IV

Eh quoi! c'était là Carmelita!

Quelle différence entre la réalité et ce qu'il savait ou plutôt ce qu'il croyait savoir d'elle!

Que de fois lui avait-on répété le mot de la fable: «Belle tête, mais point de cervelle!»

Assurément ceux qui parlaient ainsi ne la connaissaient point, ou bien c'était la jalousie et l'envie qui les inspiraient.

Non seulement il y avait quelque chose dans cette cervelle, mais encore il y avait de nobles sentiments dans ce coeur.

Si l'on s'était trompé sur son intelligence, ne pouvait-on pas aussi s'être trompé de même sur son caractère?

Pour lui, qui venait d'éprouver combien cette intelligence était différente de ce qu'il avait cru tout d'abord et de ce qu'on lui avait dit, il était tout porté à ne pas admettre un jugement plus que l'autre.

En raisonnant ainsi, il marchait derrière Carmelita, et, depuis qu'ils avaient quitté la place où ils avaient déjeuné, il ne lui avait pas adressé d'autres paroles que quelques mots insignifiants pour la guider.

Tout à coup il la rejoignit et lui prenant la main il la posa sur son bras.

Ce mouvement s'était fait si vite et d'une façon si brusque, si imprévue, qu'elle s'arrêta et le regarda avec stupéfaction.

—Le chemin devient difficile, vous pourriez glisser. Appuyez-vous sur moi.

Elle fit ce qu'il demandait et doucement elle se serra contre lui, mais sans bien comprendre à quel sentiment il avait obéi.

Bien entendu, il ne lui donna pas d'explications, car il était assez difficile de dire que quelques instants auparavant, il était en défiance contre elle, tandis que maintenant il était rassuré.

Artiste, elle ne lui inspirait que de la sympathie.

Jeune fille à marier, elle lui faisait peur.

Désormais il pouvait, pendant le temps qu'elle passerait au Glion, vivre librement près d'elle.

Il n'avait plus besoin d'abréger son séjour en Suisse.

Pendant tout le reste de la journée et tant que dura leur promenade, c'est-à-dire jusqu'au soir, Carmelita fut frappée du changement qui s'était fait en lui, dans son humeur, dans ses manières, comme dans ses paroles.

Jamais elle ne l'avait vu si aimable, en prenant ce mot dans le bon sens.

Il parlait de toutes choses, au hasard, librement, sans éviter certains sujets et sans réticences.

Lorsque leurs regards se croisaient, il ne détournait point la tête, mais il restait les yeux levés sur elle.

En tout il la traitait comme une amie, comme une camarade.

Ce fut seulement quand la nuit commença à monter le long des montagnes qu'ils pensèrent à rentrer. Peu à peu ils s'étaient rapprochés de l'hôtel; mais sans souci de l'heure du dîner, ils étaient restés assis dans un bois de sapins, causant, devisant, jouissant à deux du spectacle du soleil couchant.

Jusque-là il y avait un mot qui s'était présenté plusieurs fois sur ses lèvres et qu'il avait toujours retenu, mais qu'il se décida alors à risquer.

Comme l'ombre avait commencé à brouiller les choses et à rendre le sentier qu'ils suivaient incertain, il lui avait de nouveau pris la main, et de nouveau elle avait marché près de lui en s'appuyant sur son bras.

—Et quand voulez-vous mettre votre projet à exécution? demanda-t-il.

—Je ne sais trop. Tout est bien arrêté dans mon esprit, la date seule de mon départ n'est point fixée; car vous pensez bien que je n'ai pas d'engagement signé qui me réclame, et puis la saison n'est pas bonne pour les théâtres, qui, la plupart, sont fermés. Enfin il m'en coûte de me dire: Tel jour, à telle heure, je ne verrai plus ma mère ni mon oncle.

A ce mot, elle s'arrêta, la voix troublée par l'émotion.

Et il la sentit frémissante contre lui.

Mais bientôt elle reprit:

—Je balancerai peut-être assez longtemps encore ce départ; en tout cas, il aura lieu certainement avant celui de mon oncle. Quand je verrai ma mère rétablie,—car j'espère qu'ici elle va se rétablir promptement,—quand on parlera de rentrer à Paris, alors je partirai, et bien entendu, on ne rentrera pas à Paris. C'était pour moi, pour mon mariage, que mon oncle et ma mère habitaient Paris; quand ils n'auront plus le souci de ce mariage, ils retourneront à Belmonte, et j'aurai la satisfaction de penser que ma fuite a, de ce côté, ce bon résultat encore d'assurer la santé de ma mère. Seulement, pour que tout cela s'arrange dans la réalité, comme je le dispose en imagination, il faut que vous soyez au Glion vous-même, au moment où je me séparerai de mes parents. En me demandant quand je partirai, vous devez donc commencer par me dire, quand vous comptez partir vous-même.

