IX

Ghislaine n'ayant pas accompagné le comte à Paris Nicétas ne put pas visiter le château, mais il s'en consola: au point où en étaient les choses, la conversation de M. Auguste ne lui aurait probablement rien appris.

Ce n'était pas à Chambrais qu'il devait continuer pour le moment ses recherches: c'était à Crèvecoeur, là où Claude avait été remise à Dagomer; il pouvait très bien ne rien trouver, mais il pouvait aussi avoir la chance de tomber dans la bonne piste.

Seulement, pour continuer ces recherches, pour aller à Crèvecoeur, pour payer les bavardages qu'il provoquerait, pour se faire délivrer les actes qu'il découvrirait, s'il en découvrait, il fallait de l'argent, et il n'en avait pas.

C'était à bout de ressources qu'il s'était décidé à revenir en France, comme la bête chassée revient épuisée à son point de départ, sans bien savoir pourquoi, et depuis son retour, il n'avait vécu que grâce à l'hospitalité que lui avait donnée un ancien camarade retrouvé à grand'peine. Mais le camarade n'était guère en meilleure situation que lui, si ce n'est qu'ayant un logement, il n'était pas exposé à coucher dehors. Après avoir essayé de tous les métiers en France, comme Nicétas en Amérique, il attendait maintenant son sauvetage d'un mariage, que son nom précédé d'une particule et sa belle figure devaient lui faire faire d'autant plus sûrement qu'il n'était pas difficile: jeune fille dans une situation intéressante, veuve compromise, vieille comédienne, il acceptait tout. Malheureusement la concurrence était telle qu'elle lui avait fait manquer plusieurs affaires; et puis, malgré sa belle figure et son nom, il aurait fallu pour l'achalandage de son commerce qu'il fût «petit rez-de-chaussée», et il n'était que sixième étage, et à Montmartre encore: à quoi bon s'appeler le baron d'Anthan si l'on ne pouvait pas donner son adresse!

—Compte sur moi quand je serai marié, avait-il dit.

Il semblait, étant donné le caractère bon enfant du baron, qu'on pouvait faire fond sur sa promesse; mais quand serait-il marié? Malgré les dix ou douze affaires en train, la date était problématique; cependant, en rentrant de Palaiseau, ce fut à lui que Nicétas s'adressa:

—Moi aussi j'ai une affaire.

—Un mariage?

—Mieux que ça: un entant.

—Déjà!

Il fallut qu'il expliquât son affaire, et en la racontant, elle se précisa pour lui: les beaux côtés qu'il voulait montrer lui apparurent plus beaux qu'il ne les avait vus tout d'abord, et en les groupant il leur donna une importance qu'il n'avait pas tout de suite appréciée à sa réelle valeur: bien entendu, il eut soin de ne prononcer aucun nom vrai, ni de personne ni de pays; si ce ne fut pas par discrétion, ce fut par prudence.

L'ami eut un mouvement d'envie en écoutant ce récit: une fillette de onze ans; soixante mille francs de rente dont jouirait le père pendant dix ans! Avait-il une chance, ce Nicétas! mais ce mauvais sentiment ne dura pas; avec soixante mille francs de rente, Nicétas devenait un camarade utile, et puis le pauvre diable avait eu assez de déveine; il était temps vraiment que la roue tournât.

—Que vas-tu faire? demanda d'Anthan.

—Avant tout, ce qu'il faut, c'est bien établir la situation de l'enfant.

—Tu la veux, n'est-ce pas?

—Parbleu!

—La mère a épousé un homme puissant!

—Très puissant, disposant d'une influence énorme.

—Riche?

—Très riche.

—Eh bien! dans ces conditions et aussi vu l'état de ta caisse, il me semble difficile que tu réussisses tout seul, il te faudrait l'appui de gens solides pour te guider, d'une agence par exemple; j'en connais deux, l'une derrière la Madeleine, l'autre au Marché-Saint-Honoré, qui je le crois, se chargeraient de l'affaire.

—Il faudrait partager avec elles, bien entendu.

—Dame!

—Soixante mille francs ne font déjà pas une trop forte somme.

