrai, dit-elle.

—Pourquoi t'en défendre; surtout pourquoi t'en cacher? Tu ne diras point que tu ne t'en caches pas?

Elle ne répondit pas, incapable de trouver un mot.

—Vois comme te voilà émue; c'est cette émotion dont tu n'es pas maîtresse toutes les fois qu'il s'agit de cette enfant, qui m'a donné l'éveil. Je me suis demandé ce qui pouvait la provoquer; j'ai cherché.

Si doux que fût l'accent de son mari, elle se sentait défaillir.

—Il y a longtemps que je t'observe, plus longtemps que tu ne penses, au sujet de cette petite; mais j'avoue que jusqu'à la mort de ton oncle mon observation ne me conduisait qu'à des contradictions; c'est le testament de M. de Chambrais qui, en m'ouvrant les yeux, m'a mis dans la voie.

C'était en vain que Ghislaine cherchait à comprendre; les paroles étaient terribles, le ton était affectueux et tendre comme à l'ordinaire.

Il continua:

—Il est certain que j'ai eu tort de ne pas m'expliquer avec toi tout de suite franchement, cela eût tranché la situation. Je ne l'ai pas fait, retenu par un sentiment de réserve envers ton oncle et plus encore envers toi; mais les choses ne peuvent pas durer plus longtemps ainsi.

Ne devait-elle pas prendre les devants, se jeter dans les bras de son mari, lui avouer la vérité? Elle s'arrêta un moment, les jambes cassées par l'angoisse.

Mais il poursuivait, l'entraînant doucement dans l'allée où, sur la mousse veloutée, elle traînait les pieds sans avoir la force de les lever.

—Certainement la venue d'un enfant naturel dans une famille est grave, mais....

Elle trébucha.

—Appuie-toi sur moi, dans ton émotion tu ne regardes pas à tes pieds; vois comme cette petite te tient au coeur, je ne connaîtrais pas ta tendresse pour elle que j'en sentirais toute la force en ce moment. Revenant à notre sujet, je disait donc que par le seul fait de l'institution de Claude comme légataire universelle, M. de Chambrais l'avait reconnue pour sa fille.

—Ah!

—....Et que dans ces conditions tu n'as pas à cacher les sentiments affectueux qu'elle t'inspire.

Elle était éperdue, affolée, un soupir de soulagement s'échappa de ses lèvres contractées.

—Évidemment j'aurais dû m'expliquer avec toi là-dessus, le jour même de l'ouverture du testament; si je ne l'ai point fait, c'est, je le répète, par un sentiment de respect pour la mémoire de ton oncle; mais aujourd'hui ce respect, exagéré, j'en conviens, n'est plus de mise, et ce n'est pas porter atteinte à cette mémoire que d'accepter une parenté connue de tout le monde... à un certain point de vue c'est le contraire plutôt; n'est-ce pas ton sentiment?

—Oui... sans doute; je n'ai jamais pensé à cela.

—Je le sais bien, et comme tu n'as pas attendu l'ouverture du testament pour t'attacher à l'enfant, il est certain que la parenté n'a pas été tout d'abord la cause exclusivement déterminante de ton affection; si tu as été à elle inconsciemment pour ainsi dire, ça été parce que nous n'avons pas d'enfants; ton affection a été celle d'une maternité qui n'a pas d'aliment. Est-ce vrai?

—Peut-être; je ne sais.

—Mais je sais, moi. Quand l'esprit ou le coeur est constamment tendu sur un même objet, il y ramène tout; il est donc tout naturel que tu te sois prise de tendresse, d'une tendresse maternelle pour cette petite, avant même de soupçonner que c'était à la fille de ton oncle que tu t'attachais, à ta cousine; mais maintenant que tu le sais, la situation change.