—Mais je n'en sais rien.

—Alors je ne sais moi-même qu'une chose, c'est que mon départ précédera le vôtre de quelques jours. Prévenez-moi donc quand vous serez prêt.

—Et d'ici là?

—Quoi! d'ici là?

—Je veux dire: ne continuerons-nous pas ces promenades commencées aujourd'hui?

—Oh! avec bonheur; avec bonheur pour moi, je veux dire. Seulement ne vont-elles pas vous ennuyer? Je vous ai demandé déjà un assez grand service pour ne pas abuser de vous. Mon oncle prétend que vous aimez la solitude; est-ce vrai?

—Cela dépend.

—De quoi?

—Du moment, et surtout de ceux qui rompent cette solitude. Il y a des heures où j'aime mieux être avec moi-même qu'avec certaines personnes, et il y en a d'autres où j'aime mieux être avec certaines personnes que seul avec moi-même.

—Alors nous sommes dans une de ces heures!

—Vous êtes de celles qui....

—Comment! s'écria-t-elle en riant, vous me feriez un compliment, vous?

Ils arrivaient à l'hôtel.

—Vous plaît-il que demain nous fassions l'ascension de la dent de Naye? dit-il.

—Mais volontiers, puisque je suis une de ces personnes qui... et que nous sommes dans une de ces heures où....

—Alors à demain.

—C'est entendu, seulement demandez-moi à mon oncle.

Quand le prince Mazzazoli entendit parler de cette nouvelle promenade, il poussa les hauts cris et s'indigna contre sa nièce.

—Mais cette enfant est l'indiscrétion même; je vous en prie, mon cher ami, ne cédez pas à ses caprices.

Puis tout à coup s'interrompant:

—Quand quittez-vous le Glion?

—Mais je ne sais trop.

—Alors je refuse mon consentement à cette promenade je ne veux pas que ma nièce vous gâte vos derniers jours passés au Glion et arrive ainsi à abréger votre séjour, ce qu'elle ferait assurément.

La discussion continua; mais, comme la première fois, le prince finit par se rendre aux raisons du colonel ou plutôt par céder à ses instances.

La promenade du lendemain eut lieu.

Puis après celle-là ils en firent une troisième, après cette troisième, une quatrième, une cinquième, et il devint de règle que chaque jour ils sortaient tous deux pour aller faire une excursion dans la montagne tantôt avant le déjeuner, tantôt après.

Il n'y avait plus de discussion à engager, une convention tacite s'était établie à ce sujet entre le prince et le colonel, et s'ils parlaient de ces promenades, c'était au retour et non au départ.

Jamais le prince ne proposa de les accompagner; les ascensions, ainsi qu'il l'avait dit, étaient impossibles pour lui.

Lorsqu'ils rentraient maintenant le soir à l'hôtel revenant de leur excursion, ils ne se suivaient point, marchant l'un derrière l'autre, dans l'étroit sentier; elle s'appuyait sur le bras du colonel, et, la tête légèrement inclinée vers lui, serrée contre lui, elle semblait écouter avec plaisir ou même avec bonheur ce qu'il lui disait. Elle-même parlait peu, mais souvent elle relevait la tête, et, sans avoir souci des pierres ou des trous de la route, elle restait les yeux fixés sur lui, comme si elle était suspendue à ses lèvres.

Il avait plaisir à l'emmener avec lui dans ses promenades, elle était une distraction; elle l'empêchait de retourner par l'esprit à Paris et de penser à celle qui l'avait trompé. Si malgré tout un souvenir lui revenait et s'imposait à lui, il n'en était plus obsédé pendant toute la journée, sans pouvoir le chasser de devant ses yeux et l'arracher de son coeur; elle lui adressait la parole, elle le regardait, elle lui tendait la main pour lui demander son appui, et le souvenir s'envolait.

Et c'était à elle qu'il pensait maintenant plus souvent, non pas que de parti pris il allât la chercher, mais l'impression immédiate la lui imposait. A vivre du matin au soir ensemble, une sorte d'accoutumance matérielle s'était établie, et, lorsqu'il s'éloignait d'elle un moment, il la voyait encore, comme si son image était empreinte dans ses yeux; de même qu'il entendait sa voix, comme si quelques-unes de ses paroles lui étaient répétées par un écho intérieur longtemps après qu'il les avait reçues.