—Encore quarante ou cinquante mille francs valent-ils mieux que rien du tout. Je comprends que tu rechignes devant les conditions trop dures que t'imposeraient des agences, mais comme ni toi ni moi nous ne sommes en bonne situation, il faut bien que tu te procures d'une façon quelconque les premiers fonds pour entrer en campagne.

—Il le faut, mais comment?

—Si tu veux faire un sacrifice j'ai ton homme. Un agent d'affaire appelé Caffié, un ancien avoué qui s'occupe de successions, de mariages, et qui est très fort.

—Il ne t'a pas marié.

—Pour deux raisons: la première c'est que j'ai des exigences pécuniaires qui rendent mon mariage difficile dans la clientèle de Caffié; la seconde, c'est que cette clientèle a des exigences,—comment dirai-je bien,—mondaines, morales qui font qu'elles ne m'acceptent point. En effet, cette clientèle se compose généralement de parents qui ont une tare, Caffié appelle ça une paille, des comédiennes en peine de filles à marier, des commerçants qui ont fait quelques faillites ou qui ont eu des ennuis avec la justice. Alors comme ils se trouvent par eux-mêmes dans des conditions particulières, ils veulent pour leur fille un gendre qui les relève; et ce gendre, c'est généralement à l'armée qu'on le demande: un officier fait toujours bien et il est doué d'un prestige qui me manque. Caffié a un annuaire d'officiers pauvres, qui offre un choix varié: les uns refusent, les autres acceptent, voilà l'homme, le veux-tu?

Nicétas n'avait pas la liberté du choix, autant celui-là qu'un autre, c'était déjà beaucoup d'en trouver un; s'il montrait trop d'exigences, il saurait bien défendre ses intérêts.

Le lendemain matin, ils sonnèrent à la porte de Caffié qui habitait rue Sainte-Anne, dans une vieille maison, un petit appartement enfumé où l'odeur des moisissures du plâtre et de la pierre se mêlait à celle des paperasses.

En quelques mots la présentation fut faite et d'Anthan se retira, laissant Nicétas en tête à tête avec le vieil agent d'affaires.

—C'est pour un mariage? demanda celui-ci en relevant sa longue taille voûtée pour toiser ce nouveau client dont le costume et la tournure ne paraissaient pas lui inspirer une bien vive sympathie.

—Non, c'est pour un enfant naturel.

—Que vous voudriez légitimer?

—Que je voudrais reconnaître.

—On peut toujours reconnaître un enfant naturel.

Caffié répondit cela du ton d'un homme qui ne voit pas bien en quoi ses conseils peuvent être utiles pour un acte aussi simple.

Et de son côté Nicétas reçut cette réponse en homme qui n'avait pas besoin qu'on la lui fît; ne savait-il pas par lui même, puisque c'était son cas, qu'on peut reconnaître et même légitimer un enfant dont on n'est pas le père?

—Voici mon histoire.

—C'est le mieux.

Mais cette histoire, il se garda bien de la faire véridique, surtout en ce qui se rapportait à la fortune léguée à l'enfant; pour que l'homme d'affaires n'eût pas de trop grosses exigences, il n'accusa que dix mille francs de rente; de même pour la mère, il arrangea la réalité, elle devint la femme d'un commerçant.

Cependant, par ses questions qui toutes portaient, Caffié le força à préciser plusieurs points qu'il aurait préféré laisser dans une obscurité protectrice.

—Qu'est-ce que vous voulez? demanda Caffié quand Nicétas fut arrivé au bout de son récit.

—Reconnaître ma fille.

—Pourquoi?

—Comment pourquoi? mais parce que je suis son père.

—Dans quel but tenez-vous à être son père?

—Mais....

—Vous comprenez, mon cher monsieur, qu'il faut que sache ce que vous voulez, et que le mieux est de parler net; ici vous êtes à confesse; si vous ne dites pas tout, tant pis pour vous: est-ce à l'enfant que vous tenez, ou au revenu de la fortune qui lui a été léguée?

—A l'enfant et au revenu.

