XXII

Ces dîners «de toute intimité» comme les qualifiait et baron Lazarus, se renouvelèrent souvent, et insensiblement ils devinrent de plus en plus fréquents.

Chaque fois, le baron avait d'excellentes raisons pour appuyer son invitation, et chaque fois le colonel, de son côté, n'en avait que de mauvaises pour la refuser.

D'ailleurs dans le vide qui remplissait son existence, ces dîners n'avaient rien pour lui déplaire, bien loin de là.

En effet, quand il ne prenait point part à un dîner de gala ou quand il n'en donnait point un lui-même, il mangeait le plus souvent à son restaurant ou à son cercle, et le brouhaha des grandes réunions lui était tout aussi désagréable que le silence et la solitude.

Chez le baron, il trouvait ce qu'il ne rencontrait pas ailleurs.

Il y a longtemps qu'on a dit que le plaisir de la table est une sensation qui naît de l'heureuse réunion de diverses circonstances, de choses et de personnes.

Cette réunion de choses et de personnes se rencontrait à la table du baron, où la chère, préparée par un cuisinier parisien et non allemand, était exquise, et où les convives étaient habilement choisis pour se faire valoir les uns les autres.

Il a été un temps où les dîners de ce genre ont été en honneur à Paris; malheureusement ils ont peu à peu disparu, à mesure que tout le monde a voulu faire grand, et ils ne se sont conservés que dans de trop rares maisons.

Celle du baron était de ce nombre, et pour le colonel c'était une détente, un repos et un charme, que ces dîners intimes. On y causait librement, spirituellement, on y mangeait délicatement, et, en même temps que le cerveau s'y rafraîchissait, l'esprit s'y allumait: on en sortait dans un état de bien être général tout à fait agréable.

Il semblait que le baron eût apporté dans le monde les qualités innées qu'ont ses compatriotes pour la profession d'hôte, ou plus justement de maître d'hôtel, profession pour laquelle les Allemands ont incontestablement, comme le savent tous ceux qui ont voyagé, des aptitudes remarquables.

A côté des dîners vinrent les soirées, car le colonel ne pouvait dîner chaque semaine, rue du Colisée, sans faire une visite au baron et à Ida.

Bien entendu, pour ces visites, il avait choisi le jour de réception du baron; mais il n'en était pas de ces réceptions comme des dîners, elles n'avaient aucun caractère d'intimité. S'y montraient tous ceux qui étaient en relations d'amitié ou d'affaires avec le baron Lazarus, des Allemands, beaucoup d'Allemands, presque exclusivement des Allemands.

Alors bien souvent la conversation prenait une tournure qui gênait le colonel, tant on disait du mal de la France. C'était à croire que tous ces gens, qui pour la plupart habitaient Paris, étaient des ennemis implacables du pays auquel ils avaient demandé l'hospitalité, le travail ou la fortune: on ne parlait que de la corruption de «la grande Babylone», de ses ridicules, de son immoralité, de ses vices, de sa pourriture. Pourquoi se serait-on gêné devant le colonel Chamberlain? N'était-il pas citoyens des États-Unis?

Mais ce citoyen des États-Unis se laissa aller un jour à répliquer à ces litanies:

—Si la France est le pays d'abomination que vous prétendez, dit-il, pourquoi y venez-vous ou plutôt pourquoi y restez-vous?

On se mit à rire de ce rire bruyant et formidable qui n'appartient qu'à la race germanique.

Alors le correspondant d'un journal de Berlin, qui ne manquait jamais d'annoncer, dans ses revues du monde parisien, que mademoiselle Ida Lazarus «avait été la reine de la soirée», prit la parole.

—Personne ne conteste les qualités de la France, dit-il avec un flegme imperturbable, et tous nous reconnaissons qu'elle est le premier pays du monde pour les couturières, pour les coiffeurs, pour les cuisiniers, pour les modistes, pour les jolies petites dames, pas bégueules du tout.

Les rires recommencèrent de plus belle.

—Et les soldats? dit le colonel agacé.

Les rires s'arrêtèrent, mais on se regarda avec des sourires discrets.

Le baron, qui n'avait rien dit, voyant le colonel piqué, leva la main, et tout le monde garda le silence.

—Cela, dit-il, c'est une plaisanterie, soyez sûr que nous rendons justice aux Français, et il serait à souhaiter que les Français fussent aussi équitables pour nous que nous le sommes pour eux. Nous les traitons en frères et eux nous regardent comme des ennemis qu'ils dévoreront un jour ou l'autre; quand nous nous plaignons de la France, c'est que nous avons peur d'elle.

