XV
C'était le mercredi que Me Le Genest avait fait sa visite à Ghislaine, et après qu'il était parti en la réconfortant par des paroles d'espérance, elle s'était dit qu'elle devait s'en rapporter à lui.
Et pendant tout le reste de la journée, comme pendant celle du jeudi, elle se l'était répété.
Cet homme calme, froid, honnête, connaissant la loi et les affaires qu'elle ignorait, lui avait inspiré une certaine confiance; il trouverait un moyen de défense; assurément, il ne se serait pas avancé à la légère.
Mais à mesure que cette visite s'était éloignée, elle avait perdu de cette confiance qui à la vérité n'était pas bien robuste, et en réfléchissant il lui avait semblé que c'était son mari seul qui devait la défendre,—les défendre, lui et elle, puisqu'ils étaient l'un et l'autre menacés.
Elle n'avait déjà que trop attendu, et il y avait là un manque de franchise et de foi qui était une faute en même temps qu'une injure.
Quelque dût être le résultat d'un aveu, il était impossible qu'elle reculât davantage; c'était inquiet qu'il était parti, tourmenté, peut-être jaloux. Elle ne pouvait pas, par son silence, le laisser en proie à des angoisses qu'elle ne se précisait pas, mais qui certainement n'étaient que trop réelles, elle le sentait.
Elle passa la nuit du jeudi dans ces hésitations, et aussi la matinée du vendredi, bouleversée, affolée, voulant et ne voulant pas, ne se décidant que pour retomber bientôt dans ses perplexités: enfin, dans l'après-midi elle lui envoya une dépêche ne contenant qu'un mot: «Reviens.»
Puis, faisant atteler, elle alla à Paris prendre, rue Monsieur, la lettre et la note que lui avait remises le notaire, et qui devaient la sauver, croyait son oncle; mais auraient-elles cette vertu? Cependant, malgré ce doute, il fallait qu'elle les eût aux mains, et pût les mettre sous les yeux de son mari, s'il consentait à les regarder.
Le samedi matin, elle reçut la réponse à son télégramme: «J'arriverai ce soir à Paris par le train de six heures, à Chambrais à huit.»
En temps ordinaire elle eût été l'attendre au chemin de fer comme elle le faisait toujours, heureuse de recevoir son premier regard, et de répondre à l'étreinte de sa main par une étreinte aussi tendre, aussi passionnée.
Mais ce jour-là, que dirait ce premier regard? Et puis, était-ce dans une voiture qu'ils pouvaient avoir cet entretien qui allait décider de leur vie? Enfin, lui-même ne prenait-il pas soin d'indiquer qu'il ne comptait pas sur elle à la gare, puisqu'il parlait de Chambrais—ce qu'il n'avait jamais fait?
Dès sept heures et demie, elle se tint dans le vestibule, écoutant avec son coeur le tic-tac de la grande horloge battant les secondes avec une lenteur qui faisait penser à l'éternité. Enfin, comme huit heures sonnaient, elle entendit le roulement d'une voiture, et aussitôt elle descendit le perron.
Ce qu'elle lut dans le premier regard qu'elle rencontra, ce fut une interrogation inquiète, comme c'en fut une éperdue et navrée qu'il lut lui-même. En n'échangeant que des paroles insignifiantes, ils montèrent à leur appartement, dont elle ferma la porte.
Anxieux, il la regardait. Enfin, d'une voix rauque, il lui posa une question:
—Que se passe-t-il?
Au lieu de répondre, elle lui tendit la lettre de Nicétas sur laquelle se trouvait la note de M. de Chambrais: le papier claquait dans sa main tremblante.
Il les lut; alors la regardant avec des yeux effarés:
—Je ne comprends pas, dit-il.
