XXIV
Mais ce plan du baron ne se réalisa pas tel qu'il avait été conçu, il lui manqua la condition sur laquelle le baron comptait le plus: le temps, et le hasard, que le baron n'avait pas admis dans ses calculs, vint bouleverser ses savantes combinaisons.
On sait quel mouvement de surprise et de stupéfaction s'empara de tout le monde, lorsqu'au mois de juillet 1870 on comprit tout à coup que la guerre entre la France et la Prusse pouvait faire explosion d'un moment à l'autre.
En disant que tout le monde fut surpris, le mot n'est peut-être pas tout à fait juste.
Il y avait en effet, en France, des gens que la marche du gouvernement épouvantait, et qui se disaient que ce gouvernement aux abois, après avoir essayé de tous les expédients et tenté toutes les aventures, se jetterait, un jour où l'autre, dans une nouvelle guerre pour retrouver là quelques mois de force et de puissance qui lui permissent de résister à la liberté.
D'autres, qui connaissaient la Prusse et qui savaient quel formidable engin de guerre elle avait entre les mains, se disaient que sûrement elle voudrait s'en servir avant qu'il se fût rouillé, et établir ainsi sa domination dans toute l'Allemagne sur la défaite de la France.
De là des points noirs, comme on disait alors, c'est-à-dire des nuages chargés d'orages qui, se rencontrant et se choquant, devaient fatalement allumer la foudre.
Mais ces nuages, qui, en ces dernières années, avaient souvent menacé de se rencontrer, paraissaient pour le moment éloignés l'un de l'autre; le ciel était serein, le baromètre était au beau, et les esprits timides avaient fini par se rassurer. Ce ne serait pas pour cette année Le baron Lazarus lui-même, qui savait bien des choses et qui, par ses relations multiples aussi bien en France qu'en Allemagne, était en mesure d'être bien informé, répétait comme beaucoup d'autres: ce ne sera pas cette année.
Si, pour certaines raisons, cette croyance le satisfaisait, pour d'autres non moins sérieuses elle le désespérait; car, depuis longtemps averti et convaincu de l'imminence de la guerre, il était à la baisse dans toutes ses spéculations. Au lieu du trouble qui devait rétablir ses affaires, il voyait de nouveau se raffermir une tranquillité qui les ruinait; encore quelques mois de paix et il était perdu. C'était même cette expectative terrible qui, en ces derniers temps, lui avait fait si ardemment désirer de marier sa fille au colonel: la guerre ou la fortune du colonel. Si les deux lui manquaient, c'en était fait de lui.
Tout à coup cette guerre, qu'il croyait écartée pour l'année présente, se montra menaçante, et en quelques jours les chances de paix semblèrent disparaître complètement, tant des deux côtés on était disposé à saisir les occasions de lutte qui se présentaient ou qu'on pouvait faire naître.
Les événements se précipitèrent, la rente, qui était à 72 60 le 5 juillet, était à 67 40 le 14.
C'était la fortune pour le financier, mais d'un autre côté c'était la ruine des espérances du père.
En effet, si la guerre éclatait, il ne pouvait pas rester à Paris, et alors que devenait son plan, qui devait si habilement amener le colonel à prendre Ida pour femme?
Il fallait donc, s'il était obligé de quitter Paris, que le colonel le quittât en même temps.
Aussitôt que les bruits de guerre s'élevèrent, et ce fut justement le lendemain du jour où eut lieu leur entretien et «où le coeur d'Ida avait été mis à nu, le baron s'occupa de préparer le colonel à ce départ.
Au dîner qui suivit cet entretien, le colonel eut pour voisin de table un médecin qui, disait-on, connaissait admirablement les eaux minérales de toute l'Europe. Plusieurs fois il sembla au colonel que ce médecin le regardait avec attention, comme s'il voulait l'étudier.
Après le dîner, ce voisin peu agréable ne le lâcha pas et, se cramponnant à lui de force, l'attira dans un coin.
Il mit la conversation sur les maladies de foie, et cita des cures merveilleuses obtenues par les eaux minérales.
Puis, tout à coup, quittant les états généraux pour en prendre un particulier, il se mit à interroger le colonel comme dans une consultation.
Vous devez souffrir d'obstruction du côté du foie; j'en suis aussi certain que si vous m'aviez longuement raconté ce que vous éprouvez.