Combien différente était-elle de ce qu'il l'avait jugée tout d'abord!

C'était le mot qu'il se répétait sans cesse, et qui, à son insu, sans qu'il en eût bien conscience, le ramenait à elle.

L'aimer, l'aimer d'amour? Jamais cette idée n'avait effleuré son esprit. Elle était pour lui une amie, une camarade, rien de plus; une admirable créature, une belle statue, voilà tout.

Cependant leurs promenades continuaient, longues ou courtes, selon les hasards de la journée, et Carmelita parlait souvent de son prochain départ, mais pourtant sans partir: ce séjour au Glion faisait tant de bien à sa mère, et, puisque le colonel ne partait pas lui-même, elle n'avait pas besoin de se presser.

Un matin, qu'ils s'étaient mis en route de bonne heure, ils avaient été surpris de la transparence et de la pureté de l'air, qui étaient si grandes qu'on apercevait des montagnes situées à une distance de dix ou douze lieues, comme si elles eussent été à quelques kilomètres seulement.

Comme ils regardaient ce spectacle, un montagnard, passant près d'eux, les salua et entrant en conversation avec eux, leur dit que cette pureté de l'air annonçait un orage prochain.

—Et pour quel moment cet orage? demanda Carmelita.

—Oh! cela, je ne peux pas le dire; mais sûrement aussitôt que le vent se sera établi au sud-ouest.

—Est-ce que vous voulez que nous retournions à l'hôtel? demanda la colonel lorsque le paysan se fut éloigné, marchant devant eux de son grand pas, lent, mais régulier.

—Pourquoi retourner?

—Mais de crainte de l'orage.

—J'avoue que j'ai peur de l'orage, mais d'un autre côté j'ai envie aussi de voir un orage dans ces montagnes, de sorte que quand même je serais certaine que le tonnerre dût éclater avant une heure, je crois que je continuerais notre promenade.

—Alors continuons-la quand même puisque nous ne sommes certains de rien; nous verrons bien.

—C'est cela, nous verrons bien.

Après avoir rencontré le paysan qui leur avait prédit la prochaine arrivée d'un orage, ils avaient continué de gravir lentement le sentier, qui, à travers des prairies et des bois, courait en des détours capricieux sur le Banc de la montagne.

A vrai dire, rien, pour des personnes qui n'étaient pas du pays, n'annonçait que cet orage fût prochain.

—Je crois que ce paysan a voulu nous faire peur, dit Carmelita.

—Et pourquoi?

—Pour rien, pour s'amuser, pour le plaisir de nous faire retourner sur nos pas et de nous voir pris de panique. Cependant il me semble que nous ne sommes pas dans des conditions atmosphériques ordinaires. Il est vrai que j'ai des raisons pour respirer difficilement aujourd'hui.

—Mais si vous êtes souffrante il faut rentrer.

—Souffrante, je ne le suis point vraiment; je suis oppressée, voilà tout.

Il s'arrêta pour la regarder, et il vit qu'en effet elle paraissait sous le poids d'une émotion assez vive ou tout au moins d'un trouble.

—Vous avez envie de me questionner? dit-elle.

—Il est vrai.

—Pourquoi ne le faites-vous pas franchement? Je n'ai rien à vous cacher, et je puis très bien vous dire ce qui me cause cette oppression: ce n'est point une souffrance physique, c'est un tourment moral. N'êtes-vous pas mon confident? Hier j'ai reçu une lettre de mon maître de chant, dans laquelle il me dit qu'il m'a trouvé un engagement en Italie, et que je dois me hâter de partir, sinon pour débuter, au moins pour me mettre à la disposition de mon directeur. Je n'ai donc plus que quelques jours à passer ici, et j'avoue qu'au moment de prendre cette grave détermination, je suis émue, très émue. Il m'en coûte, il m'en coûte beaucoup de me séparer de ma mère, d'abandonner mon oncle, et, je dois le dire aussi, pour être sincère, il m'en coûte de renoncer à cette vie tranquille, heureuse que je menais ici, pour me jeter dans l'inconnu.

—Et pourquoi renoncez-vous à cette vie tranquille?