Elle hésita un moment:
—Cher Elie, dit-elle enfin, depuis dix ans non seulement je vous ai aimé, mais je n'ai pas eu une pensée qui ne fût une franche adoration pour vous. Rien ne m'a jamais détournée de vous; vous seul existiez; je ne voulais plaire qu'à vous. Je ne me vante pas de cela comme d'une vertu particulière, cependant il me semble que peu de femmes vivent ainsi pour un être unique d'une façon si abandonnée, et qu'il y a là une preuve de cet amour dont je voudrais que vous ne puissiez douter jamais, et qui n'a jamais été aussi profond, aussi passionné qu'en ce moment. Aussi quoi que vous puissiez apprendre, quel que soit le coup qui vous frappe, avant de me juger, de me condamner, songez à ce que j'ai été, à cette longue suite de journées heureuses jamais troublées, à l'union de notre esprit et de nos âmes; à cette constante harmonie qui prouvait si bien que nos deux coeurs n'étaient plus qu'un, et cela non seulement depuis que je suis votre femme, mais avant de la devenir alors que je pensais à vous comme au seul homme que je pourrais aimer, comme à un être au-dessus des autres, pour lequel j'étais trop imparfaite, et que je ne devais jamais sans doute mériter. Cependant à force d'amour j'étais devenue votre vraie compagne, pas trop indigne de vous par la tendresse et le dévouement.
Il la regardait, tâchant de lire en elle ce que ces paroles laissaient d'obscur et d'incompréhensible pour lui.
—La lettre, lui dit-il, la lettre.
—Cette lettre explique une fatalité qui me fait la plus misérable, la plus malheureuse des femmes.
Haletante, la voix sourde, elle lui refit le récit qu'elle avait fait à son oncle et aussi celui de leur voyage et de leur séjour en Sicile.
—Cet enfant, c'est Claude, s'écria-t-il.
Elle baissa la tête.
—Et l'homme, où est-il?
—Nous ne sommes pas arrivés au bout de notre malheur: laissez-moi la force d'achever. Vous devez vous souvenir combien j'ai résisté avant de devenir votre femme. Je n'ai cédé qu'aux prières de mon oncle, et aussi à mon amour qui m'a entraînée. Je voulais parler, tout dire; avec l'autorité d'un père que sa tendresse lui avait donnée sur moi, mon oncle ne l'a pas permis. J'ai eu la faiblesse, la lâcheté de céder. C'est mon crime. Je vous aimais tant! Mais ce crime depuis dix ans m'a écrasée; et si vous m'avez vue quelquefois sombre, c'est que j'étais sous le poids de cette fatalité, balançant toujours la résolution de tout vous dire, ne me laissant arrêter que par la honte et plus encore par la douleur que je vous causerais. Ce qui m'accablait aussi c'était la pensée qu'un jour je pouvais me trouver en face de... celui qui a écrit cette lettre.
—Et cela est arrivé?
—Le jour où vous prépariez votre dernier discours, vous devez vous rappeler que vous m'avez vue bouleversée en recevant une lettre: elle était de lui; il me donnait un rendez-vous à la Mare aux joncs.
—Vous y êtes allée?
—Non. Il est venu ici. Il m'a dit que je devais prendre Claude avec moi, dans cette maison, ou qu'il reconnaissait sa fille et commençait un procès pour rechercher ma maternité. Malgré ce que cette menace contenait de terrible, j'ai refusé, car jamais cette enfant ne pouvait se trouver entre nous; je vous l'avais dit quand vous me proposiez de la prendre; j'ai persisté dans cette résolution. A la fin de l'entretien, j'ai compris qu'il n'agissait que par spéculation, et que ce qu'il voulait c'était de l'argent et non sa fille. J'ai vendu des bijoux à Marche et Chabert. Il ne s'est pas contenté de ce que je lui remettais. Alors, n'ayant pas d'argent, ne pouvant pas m'en procurer, j'ai fait remplacer les perles de mon collier par des fausses et je lui ai remis les vraies.
Il l'arrêta:
—Quelle douleur tu m'aurais épargnée si tu avais parlé alors et quelles hontes tu te serais évitées.
—Vous saviez?...
—Oui; c'est pour cela que je suis parti.
—Tu vois donc que la grandeur de l'amour peut fermer les lèvres.
Elle se jeta aux genoux de son mari:
—Ainsi, s'écria-t-elle dans un élan affolé, t'aimant, t'adorant, n'ayant jamais eu dans le coeur que le désir et la volonté de te plaire et de te rendre heureux; toi le meilleur et le plus noble des hommes, toi qui mériterais le paradis en ce monde, je t'aurais apporté, pour prix de ton amour, la honte et le malheur.