Mais, ne s'en tenant pas à ces paroles d'apaisement, il voulut prendre ses précautions pour l'avenir et ne pas exposer le colonel à entendre des propos qui pouvaient le fâcher. Quand celui-ci se leva pour se retirer, il l'accompagna.

—Pourquoi donc venez-vous nous voir le mardi? dit-il; c'est mon jour de réception, et vous vous rencontrez avec une société mélangée, que mes affaires m'obligent à recevoir, Le jeudi et le samedi, au contraire, je reste en tête-à-tête avec ma fille; c'est la soirée de la famille.

Quand vous serez libre et que vous voudrez bien nous faire l'amitié d'une visite, venez un de ces jours-là, nous serons tout à fait entre nous. Il y a des heures où il me semble qu'on doit avoir besoin de calme sans solitude.

Abandonnant le mardi, il vint donc rue du Colisée le jeudi ou le samedi quelquefois même le jeudi et le samedi.

Peu à peu, il s'était pris d'amitié pour Ida, et il avait pour elle les attentions et les prévenances qu'un grand frère a pour une soeur plus jeune.

Il se livrait d'autant plus librement à ce sentiment, qu'il était bien certain que ce n'était et que ce ne pouvait être qu'une amitié fraternelle.

Mort pour le présent et l'avenir, aussi bien que pour le passé.

Plusieurs fois, la femme qu'il avait passionnément aimée, madame de Lucillière, sa chère marquise, sa chère Henriette, avait paru vouloir rappeler ce passé à la vie; mais il avait fermé les yeux et les oreilles aux avances franches et précises qu'elle lui avait faites. Elle avait insisté. Dans une maison où ils se rencontraient, elle était venue à lui, la main tendue; il s'était incliné, et, sans prendre cette main, il avait reculé. Un autre soir, elle avait manoeuvré de manière à le trouver seul dans un boudoir, et vivement, en quelques mots, elle lui avait dit qu'elle avait à lui parler. Aussi poliment que possible, mais avec une froideur glaciale, sans émotion et sans trouble, il avait répondu qu'il n'avait rien à entendre d'elle, et il s'était retiré, dégageant avec fermeté son bras, qu'elle avait pris.

Non, il n'aimerait plus, et il n'y avait pas à craindre que le sentiment amical qu'il éprouvait pour Ida, se changeât jamais en une tendresse passionnée.

Les semaines, les mois s'écoulèrent, et l'on gagna l'été sans que les dîners ni les soirées s'interrompissent.

Un soir de juillet, qu'il se rendait à pied rue du Colisée pour faire sa visite du samedi, marchant doucement, il croisa, en arrivant devant la porte du baron Luzerne, son ami Gaston de Pompéran, et naturellement tous deux s'arrêtèrent en même temps pour se serrer la main.

Après quelques mots insignifiants, Gaston se mit à sourire en montrant du doigt les arbres du jardin du baron.

—Vous allez là? dit-il.

—Oui, je vais faire une visite au baron.

—Et à sa fille?

—Et à sa fille.

—Alors c'est vrai?

—Qui est vrai?

-Est-il vrai que vous épousez mademoiselle Lazarus?

A ce nom, le colonel fit deux pas en arrière et frappa le pavé du pied.

—Vous voyez bien, mon cher Édouard, que ma question était indiscrète et que j'avais raison d'hésiter à vous l'adresser.

—C'est qu'aussi ces questions à propos de mariage sont vraiment irritantes. Certes, je ne dis pas cela pour vous, mon cher Gaston, et, si quelqu'un a le droit de m'interroger à ce sujet, c'est vous, vous seul. Que cela soit bien entendu, et ne concluez pas de mon mouvement d'impatience que je suis fâché contre vous.

Disant cela, le colonel tendit la main à Gaston.

—On a remarqué que vous dîniez chaque semaine chez le baron, et que de plus vous passiez chez lui, en sa compagnie et en celle d'Ida, une partie de vos soirées. De là, à conclure à un mariage, il n'y a qu'un pas.

—Eh bien! on s'est trompé. Il n'a jamais été question de mariage entre Ida et moi, je n'en ai même jamais eu la pensée; cela est précis, n'est-ce pas?

Tout en causant, le colonel avait accompagné Gaston. Il le quitta et revint sur ses pas, marchant rapidement sous le coup de l'exaspération; car, s'il n'était pas fâché contre Gaston, il l'était contre «les autres».

Cette question de mariage le poursuivait donc toujours et sans relâche? Il fallait en finir.

Et revenant sur ses pas, il franchit la grande porte et sonna à la grille de l'hôtel Lazarus, décidé à provoquer une explication ce soir même.