—Puis-je faire autrement et pensez-vous que je sois revenue sur ma résolution? Elle est aujourd'hui ce qu'elle était au moment où je vous l'ai fait connaître; seulement, prête à la mettre à exécution, je la trouve plus cruelle plus pénible que lorsque j'avais quelques jours devant moi, qui semblaient devoir se prolonger jusqu'à une époque indéterminée. Maintenant cette époque est fixée; ce ne sont plus quelques jours que j'ai devant moi, c'est seulement quelques heures.

—Quelques heures?

—Demain j'aurai quitté le Glion; après demain je serai en Italie.

—Vous partez demain?

—Cette promenade est la dernière que nous ferons ensemble... au moins dans ce pays, dont je garderai un si bon, un si doux souvenir.

Disant cela, elle se retourna et promena lentement ses regards sur la plaine et sur le lac qui derrière eux s'étendait à leurs pieds.

Une larme semblait rouler dans ses paupières et mouiller ses yeux, qui brillaient d'un éclat extraordinaire.

—Voilà la maison où j'ai passé les meilleurs jours de ma vie, dit-elle en montrant le toit de l'hôtel, qu'on apercevait tout au loin, confusément, au milieu de la verdure.

Puis se tournant de nouveau et regardant du côté de la montagne:

—Voilà la fontaine où nous avons déjeuné, dit-elle en levant la main, et où vous avez si patiemment écouté mes plaintes.

Alors, secouant la tête comme pour chasser une pensée opportune:

—Vous plaît-il que nous déjeunions là encore aujourd'hui, dit-elle, pour la dernière fois?

—Je vous conduisais à cette fontaine.

—C'est cela, allons-y, et vienne l'orage pour que la journée soit complète.

Ils continuèrent de gravir le sentier qu'ils suivaient, marchant lentement tous deux, silencieux et recueillis.

Carmelita paraissait sous le poids d'une vive et pénible émotion.

Lui-même, comme il l'avait dit, se sentait l'esprit moins libre, le corps moins dispos que de coutume.

A mesure que la matinée s'écoulait, le temps devenait de plus en plus lourd.

Pas un souffle de vent, le feuillage des hêtres immobile, sans un bruissement; pas d'autre bruit que celui de l'eau des sources qui s'écoulait en clapotant sur les cailloux qui barraient son passage; au loin, quelques faibles tintements des clochettes des vaches.

Cependant, rien, si ce n'est cette pesanteur de l'air n'annonçait qu'un orage fût prochain; le ciel était bleu, sans nuages, et le soleil dardait ses rayons avec une intensité peu ordinaire.

Ils arrivèrent enfin à la fontaine, où Carmelita avait appris au colonel qu'elle était décidée à abandonner sa mère et son oncle pour entrer au théâtre.

Ils s'assirent sur les pierres où ils s'étaient assis le jour de cette confidence, et, de temps en temps seulement, le colonel se leva pour aller chercher l'eau qu'ils mêlaient à leur vin.

Mais leur entretien fut moins libre, moins facile; il semblait que Carmelita fût embarrassée de parler, ou tout au moins qu'elle eût peur d'aborder certains sujets, et souvent elle garda le silence, s'enfermant dans ce mutisme qui autrefois lui était habituel.

Cependant, lorsqu'elle se taisait ainsi, elle ne détournait point ses yeux, au contraire, elle les tenait attachés sur le colonel, et lorsque celui-ci levait la tête, il la voyait muette, immobile, le regardant avec cette puissance de fascination énigmatique, si bizarre chez elle, avec ce sourire étrange des lèvres et des yeux, si attrayants, si séduisants, si inquiétant.

Pendant leur déjeuner, la chaleur était devenue plus pesante, quelques nuages se montraient çà là dans le ciel, et, de temps en temps, soufflait un vent chaud qui arrivait du sud.

Puis cette rafale passée, tout rentrait dans le calme et le silence.

En traversant un bois de sapins, ils furent suffoqués par la chaleur; l'air qu'ils respiraient leur brûlait la gorge, leurs lèvres se séchaient; les aiguilles tombées sur la terre, qu'elle feutrait d'un épais tapis, étaient glissantes au point que, deux fois, Carmelita faillit tomber.

Alors il s'approcha d'elle et, lui prenant le bras, il le mit sous le sien. Elle s'appuya sur lui, et ils marchèrent d'un même pas, sans que leurs pieds fissent de bruit sur ce tapis moelleux. Lorsqu'ils sortirent de ce bois de sapins dont les hautes branches, formant un couvert épais et sombre au-dessus de leurs têtes, leur avaient caché le ciel, ils virent que de gros nuages noirs arrivaient rapidement du côté du sud.