Il s'arrêta, et lui prenant les deux mains, il la plaça en face de lui, de manière à plonger dans ses yeux:

—Chère femme, chère bien-aimée, dit-il d'une voix vibrante de passion, toi qui depuis dix ans m'as fait l'homme le plus heureux, toi que j'adore, que je vénère, toi par qui je vis, en qui est tout mon bonheur, toute mon espérance dans l'avenir, toutes mes joies dans le passé, tu n'admettras jamais la pensée, n'est-ce pas, que sous mes paroles puisse se cacher un reproche détourné, ou même une plainte. Si le chagrin de notre vie est de n'avoir pas d'enfants, ne crois pas que je t'en rende responsable; c'est un malheur dont tu souffres, comme j'en souffre moi-même, et toi plus que moi sans doute, par cela seul que tu es femme. N'est-il pas possible de rendre cette souffrance moins dure pour toi, ou tout au moins d'en tromper l'impatience?

Il vit dans le regard qu'elle attachait sur lui qu'elle ne comprenait pas.

—Tu ne vois pas comment?

—Non.

—En prenant Claude.

Elle poussa un cri.

—N'est-ce pas tout naturel? En réalité, cette petite est ta cousine et par la mort de son père tu te trouves sa seule parente, sa mère en quelque sorte. Tu l'as si bien compris, si bien senti que depuis la mort de M. de Chambrais, d'instinct, malgré toi, mais poussée par une force à laquelle tu voulais en vain résister, tu as été cette mère pour elle. En réalité, ç'a été en te défendant, en te cachant, comme si tu faisais mal et te le reprochais; mais enfin il en a été ainsi: une vraie mère n'aurait pas été meilleure, plus affectueuse, plus prévenante, plus dévouée que tu ne l'as été; plût à Dieu que tous les enfants en eussent d'aussi tendres! Eh bien! voyant cela, l'idée m'est venue que tu sois cette mère, franchement; pour cela il n'y a qu'à prendre l'enfant avec nous.

—Tu veux!

—Moi aussi je l'ai visitée souvent en ces derniers temps, je l'ai étudiée: elle est intelligente, affectueuse, et je crois que pour être heureuse il ne lui manque que d'être aimée; toi et moi nous pouvons la faire heureuse.

Le saisissement avait été si profond que Ghislaine resta quelque temps sans trouver un mot: sa fille lui était rendue; aux yeux de tous, elle devenait sa fille; elle pouvait l'embrasser sans se cacher; les paroles, les caresses les plus tendres lui étaient permises; plus de sourdine à la voix, plus de voile sur les yeux. Elle pouvait l'élever, la former. Quelle joie pour elle; pour la pauvre abandonnée quel bonheur!

Dans un élan passionné, elle jeta ses bras au cou de son mari, et toute palpitante elle le serra dans une vive étreinte:

—Oh! cher Élie, que je t'aime; quel coeur que le tien!

Il s'était penché vers elle, et sur ses lèvres il mit un long baiser.

Cette caresse la rappela à la réalité; elle n'était pas que mère, elle était femme aussi; ce n'était pas seulement à sa fille qu'elle devait penser, c'était encore et avant tout à son mari, à l'homme qui l'aimait et qu'elle aimait.

Pouvait-elle laisser introduire cet enfant, le sien, sous leur toit; pouvait-elle lui laisser prendre place dans leur coeur sans tout avouer? Était-ce loyal?

Et cet aveu, pouvait-elle le faire, avec la certitude de ne pas briser le bonheur de ce mari?

Son angoisse l'étouffait.

Cependant il fallait répondre:

—Non, dit-elle d'une voix brisée, cela est impossible.

—Et pourquoi?

—Personne ne doit être entre nous; notre enfant à nous, si nous en avons un, oui; un autre, jamais.

—Je croyais aller au-devant de ton désir.

—Et je ne saurais te dire combien j'en suis profondément touchée; mais c'est à moi d'être sage pour deux. Je verrai Claude plus souvent; je la surveillerai de plus près. Je serai sa mère, si tu le permets: toi, tu ne dois pas être son père.