VIII

Quand Ghislaine rentra dans sa chambre, elle trouva son mari assis auprès de la table, lisant ses lettres sous la lumière de la lampe.

Contrairement à ce qui avait toujours lieu, il ne leva pas les yeux pour la voir venir: au contraire, il resta absorbé dans sa lecture.

Elle attendit un moment, et comme il lisait toujours, elle se mit au lit.

C'était en effet l'habitude que, quand ils allaient dans le monde, ou quand ils recevaient, il vint passer quelques instants dans sa chambre; couchée, il s'asseyait sur une chaise basse auprès de son lit, elle tournait la tête de son côté, il lui prenait la main dans les siennes et ils causaient longuement, se disant l'un l'autre ce que les exigences du monde ne leur avaient pas permis de se communiquer dans la soirée: douces confidences qui se prolongeaient tard souvent, car après avoir commencé par les autres, ils en arrivaient bien vite à eux mêmes, et alors ils n'en finissaient plus.—Va-t'en, disait-elle.—Quand tu dormiras.—Je dormirai quand tu seras parti.—Je partirai quand tu dormiras. Parfois sous son regard, sa main dans les siennes, elle s'endormait. Et comme elle ne se levait jamais sans qu'il fût entré dans sa chambre, il arrivait quelquefois que le lendemain, en ouvrant les yeux, elle trouvait ceux de son mari attachés sur elle, comme s'il avait passé toute la nuit près d'elle à la regarder dormir.

Mais ce soir-là, il ne vint pas tout de suite prendre sa chaise basse.

—Est-ce que ces lettres contiennent des choses graves? demanda-t-elle après avoir attendu un moment.

—Des ennuis.

—Quels ennuis?

—Comme toujours, des demandes qu'il est impossible de satisfaire.

C'était une réponse, mais elle n'était pas suffisante pour expliquer cette préoccupation subite: pendant le dîner et la soirée, elle avait à chaque instant rencontré ses regards pleins d'une tendre fierté qui la suivaient, et voilà que tout à coup, alors qu'ils étaient libres, il s'enfermait dans cette attitude étrange. Qu'avait-il donc, et pourquoi ce brusque changement?

Il vint cependant s'asseoir auprès d'elle, mais au lieu d'une causerie affectueuse et abandonnée où celui qui parlait exprimait les idées de l'autre en même temps que les siennes propres, ils ne s'entretinrent que de choses banales, et au bout de peu de temps il la quitta pour rentrer chez lui. A peine avait-il fermé la porte qu'elle descendit doucement de son lit, et allant à la table, guidée par la faible lumière de la veilleuse, elle mit le collier dans l'écrin, un peu à tâtons, mais avec précaution pour ne pas faire de bruit.

Une fois seul, le comte avait tâché de réfléchir et de se retrouver; mais dans sa tête troublée, aucune réponse n'arrêtait les questions qui s'y heurtaient les unes contre les autres, et toujours il revenait à la même conclusion qui était que les perles vraies ne peuvent pas s'écraser ainsi.

Ce qui les compliquait et les rendait pour lui tout à fait mystérieuses, c'est que six semaines auparavant le collier avait été remis aux bijoutiers Marche et Chabert pour une réparation au fermoir, et que par conséquent il semblait raisonnable d'admettre qu'à ce moment toutes les perles étaient vraies, sans quoi ces bijoutiers n'auraient pas manqué de signaler celles qui étaient fausses—leur responsabilité se trouvant engagée.

Était-il possible que l'ouvrier chargé de la réparation eût substitué une ou plusieurs perles fausses aux vraies qu'il aurait détournées? Il se le demandait, mais sans croire beaucoup à cette explication.

Cependant, comme cela n'était ni invraisemblable ni impossible, le plus sage était de ne pas lâcher la bride à l'imagination, sans avoir préalablement fait une enquête de ce côté.

Le lendemain matin, avant le déjeuner, il se rendit chez les bijoutiers, et il les trouva tous les deux dans leur magasin, surveillant l'ouverture des caisses dans lesquelles les commis prenaient les bijoux qu'on devait mettre en montre ce jour-là.

Il passait rue de la Paix par hasard et, se trouvant devant le magasin, il était entré pour payer la réparation du collier de perles de madame d'Unières.

