XX
Le colonel, qui avait longtemps hésité avant d'aller annoncer son mariage à Thérèse, se décida tout de suite à lui apprendre que ce mariage était rompu.
Et, comme Antoine ne lui avait point écrit depuis le retour de Sorieul, et que par conséquent il ignorait où Thérèse pouvait se trouver en ce moment, il se rendit rue de Charonne pour avoir l'adresse de son oncle.
Pendant deux jours, à la suite de la scène de la rue du Colisée, il était resté enfermé chez lui, ayant donné l'ordre de ne recevoir personne, à l'exception du prince Mazzazoli, qu'il attendait, mais qui n'était pas venu.
Il avait besoin de sortir, de marcher, de se secouer, pour échapper aux pensées qui, plus noires les unes que les autres, troublaient son esprit et son coeur.
Cette maison, où les ouvriers travaillaient à tout préparer pour ce mariage qui ne se ferait pas, lui pesait sur la poitrine, leurs coups de marteau l'exaspéraient.
Quand parfois il traversait les pièces où ils achevaient leur besogne, il lui semblait qu'ils cessaient de chanter pour le regarder d'une façon étrange: les uns comme s'ils le plaignaient, les autres comme s'ils se moquaient de lui.
Il était parti de chez lui à pied, et, par le boulevard Haussmann et les boulevards, il s'était mis en route pour le faubourg Saint-Antoine.
C'était l'heure où le tout Paris qui respecte les exigences de la tradition et les observe religieusement comme article de foi, se dirige vers le bois de Boulogne. Le colonel n'avait pas fait cinq cents pas, qu'il avait croisé vingt voitures dans lesquelles se trouvaient des personnes qui l'avaient salué; car il faisait lui-même partie de ce tout Paris, dont il était une des individualités les plus connues, et les gens du monde qui n'avaient pas eu de relations intimes avec lui, savaient au moins qui il était.
Tout d'abord il avait rendu ces saluts, sans y apporter grande attention; mais bien vite il avait remarqué qu'on le regardait avec une curiosité peu ordinaire; les yeux s'attachaient sur lui avec fixité; on se penchait vers son voisin pour l'entretenir à l'oreille, les femmes souriaient.
En arrivant à la place de la Madeleine, un personnage pour lequel il avait fort peu de sympathie, malgré les protestations d'amitié dont celui-ci l'accablait en toute circonstances, le vicomte de Sainte-Austreberthe, lui barra le passage et l'aborda presque de force.
—Eh bien! mon cher colonel!
—Eh bien! monsieur le vicomte? répondit froidement le colonel.
—Voyons ce n'est pas indiscret, n'est-ce pas?
—Qui est indiscret?
—De vous adresser une félicitation?
—Et à propos de quoi, je vous prie?
—A propos de votre mariage... qui ne se fait pas.
Le colonel se redressa et regarda Sainte-Austreberthe de telle sorte que tout autre, à la place de celui-ci, eût été déconcerté et peut-être même jusqu'à un certain point inquiété.
Mais le vicomte ne s'était jamais laissé déconcerter par rien ni par personne, et de plus il n'avait jamais pensé qu'on pouvait avoir l'idée de l'intimider: l'herbe n'avait pas encore poussé sur la tombe du dernier adversaire, M. de Mériolle qu'il avait tué dans un duel célèbre, et le moment eût été mal choisi pour le faire reculer.
Il se mit à rire, et prenant les deux mains du colonel en lui faisant presque violence:
—Soyez convaincu, dit-il, que je ne parle pas à l'étourdie, pour le plaisir de bavarder. C'est sincèrement que je vous félicite, sinon en me plaçant à votre point de vue, au moins en restant au mien. Faut-il vous dire que votre mariage avec mademoiselle Belmonte me désolait.
—Et pourquoi cela, monsieur?
—Parce que vous ne devez épouser qu'une Française.
—Mais qui a dit que je voulais me marier, je vous prie.
—Personne; seulement on a dit que si vous vous décidez maintenant, vous deviez prendre une Française; voilà tout. Vous êtes une puissance en ce monde, mon cher colonel; on doit compter avec vous. Eh bien! il est d'une bonne politique de vous attirer et de vous gagner; je vous assure qu'on est disposé à faire beaucoup pour cela. Ne résistez pas. Ce n'est pas officiellement que je parle c'est officieusement; mais cependant soyez assuré que mes paroles sont sérieuses on a pour vous de hautes visées. Puis-je dire que je vous ai sondé à ce sujet et que je n'ai pas trouvé vos oreilles fermées? Je sais de source certaine qu'on désire vous adresser une invitation. Êtes-vous présentement en disposition de l'accepter? Vous voyez que je parle net et sans détour. Que dois-je répondre?