Et, se tenant à des indications assez vagues, il décrivit les différents états par lesquels le colonel passait dans la digestion.
—Est-ce exact?
—Très exact.
—Eh bien! mon cher monsieur, si j'étais à votre place, je n'hésiterais pas une minute; je partirais pour Carlsbad, Marienbad, Kissingen ou Hombourg, dont les eaux vous débarrasseraient rapidement. Sans doute votre état n'est pas grave; cependant je suis convaincu qu'une médication fondante et résolutive vous serait salutaire. Il ne faut pas garder cela, voyez-vous; pris en temps, ce n'est rien, tandis que quand on a attendu, il est souvent trop tard lorsqu'on veut agir. Les eaux allemandes, c'est non-seulement un conseil d'ami, c'est encore un ordre de médecin, si vous me permettez de parler ainsi.
Quelques instants après que le médecin se fut éloigné, le baron se rapprocha du colonel.
—Eh bien! dit-il, que me raconte donc le docteur Pfoefoers? Il vous ordonne les eaux dans notre pays. Si je puis vous être utile, je me mets à votre disposition.
—Je vous remercie, je ne puis pas quitter Paris en ce moment.
—Même quand la science l'ordonne!
Je ne puis pas obéir à la science.
—Mais c'est une horrible imprudence.
—Plus tard, je verrai.
Il fut impossible de le décider ou de l'ébranler; il avait trop souvent vu la mort pour avoir peur des médecins, et leurs arrêts le laissaient parfaitement calme quand il n'en riait pas.
Il fallut se tourner d'un autre côté, et ce fut Ida qui dut essayer de décider le colonel à faire un voyage en Allemagne.
Mais pour cela il aurait fallu du temps, et précisément le temps manquait.
De jour en jour, d'heure en heure, la guerre devenait plus menaçante, et, par ce qui se passait à Paris, au moins par ce qu'on voyait, il était évident que le gouvernement français cherchait à provoquer les sentiments guerriers du pays, comme pour lui faire prendre une part de responsabilité dans la déclaration de la guerre.
Paris présentait une physionomie étrange, où les émotions théâtrales se mêlaient aux sentiments les plus sincères.
On a la fièvre; on sort pour savoir, pour respirer. Sans se connaître, on s'aborde, on s'interroge, on discute; les boulevards sont une cohue, et, tandis que les piétons s'entassent sur les trottoirs, les voitures sur la chaussée s'enchevêtrent si bien, qu'elles ne peuvent plus circuler. De cette foule partent des vociférations; on crie: «Vive la la guerre! A bas la Prusse!» tandis qu'à côté on répond «Vive la paix!» On chante la Marseillaise, les Girondins, le Chant du départ, et, pour la première fois depuis vingt ans, Paris entend: «Aux armes, citoyens!» sans que la police lève ses casse-tête; elle permet qu'il y ait des citoyens.
L'heure s'avance, la foule s'éclaircit, l'encombrement des voitures diminue; alors sur la chaussée on voit s'avancer des gens en blouses blanches, qui forment des sortes d'escouades, ayant à leur tête un chef qui porte une torche allumée.
—A Berlin! à Berlin! Vive la guerre!
Dans la foule, tandis que quelques enthousiastes faciles à enflammer répètent: «A Berlin!» on se regarde en voyant passer ces comparses, on sourit ou bien on hausse les épaules, et quelques voix crient: «A bas les mouchards!»
Un soir que le colonel regardait ces curieuses manifestations, il aperçut, dans une calèche découverte qui suivait ces blouses blanches, un homme que depuis longtemps il n'avait pas vu: le comte Roqueblave. De temps en temps le comte se penchait en dehors de la calèche, qui allait au pas, et, le visage souriant,—s'il est permis de donner le nom de sourire à la grimace qui élargissait cette face épaisse,—il applaudissait des deux mains en criant: «Bravo, mes amis, bravo!» Assise près de lui, se trouvait une personne d'apparence jeune, qui, la tête tournée du côté opposé à celui où se trouvait le colonel, criait à pleine voix: «A Berlin! Vive l'empereur!» Tout à coup ce jeune homme, dont la voix dominait le tumulte, se redressa pour se pencher vers le comte Roqueblave, et le colonel recula d'un pas, stupéfait.
C'était Anatole!