—L'enfant, vous pouvez le reconnaître, et d'autant mieux que la mère, ne l'ayant pas reconnu elle-même, n'a pas la parole devant la justice pour contester votre dire; dans l'acte de reconnaissance vous pouvez même indiquer la mère dans un but de recherche de maternité, si vous trouvez un notaire qui consente à insérer cette indication, car un officier de l'état civil ne la recevrait pas; à la vérité, cette indication de la mère faite sans mandat de celle-ci n'aurait aucun effet contre elle, mais il pourrait y en avoir d'autres que vous sentez sans que je précise: scandale, intimidation, etc. Vous me suivez, n'est-ce pas?

—Parfaitement.

—Maintenant cette reconnaissance sera-t-elle contestée? Cela est certain. Le tuteur de l'enfant aura même de fortes raisons à vous opposer, car vous ne savez même pas où est né cet enfant que vous réclamez, vous n'avez même pas son acte de naissance.

—Parce qu'on m'a caché cette naissance.

—Je sais bien. Je vous présente la défense de l'adversaire, pour vous montrer que l'affaire n'ira pas sur des roulettes, qu'il faudra manoeuvrer, et que celui qui conduira cette manoeuvre devra être un malin. Je passe au revenu. D'abord l'enfant jouit-elle du revenu de la fortune qui lui a été léguée? C'est à savoir. Vous le croyez, mais vous n'en êtes pas sûr. Il se peut très bien que, par une sage précaution, un âge ait été fixé par le testateur où elle aura la jouissance de ce revenu. J'admets qu'elle ait cette jouissance; j'admets que votre reconnaissance soit admise, résulte-t-il de tout cela que vous allez, en qualité de père, jouir vous-même de ce revenu et administrer la fortune de votre fille?

—Le père n'est-il pas le tuteur de ses enfants?

—Le père légitime, oui. Mais le père naturel, c'est autre chose, et il faut distinguer. Il n'est pas tuteur légal, celui-là, et pour qu'il ait la tutelle de son enfant naturel reconnu, il faut qu'elle lui soit conférée par le conseil de famille. Croyez-vous que ce conseil de famille composé de trois amis de l'enfant, auxquels se joindraient très probablement le juge de paix eu égard à votre situation, vous conférerait la tutelle? J'admets que vous êtes tuteur, cela vous donne l'administration de la fortune de votre fille, mais les revenus? Je dois vous dire que là-dessus les auteurs ne sont pas d'accord, et que le plus grand nombre refusent même au père naturel la jouissance de ce revenu.

A mesure que Caffié parlait, la figure de Nicétas s'allongeait.

—Mais alors, s'écria-t-il, le père qui reconnaît son enfant n'a donc aucuns droits sur lui?

—Si, il a le droit de garde, d'éducation, de correction, c'est-à-dire que l'enfant lui est remis pour qu'il le dirige comme il veut. De plus, il a le droit de rechercher la maternité au nom de son enfant, et si la mère est dans une situation où cette recherche doit la déshonorer, si elle est riche, il y a là matière à organiser un chantage au salé....

Au salé?

—C'est un mot d'argot qui, dans l'espèce, signifie un enfant. Ce chantage peut être très fructueux, et même beaucoup plus que ne le seraient et l'administration et la jouissance de la fortune de l'enfant. Voilà pourquoi, en commençant, je vous demandais de dire ce que vous vouliez.

Nicétas éprouva un moment d'embarras; le regard froid de ce vieux bonhomme le troublait, il voyait trop loin.

Cependant, il fallait répondre.

—Ce que je voulais, c'était l'enfant, mais les difficultés que vous me montrez me rendent très perplexe. Je réfléchirai.

—Ah! ah! vous réfléchirez. Voulez-vous que je vous dise à quoi vous réfléchirez? aux moyens de vous passer de moi ou d'un autre. Eh bien, écoutez mon conseil: il n'y a pas de questions plus délicates que celles qui touchent aux enfants naturels, n'essayez pas de les aborder sans un bon guide, vous vous feriez rouler et vous vous casseriez le cou. Il vaut mieux partager avec un homme habile ce que celui-ci vous fait obtenir, que de n'avoir rien du tout.

—Et vos conditions?

—Nous partagerions.

—Je réfléchirai.

—Prenez votre temps, dit Caffié, en jetant un regard ironique sur la tenue de son futur client.