—Que vous avez trouvé un homme très touché de la sollicitude qu'on lui témoigne et très reconnaissant qu'on pense à lui, mais en même temps vous avez trouvé aussi un homme incertain sur ce qu'il va faire, et qui ne sait pas en ce moment si demain il ne sera pas en Allemagne, où une affaire importante l'appelle; dans ces conditions la réponse que vous demandez est impossible à formuler, aussi vous a-t-il prié d'attendre son retour.
Et sur ce mot le colonel, ayant vivement dégagé son bras, salua Sainte-Austreberthe et le quitta.
Quelle jeune fille plus ou moins compromise voulait-on lui faire prendre pour femme? Quelles influences voulait-on servir avec sa fortune?
A cette pensée, il voulut retourner sur ses pas pour retrouver Sainte-Austreberthe et à son tour l'interroger. Le marché devait être curieux à connaître. Il apportait sa fortune; que lui apportait-on en échange?
Ah! chère petite Thérèse, quelle différence entre toi et tous ces gens!
Depuis trois ans qu'il était en France, elle était vraiment la seule qui n'eût point visé cette fortune que tant d'autres avaient poursuivie ou qu'ils poursuivaient encore par de honteux moyens.
Et précisément parce qu'il avait bien conscience que maintenant elle était à jamais perdue pour lui, il osa pour la première fois s'avouer en toute franchise le sentiment qu'elle lui avait inspiré, et le reconnaître pour ce qu'il était.
Réfléchissant ainsi, et passant d'autant plus rapidement d'une idée à une autre, que celle qu'il abordait ne lui était pas moins pénible que celle qu'il venait de rejeter, il arriva rue de Charonne.
En traversant la cour, il revit Thérèse marchant légèrement, joyeusement, près de lui, le jour où il était venu la prendre en voiture pour la conduire aux courses. Comme elle était charmante alors!
En arrivant devant la porte de son oncle, il entendit le bruit d'une voix qui paraissait lire dans l'atelier.
Il poussa la porte.
Denizot, perché sur l'établi d'Antoine et portant son pierrot sur sa tête, faisait à hante voix la lecture d'un livre à Michel qui travaillait.
—Ah! Monsieur Édouard, s'écria Denizot en dégringolant si vivement de son établi, que l'oiseau, effrayé, s'envola; en voilà une surprise, et une bonne!
Michel, non moins vivement, quitta son travail pour venir tendre la main au colonel; la surprise paraissait être tout aussi heureuse pour lui que pour Denizot.
—Ma foi! dit Denizot, il était écrit que nous devions nous voir aujourd'hui, car je devais aller chez vous ce soir; j'y serais même allé dans la journée, si je n'étais pas resté pour faire la lecture à Michel pendant qu'il travaille. Voyez-vous, le temps nous est long maintenant, et les livres nous aident à le passer moins tristement. Nous avons des nouvelles d'Antoine.
—C'était précisément pour vous demander des nouvelles de mon oncle et... (il s'arrêta) que je venais vous voir.
—Voici la lettre, dit Michel.
Mon cher Michel,
Je voulais t'écrire par une occasion sûre, ce qui m'aurait permis de causer avec vous en toute liberté; mais, cette occasion tardant à partir, je ne veux pas te laisser plus longtemps sans nouvelles; car, depuis que tu sais que nous avons quitté Bâle, sans savoir aussi ce que nous sommes devenus, tu dois te tourmenter d'autant plus que la patience n'a jamais été ta première vertu.
J'use donc tout simplement de la poste, comme tout le monde; seulement, n'ayant en elle qu'une faible confiance et croyant qu'il est très possible, très probable même que les lettres qui arrivent rue de Charonne, adressées à ton nom, sont soumises à une surveillance destinée à fournir à la police des renseignements, qui heureusement lui manquent, je suis obligé de garder certaines précautions assez gênantes, mais que je crois nécessaires présentement. Au reste, je pourrai, je l'espère, t'écrire bientôt sans crainte que ma lettre passe sous des yeux indiscrets, et je te donnerai alors tous les détails que je suis obligé de taire aujourd'hui.
Nous sommes restés à Bâle le temps nécessaire pour recevoir les réponses aux lettres que j'avais écrites; ces réponses ont été telles qu'on devait les attendre des braves coeurs auxquels je m'étais adressé. Alors nous sommes partis pour notre voyage, pour notre exil en Allemagne.