Anatole frais, élégant, bien peigné, bien cravaté, bien ganté; Anatole assis auprès du comte Roqueblave, dans la voiture d'un sénateur: Anatole en France.
Instinctivement le colonel regarda autour de lui pour voir s'il ne devait point parer quelque coup de couteau; mais il n'aperçut que de bons bourgeois qui applaudissaient ou qui huaient cette manifestation courtisanesque d'un personnage dont le nom circulait dans les groupes.
Comme le comte, penché en dehors de la calèche, répétait: «A Berlin!» un gamin, qui se trouvait au premier rang des curieux sur le trottoir, descendit sur la chaussée, et, s'avançant de deux ou trois pas vers la voiture, il se mit à crier, avec cette voix grasse et traînante qui n'appartient qu'au voyou parisien:
«A Chaillot, le père noble! Oh! la la!»
Et la calèche s'éloigna au milieu des rires, des huées et des applaudissements confondus, sans qu'Anatole eût aperçu et reconnu son cousin, le colonel Chamberlain, perdu dans la foule.
Pendant quelques jours, ces manifestations continuèrent plus ardentes ou plus tranquilles, selon que les chances de paix ou de guerre s'accentuaient.
Un jour, les canons étaient chargés; le lendemain, la paix n'avait jamais été sérieusement menacée; hier les Prussiens étaient nos amis, aujourd'hui ils étaient nos ennemis, demain ils redeviendraient nos amis, et, dans le gouvernement, deux ou trois comédiens, aux reins souples et au coeur léger, faisaient des passes et des poses avec le drapeau de la France; ils le dépliaient, ils le repliaient, ils l'agitaient furieusement, ils le remettaient dans leur poche en souriant. C'était éblouissant.
Cependant les événements avaient marché, et, comme de chaque côté on les avait arrangés et exploités en vue de certains intérêts particuliers, ils étaient fatalement arrivés à la guerre: l'ambassadeur de Prusse avait quitté Paris.
Le soir de ce départ, comme le colonel allait sortir de chez lui, on lui annonça M. le baron Lazarus.
Bien que la Bourse eût de nouveau baissé et que la rente fût à 65 fr. 50, ce qui faisait gagner des sommes considérables au baron, celui-ci entra avec une figure grave et sombre; car si le financier était plein de joie, le père, par contre, était plein d'inquiétude.
Qu'allait-il advenir de son plan et comment maintenant décider le mariage de sa fille? Le colonel qui, pendant cette quinzaine, était venu plusieurs fois rue du Colisée, ne s'était pas prononcé, et même il n'avait fait aucune allusion à leur entretien.
—Je viens vous apprendre, dit le baron en s'asseyant, que M. le baron de Werther est parti ce soir, avec tout le personnel de l'ambassade, par le train de cinq heures. Alors tout est fini?
—C'est-à-dire que tout commence. La France a voulu la guerre, elle l'a. Maintenant, c'est la question de la prépondérance de la France ou de l'Allemagne en Europe qui est engagée: la Providence seule sait quand et comment elle se résoudra. Mais les intérêts généraux ne doivent pas nous faire oublier les intérêts particuliers; je viens donc vous demander à quoi vous vous êtes arrêté.
Le colonel regarda le baron comme pour le prier de préciser sa question.
Celui-ci s'inclina et continua:
—Il est à craindre, dit-il, que nous ne soyons nous-mêmes obligés de quitter Paris, car la guerre va prendre un caractère implacable; si cela se réalise, je désire savoir quelles sont vos intentions.
—Mais je n'ai pas de raisons pour quitter Paris, au contraire.
—Pas de raisons pour quitter Paris? Pas de raisons pour venir en Allemagne?
—Oubliez-vous que je suis Français d'origine? Ne savez-vous pas que je suis Français de coeur. Je ne peux pas, pendant la guerre, aller chez les ennemis de mon pays.
—Je vois que vous avez oublié notre entretien.
—Ah! certes, non, et je vous jure que vous ne devez douter ni de me sympathie ni de mon amitié pour mademoiselle Lazarus: mais....
Il hésita.
—Mais?... demanda le baron.
—Mais la sympathie et l'amitié, si vives qu'elles soient, ne suffisent pas pour faire un mariage.
Le baron se leva avec dignité.
D'un geste rapide, le colonel le pria de ne pas se retirer; car, bien qu'il n'eût rien à dire, il eût voulu dire quelque chose.