—Madame la comtesse a payé elle-même cette réparation.

Il le savait, mais il n'avait pas trouvé d'autre prétexte que celui-là qui lui permît de parler du collier.

—Il va bien, le collier? dit-il d'un air indifférent.

Les deux associés se regardèrent.

—J'entends, continua le comte, que les perles sont toujours en bon état?

—Mais, sans doute.

—Est-ce que les perles ne sont pas sujettes à des maladies et ne perdent pas leur beauté en vieillissant?

—Elles meurent; mais celles de madame la comtesse d'Unières n'en sont pas là, il s'en faut; jamais elles n'ont été plus belles. Quand la réparation a été faite, nous avons laissé le collier dans son écrin ouvert, sur cette table, et elles ont fait l'admiration de toutes nos clientes qui les ont vues. Je suis sûr que madame la comtesse d'Unières exposerait son collier au profit d'une oeuvre de charité, qu'à lui seul il ferait recette.

—Vous croyez?

—Incontestablement. Sans doute il y a des perles plus grosses; mais pour mon compte, je n'en connais pas une réunion plus parfaite; quatre cents perles pareilles sans qu'une seule soit inférieure aux autres, cela ne se voit pas tous les jours; je les ai regardées moi-même une à une avant de renvoyer le collier, et pour un homme du métier c'était une jouissance.

Ainsi, quand le collier était sorti des mains de ces bijoutiers, toutes les perles étaient vraies; c'était donc depuis ce moment que la fraude avait eu lieu.

Il restait au comte une question à poser.

—Est-il possible qu'un de vos employés ait substitué des perles fausses aux perles vraies?

Mais cette question était un aveu en même temps qu'une accusation: l'aveu qu'il avait découvert des perles fausses dans le collier de la comtesse, l'accusation contre celui des commis qui avait porté l'écrin de la rue de la Paix à la rue Monsieur, et qui serait coupable de cette fraude.

Elle était donc impossible à tous les points de vue, et il devait s'en tenir à ce qu'il avait obtenu.

Quand il fut sorti, les deux associés passèrent dans leur cabinet et, la porte fermée, en même temps ils s'interrogèrent du regard d'abord, puis franchement?

—Marche?

—Chabert?

—Ça vous parait naturel tout cela?

—Le mari qui entre par hasard.

—La femme qui vend ses anciens bijoux pour faire de leur produit un emploi secret.

—L'embarras de l'un.

—La confusion de l'autre.

—C'est-à-dire que moi, s'il s'agissait d'une autre femme que de madame d'Unières, je dirais ça y est.

—Et moi je dirais que le collier a été vendu comme les anciens bijoux.

—A qui?

—Pourquoi pas à nous!

—Voilà qui n'est pas juste.

—Nous, nous la connaissons.

—Nom de nom, pourvu que ce ne soit pas à Freteau.

—On les aura envoyées à Londres.

—C'est égal, si les perles viennent dans le commerce, je les reconnaîtrai.

—Le joli, ce serait de les revendre au comte, car enfin un collier comme celui-là ne peut pas disparaître sans que l'honneur de la famille soit engagé.

—Je vais écrire à Londres.

—Quand Jacob et Van Meulen viendront, il faudra leur en parler.

Le comte rentra plus perplexe, plus angoissé qu'il ne l'était en sortant le matin, car avant d'aller chez ces bijoutiers, il pouvait croire que les perles fausses se trouvaient depuis longtemps dans le collier, depuis toujours peut-être, tandis que maintenant, à moins d'accuser Marche et Chabert d'être des voleurs ou des ignorants, il fallait reconnaître qu'elles n'y avaient été introduites que depuis la réparation du fermoir.

Si la question de la date semblait résolue, l'autre, celle du «comment», restait entière, et même elle s'était aggravée en se limitant, puisqu'il était démontré que le collier ne se composait que de perles vraies quand il avait été remis à Ghislaine, des mains de laquelle il n'avait pas dû sortir.

Cela était si grave, qu'il revint en arrière, sans oser aller plus loin.