Presqu'aussitôt une rafale s'abattait sur la montagne avec un bruit sourd; tout ce qui était immobile et mort s'anima et entra en mouvement; les feuillas arrachées des branches passèrent dans l'air, emportées par le vent.

Au loin on entendit les roulements sourds du tonnerre. Et dans la montagne, à des distances plus ou moins rapprochées de l'endroit où ils se trouvaient, éclatèrent des sonneries de cloches se mêlant à des mugissements de vache et des cris de berger.

Regardant autour d'eux, ils aperçurent sur les pentes des pâturages inclinés de leur côté, des vaches qui couraient çà et là, la queue dressée, la tête basse, galopant sans savoir où elles allaient.

—Enfin voici l'orage, dit Carmelita.

—Et trop tôt pour nous, je le crains bien: aurons-nous le temps de gagner la hutte?

—Pressons le pas.

—Appuyez-vous sur mon bras.

—Ne craignez rien, je vous suivrai; marchez aussi vite que vous voudrez.

Il allongea le pas et elle l'allongea également.

Mais, à marcher ainsi côte à côte, dans ce sentier assez, mal tracé, il y avait des difficultés; souvent ils étaient obligés de s'éloigner l'un de l'autre pour éviter les quartiers de roche qui barraient le chemin; d'autres fois, au contraire, ils devaient se rapprocher, et alors ils s'arrêtaient forcément durant quelques secondes.

—Voulez-vous que j'abandonne votre bras? dit Carmelita, je crois que nous marcherons plus vite séparément.

—Si vous voulez.

—Vous prenez trop souci de moi.

Il était évident que s'ils ne voulaient pas être surpris par l'orage, dans ce sentier au milieu des prés où il n'y avait pas un abri, pas un creux de rocher, pas un chalet, pas une hutte, ils devaient se hâter.

Les nuages noirs qui venaient du sud avaient envahi tout le ciel, et caché le soleil quelques instants auparavant si radieux.

Maintenant c'était des sommets neigeux que venait la lumière, une lumière blafarde; du ciel, au contraire, tombait l'obscurité que des éclairs déchiraient de temps en temps pour jeter sur la terre des lueurs fulgurantes.

Lorsque subitement un des ces éclairs éclatait sur les pentes herbées de la montagne, on voyait des vaches bondir, affolées, au milieu des rochers, et le bruit grêle de leurs clochettes, succédant aux roulements du tonnerre, produisait un effet étrange et fantastique.

D'autres vaches, au contraire, réunies auprès de leur berger et formant cercle autour de lui, tandis qu'il allait de l'une à l'autre pour les flatter, restaient immobiles, rassurées, montrant ainsi toute leur confiance dans la protection imaginaire qu'elles trouvaient auprès de leur maître.

Répercutées, répétées, renvoyées par les parois des montagnes contre lesquelles elles venaient éclater, les détonations du tonnerre produisaient un vacarme assourdissant: ce n'étaient pas quelques coups roulant l'un après l'autre, c'étaient des éclats répétés, qui semblaient se heurter, pour aller se perdre dans les profondeurs des vallées ou bien pour remonter des vallées au ciel, comme s'ils ne trouvaient pas un espace libre pour se répandre en vagues sonores.

Alors, dans leur sentier où ils se hâtaient, ils étaient secoués par ces vagues qui les enveloppaient et tourbillonnaient autour d'eux.

Pour lui, il restait assez calme au milieu de ce bouleversement; mais, à chaque coup de tonnerre, Carmelita baissait la tête et levait les épaules.

—Je suis servie à souhait, dit-elle dans un intervalle de silence, et peut-être trop bien servie.

—Vous avez peur?

—Dame... oui.

—Nous approchons de la hutte.

—Combien de temps encore?

—Cinq minutes en marchant vite.

Un éclat de tonnerre lui coupa la parole; en même temps une nappe de feu les enveloppa et les éblouit.

Instinctivement Carmelita s'était rapprochée du colonel. Elle lui tendit la main.

—Voulez-vous me conduire? Je n'y vois plus.

Il prit cette main dans la sienne, et une sensation brûlante courut dans ses veines, de la tête aux pieds, des pieds à la tête.

Ils se remirent en marche, lui le premier, elle venant ensuite, se laissant mener docilement comme une enfant. Il fallait se hâter, car les rafales se succédaient presque sans interruption, et la pluie ou la grêle allait fondre sur eux d'une minute à l'autre.