Il la contempla longuement, puis la relevant:
—Le malheur, si effroyable qu'il soit, peut être supporté quand on est deux.
—Elie!
—Il y a des maris qui pardonnent la faute de leur femme, je n'ai pas la tienne à te pardonner, puisque tu es une victime.
A ce moment on frappa plusieurs coups forts à la porte. Ils ne répondirent pas, les coups furent plus précipités.
Le comte alla ouvrir:
—Quoi donc? demanda-t-il au valet de chambre qui avait frappé:
—Je demande pardon à M. le comte de m'être permis de frapper ainsi: mais Dagomer est là, il dit qu'il vient d'arriver un malheur.
—Claude! s'écria Ghislaine.
Éperdue, elle descendit l'escalier en volant; le comte la suivit.
Dans le vestibule, Dagomer se tenait debout, l'air consterné.
Arrivée la première, ce fut elle qui l'interrogea:
—Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-elle.
—Ah! madame la comtesse, j'ai la main maudite, je viens de tuer un homme. Qué malheur!
—Un braconnier? demanda le comte.
—Hé non, un monsieur qui voulait enlever Claude.
Le comte et la comtesse se regardèrent; ils n'eurent pas besoin de paroles pour se comprendre.
—V'là l'affaire, dit le garde, comme elle est arrivée, aussi vrai que je m'appelle Dagomer.
Il leva la main pour attester le ciel.
—Il l'avait fait monter sur la toue, continua Dagomer, et à travers la Réserve, il l'emmenait du côté de la grand'route, où il avait une voiture toute prête, le cheval attaché à un des arbres du Calvaire. L'enfant criait, appelait au secours. Je suis arrivé; l'hasard m'avait fait prendre l'avenue de Baccu. J'y ai dit d'arrêter. Il s'est mis à ramer plus fort. Il allait aborder. Ni à gauche ni à droite je ne pouvais courir après; personne sur la route; Claude était perdue. Qué que vous auriez fait, monsieur le comte? moi j'ai tiré pour sauver la petite; je voulais lui casser un bras, ça l'aurait arrêté; il a roulé au fond de la toue, mort; il ne faut jamais tirer quand on est versibulé.
—Et Claude? s'écria Ghislaine.
—Brave comme tout. Elle s'était couchée pour que je tire par-dessus elle; en tombant il l'avait écrasée, mais a s'a relevée et m'a crié: «J'ai rien!» Pensez si j'ai été soulagé. C'est elle qui a ramené la toue au bord avec le mort au fond.
Le comte jeta un coup d'oeil à Ghislaine pour appeler son attention.
—Vous l'avez regardé?
—Bien sûr.
—Comment est-il?
—Bel homme, fort, bouffi, les cheveux noirs.
Ghislaine, répondant au coup d'oeil de son mari, fit un signe affirmatif: c'était lui.
—C'est-y un malheur, continuait Dagomer, j'avais déjà l'homme de Crève-coeur qui souvent la nuit se lève contre moi, v'là que je vas avoir celui de la Réserve; pourtant je ne pouvais pas laisser enlever Claude; il lui a dit que c'était pour la conduire auprès de ses parents.
—Vous avez fait votre devoir, dit le comte.
—Vrai? monsieur le comte; ça me fait du bien d'entendre ça d'un homme comme vous.
—Je l'expliquerai à la justice.
S'adressant au valet de chambre:
—Faites-vous donner une des charrettes anglaises et allez prévenir la gendarmerie.
Puis, revenant à Dagomer:
—Où est-il?
—Dans la toue; le pauvre bougre, il n'y a pas de danger qu'il en sorte!
—Je vais avec vous.
Ghislaine voulut le suivre.
—Restez, dit-il.
Mais après avoir fait quelques pas du côté du perron, il revint à elle.
—Je vais vous envoyer Claude.
Elle avait retrouvé son mari tout entier, avec sa droiture, sa générosité, sa confiance,—son amour.