Jusque-là il avait raisonné en partant de ce point que les perles s'étaient écrasées parce qu'elles étaient fausses, et que, si elles avaient été vraies, elles auraient résisté au coup porté par la lampe. Mais ce point était-il indiscutable? Il le croyait. En réalité, il ne le savait pas d'une manière certaine: il supposait que des perles ne devaient pas s'écraser, mais si elles avaient un défaut caché, si elles étaient malades, ou même si elles étaient mortes, ne pouvaient-elles pas être brisées par un choc lourd comme celui d'une grosse lampe, se produisant sur une matière dure telle que la malachite formant enclume?

C'était cela maintenant qui avant tout devait être élucidé, et un seul moyen se présentait d'aller au fond des choses, sans laisser place au doute et aux tergiversations, c'était de soumettre le collier à l'examen d'un bijoutier ou d'un expert—ce qu'il ferait.

Après le déjeuner, au lieu de retourner à Chambrais avec Ghislaine, il resta seul à Paris, quand elle fut partie, ouvrant le coffre-fort, dont ils avaient chacun une clé; il prit le collier, qu'à cause de la dimension de l'écrin on ne serrait pas dans le coffret aux bijoux, et s'en alla chez un des grands joailliers du Palais Royal, qui devait ne pas le connaître.

Là, il n'y avait besoin ni de finesse ni de réticence. Il apportait un collier pour qu'on remplaçât deux perles qui manquaient.

Le commis auquel il s'adressa ouvrit l'écrin, mais presque tout de suite il le referma:

—Ce n'est pas un travail pour notre maison, dit-il.

—Vous ne vous chargez pas des réparations? demanda le comte que la fermeture de l'écrin avait péniblement impressionné.

—Mon Dieu, oui, à la rigueur, mais nous ne faisons pas le faux.

—Ah!

—Vous trouverez, sous la galerie à côté, trois maisons plus bas.

Le mot qui était venu aux lèvres du comte était «Vous êtes certain que ces perles sont fausses» mais il l'avait retenu; ce bijoutier ne pouvait pas se tromper, la rapidité avec laquelle il avait refermé l'écrin prouvait que le doute même n'était pas possible pour un homme du métier.

Et cependant, poussé par le besoin de ne pas croire, il voulut entrer dans le magasin qu'on lui avait indiqué; l'enseigne écrite sur la glace de la devanture était trop tentante: «Fabrique de perles et de bijoux»; c'était bien des perles fausses qu'on vendait dans cette maison qui les fabriquait.

Sa demande fut la même que chez le premier bijoutier: pouvait-on remplacer les deux perles qui manquaient au collier par des perles exactement pareilles; et la réponse fut celle qu'il attendait, mais que tout en lui repoussait:

—Rien n'est plus facile; seulement, pour avoir un travail parfait, il faut fabriquer les perles exprès, et cela demandera quelques jours.

Ne pouvant pas accorder ces quelques jours, il sortit, au grand étonnement du fabricant qui se demanda s'il avait affaire à un fou.

Fou, il l'était, en effet; ses idées se heurtaient dans sa tête, le ramenant toujours au même point, celui sur lequel, précisément, il ne voulait pas s'arrêter: les perles étaient vraies en sortant de chez Marche et Chabert; elles étaient devenues fausses depuis ce moment, et quand il avait demandé à Ghislaine de mettre ce collier; il avait rencontré une résistance inexplicable.

S'expliquait-elle maintenant?

Non, car assurément il y avait là un mystère qu'elle éclaircirait cependant d'un mot.

Mais comment le provoquer, ce mot? Comment lui adresser une question qui était un doute et un outrage?

Son amour, sa foi en elle, le bonheur qu'elle lui avait donné depuis dix ans, les vertus d'une vie exemplaire de droiture et de dignité, tout se dressait devant lui pour l'arrêter.

Toute la journée il balança le parti à prendre: depuis dix ans, il s'était si bien habitué à ne rien décider tout seul.

Quand il rentra tard dans la soirée à Chambrais, il la trouva l'attendant; alors, il lui annonça que le lendemain matin, à la première heure, il était obligé de partir pour son département, où son comité l'appelait d'urgence.

Il n'avait trouvé que cela: se reconnaître; gagner du temps; ne rien livrer aux hasards du premier mouvement.

Elle fut stupéfaite; mais elle s'efforça de n'en rien laisser paraître et de cacher son émotion.