Quand un coup de tonnerre éclatait, le colonel sentait la main de Carmélita serrer la sienne; puis, après cette pression, il sentait ses frémissements.

Sans les éclairs qui les éblouissaient et qui faisaient danser le sentier devant leurs yeux, ils auraient pu marcher plus vite; mais il y avait des moments où ils devaient s'arrêter, ne sachant où mettre le pied, n'ayant plus devant eux que des nappes de feu ou des trous noirs.

Alors les doigts de Carmelita, agités par des contractions électriques, se crispaient dans sa main.

Le vent les frappait dans le dos et les poussait en avant. Tout à coup ils sentirent quelques gouttes tièdes leur piquer le cou: c'était la pluie qui arrivait.

—Heureusement voici la hutte, dit-il.

Son bras étendu en avant, il désigna une masse sombre, qu'un éclair presque aussitôt vint illuminer. Encore une centaine de mètres et ils trouvaient un abri. Lui serrant la main, il l'entraîna rapidement.

La rafale qui avait apporté ces quelques gouttes de pluie passa, et il y eut une sorte d'accalmie.

Cette hutte était une sorte de construction en pierres sèches, recouverte d'un toit en planches chargées de quartiers de rocher pour les maintenir en place et faire résistance au vent. Ce n'était point un chalet, habité pendant la saison où les vaches fréquentent la montagne; c'était une simple grange, dans laquelle on abritait le foin que les vachers allaient couper à la faux sur les pentes trop rapides pour être pâturées par leurs bestiaux. Point de porte à cette grange, point de fenêtre; une seule ouverture, qui n'était fermée par aucune clôture.

Ils n'eurent donc pas l'embarras de chercher comment entrer en arrivant devant cette grange, l'ouverture donnait sur le sentier; ils se jetèrent à l'abri.

Il était temps: la pluie commençait à tomber en grosses gouttes larges et serrées, bientôt ce fut une véritable cataracte qui fondit sur le toit de la grange; mais ils n'avaient plus rien à craindre de l'eau, ils pouvaient respirer.

Il est vrai que ce n'était pas de la pluie que Carmelita avait peur, c'était du feu, c'est-à-dire du tonnerre; et l'orage précisément venait de se déchaîner en plein sur eux.

Jusque-là ils n'avaient eu affaire qu'à l'avant-garde des nuages, maintenant c'était le centre de la tempête qui les enveloppait.

Se heurtant contre la montagne, qui s'opposait à leur libre passage, les nuages s'étaient divisés; tandis que les uns s'envolaient par-dessus les sommets, les autres s'étaient abattus dans les vallées. De sorte que, dans leur hutte, ils étaient véritablement au milieu de l'orage; tantôt les détonations éclataient au-dessus de leur tête et semblaient devoir écraser leur toit, tantôt au contraire elles éclataient au-dessous d'eux et semblaient soulever les planches qui les abritaient.

Les nappes de feu se succédaient sans interruption, éblouissantes, aveuglantes, comme s'ils avaient été en plein dans les flammes du ciel.

Tout d'abord Carmelita avait voulu rester à l'entrée de la grange pour jouir du spectacle splendide des éclairs embrassant les montagnes; mais bientôt elle avait abandonné cette place, plus peureuse que curieuse, pour aller s'asseoir sur le foin, et se cacher la tête entre ses mains.

Pour le colonel, il s'était appuyé contre le mur, et il regardait les éclairs ne fermant les yeux que lorsque leur clarté trop vive l'éblouissait.

Dans un court intervalle de silence, il entendit Carmelita l'appeler.

Il s'approcha d'elle.

—Je suis comme ces pauvres bêtes que nous regardions tout à l'heure et que la voix de leur maître rassurait; il me semble que si vous me parliez, j'aurais moins peur, car, je l'avoue, j'ai très peur.

Il s'assit près d'elle sur le foin parfumé, et voulut la rassurer par quelques mots plus ou moins raisonnables.

Mais une détonation formidable lui coupa la parole la grange, secouée du haut en bas, semblait prête à s'écrouler; des lueurs fulgurantes couraient partout, comme si les planches et le foin venaient de s'allumer.

Elle jeta brusquement ses deux bras autour des épaules du colonel, et, frémissante, éperdue, elle se serra contre lui.

Il se pencha vers elle.

Mais dans ce mouvement leurs bouches se rencontrèrent et leurs lèvres s'unirent dans un baiser.