Maintenant, nous voilà installés aussi bien que nous pouvons l'être, et nous avons trouvé ici un accueil qui t'aurait fait revenir des préventions que tu nourris contre les Allemands, si tu avais pu en être témoin.
Il ne faut pas juger les Allemands à Paris, vois-tu, par ce qu'on dit d'eux, ou par ce qu'on peut remarquer en étudiant ceux qu'on rencontre: c'est en Allemagne, c'est chez eux qu'il faut les connaître.
Par nos rencontres dans nos congrès avec nos frères allemands, j'étais arrivé à me débarrasser de certains préjugés français, mais j'étais loin de soupçonner la vérité.
Particulièrement en ce qui nous touche le plus vivement, les Allemands sont plus avancés dans nos idées que nous ne le sommes en France; ici, ce ne sont pas seulement les ouvriers des villes qui pensent à une réorganisation sociale, les paysans (au moins dans le pays où je suis) sont leurs alliés, au lieu d'être leurs ennemis.
De cette communauté de croyance, il est certain qu'il naîtra un jour un grand mouvement, qui sera irrésistible et qui provoquera en Allemagne une révolution plus terrible et plus complète que ne l'a été la révolution française.
Quand éclatera ce mouvement? Bien entendu, je n'ai pas la sotte prétention de vouloir le prédire, je ne connais pas assez le pays pour cela, et d'ailleurs il faudrait entrer dans des considérations trop longues pour cette lettre écrite à la hâte, car il est bien entendu que les choses n'iront pas toutes seules; il y aura des résistances. Déjà elles s'affirment, et il est à craindre que ceux qui dirigent ne jettent leur pays dans des aventures et dans des guerres, pour tâcher d'enrayer ou de détourner ce mouvement; mais, quoi qu'on fasse, il reprendra son cours et sa marche, car l'avenir lui appartient.
Pour ma part, je vais employer le temps de mon exil à pousser à la roue dans la mesure de mes moyens, car notre cause est au-dessus des nationalités, et nous devons travailler à son succès aussi bien en France qu'en Allemagne, aussi bien en Allemagne qu'en Angleterre.
Nous avons ici un journal, le Volkstaat, ce qui veut dire le gouvernement du peuple, dans lequel on me demande des articles qu'on traduira; je vais les écrire. En même temps je fournirai des notes à son rédacteur en chef, un de nos frères, qui écrit une Histoire de la Révolution Française, car partout notre Révolution doit être un enseignement pour les peuples qui veulent s'affranchir.
Voilà pour un côté de notre vie. Quant à l'existence matérielle, n'en sois pas inquiet: je travaille ici dans l'atelier d'un tourneur qui est un des chefs du mouvement social en Allemagne.
Je voudrais que tu le connusses: c'est le meilleur homme du monde, le plus doux et le plus ferme. Nous demeurons porte à porte, et Thérèse passe une partie de la journée à apprendre le français à ses deux petites filles.
Si nous étions en France et réunis, nous pourrions dire que nous sommes pleinement heureux.
En attendant une plus longue lettre, sois donc rassuré sur nous. Cette lettre te dira comment m'écrire et sous quel nom. Ne sois pas inquiet pour me tenir au courant de mon procès, je lis les journaux français.
Je te serre les mains, ainsi que celles de Sorieul et de Denizot. Thérèse embrasse son oncle et vous envoie ses amitiés.
ANTOINE.
Antoine était tout entier dans cette lettre, avec ses aspirations et son enthousiasme, mais aussi avec sa négligence des choses pratiques.
—Mais cela ne m'apprend pas où se trouve mon oncle, dit le colonel en rendant cette lettre à Michel, et c'était là justement ce que je voulais savoir.
—Vous voyez, il m'annonce une nouvelle lettre; aussitôt que je l'aurai reçue, je vous la communiquerai.
—Quand vous l'aurez, dit Denizot, voudrez-vous la communiquer aussi à une dame de vos amies qui est venue pour voir Thérèse?
—Une dame de mes amies? Et qui donc!
—Madame la marquise de Lucillière, qui est venue ici hier pour voir Thérèse, m'a-t-elle dit. Que lui voulait-elle? Naturellement je ne le lui ai pas demandé. Je lui ai dit ce que nous savions, que Thérèse était en Allemagne, voilà tout.
Le colonel quitta la rue de Charonne, intrigué par cette nouvelle.