—Il me semble que ces événements, dit-il enfin, ont au moins cela de bon, qu'ils couperont court aux propos du monde.
—Je vois que vous savez tirer parti des événements, dit le baron en se dirigeant vers la porte.
Mais, prêt à sortir, il se prit la tête dans les deux mains et murmura:
—Oh! ma pauvre enfant!
Le colonel, qui le suivait de près, fut ému par ces paroles.
Le baron s'était arrêté tout à coup. Il releva la tête:
—Colonel, dit-il, j'ai une demande à vous adresser, et, bien qu'elle me coûte cruellement, je ne dois penser qu'à ma fille. Après avoir longuement et douloureusement réfléchi, mon intention n'est pas de lui avouer la vérité, au moins présentement; je désire lui laisser croire que vous restez à Paris par patriotisme, et que cette raison est la seule qui vous empêche de nous accompagner en Allemagne. Plus tard, lorsque le temps aura apporté un certain apaisement à son chagrin, je la préparerai peu à peu à la vérité; mais, pour que ce plan réussisse, il me faut votre concours. Je compte quitter Paris dans deux ou trois jours: voulez-vous m'accompagner à la gare et m'aider à tromper cette pauvre enfant? Sans doute, il vous faudra feindre des sentiments que vous n'éprouvez pas, mais la pitié vous inspirera.
Le baron essuya sa joue du bout de son doigt; il pleurait, ce pauvre père!
Bien entendu, le colonel promit ce qui lui était demandé; pouvait-il refuser?
Il voulut même faire davantage, et, le lendemain soir, il se rendit rue du Colisée.
La maison était bouleversée. Une escouade d'ouvriers emballeurs entassait, dans les caisses en bois, tous les objets de valeur qui garnissaient les appartements: les tableaux, les bronzes, les livres, les porcelaines et les meubles assez légers pour être emportés.
—Savons-nous quand nous reviendrons et ce que nous retrouverons? dit le baron.
Ida, prenant le colonel par la main, le conduisit devant la volière et l'aquarium.
—J'ai compté sur vous, dit-elle tristement; je ne puis emporter ni mes oiseaux ni mes poissons, et j'ai peur qu'on ne les laisse mourir ici. Voulez-vous que je les fasse porter chez vous demain matin? En les regardant, vous penserez quelquefois à l'exilée.
Puis; le baron les ayant laissés seuls, elle lui prit la main, et la lui serrant fortement:
—C'est bien, dit-elle, en restant à Paris, vous faites votre devoir. La France n'est-elle pas votre patrie?
Elle paraissait émue, mais en même temps cependant soutenue par une volonté virile.
Leur départ était fixé au mercredi. Ce jour-là, le colonel, comme il l'avait promis, arriva rue du Colisée pour monter en voiture avec eux et les accompagner à la gare.
Il n'avait pas besoin «de feindre des sentiments qu'il n'éprouvait pas,» selon le conseil du baron; il était réellement sous une impression pénible.
La gare était encombrée d'Allemands qui quittaient la France: c'était un entassement, une cohue; mais, devant M. le baron Lazarus, les portes secrètes s'ouvrirent, et le colonel accompagna Ida iusqu'au wagon retenu pour elle.
Pendant que le baron s'installait dans son compartiment avec l'aide de son secrétaire, Ida prit le bras du Colonel, et l'emmenant quelques pas plus loin:
—Vous souviendrez-vous? dit-elle.
Et elle lui tendit une petite branche de vergise mein nicht, qu'elle tira de son corsage.
Avant que la colonel eût répondu, le baron appela sa fille.
Ils revinrent vers le wagon, et elle monta en voiture.
La baron tendit la main au colonel:
—Au revoir!
On sonna le départ, la machine siffla, le train s'ébranla lourdement, et dans la fumée, le colonel resté sur le quai, aperçut un mouchoir blanc qui voltigeait,—celui d'Ida.
Il sortit de la gare tant bien que mal, au milieu des pauvres gens qui, moins puissants que le baron, n'avaient pas pu partir.
Si les Allemands quittaient la France pour retourner dans leur pays, les Français qui étaient en Allemagne n'allaient-ils pas revenir en France, même les proscrits et les condamnés politiques?
Et Thérèse?
FIN DE IDA ET CARMELITA
(L'épisode qui suit Ida et Carmelita a pour titre Thérèse.)