XXI

Si Robert n'avait pas pu la veille se procurer les trois cent mille francs qu'il voulait offrir à madame Fourcy, comment les trouverait-il maintenant?

C'était là une question qu'il n'avait pas examinée avant de répondre.

Elle lui demandait deux cent mille francs, c'était assez pour qu'il les promît.

Elle était dans ses bras, haletante, éperdue; elle se serrait contre lui, elle l'étreignait, elle lui parlait bas en l'effleurant de ses lèvres, en le brûlant de son souffle; dans l'obscurité de la nuit il voyait ses yeux éplorés et son visage pâle qu'éclairait faiblement la lumière de la lune, comment eût-il pu réfléchir?

Comment eût-il pu examiner la question de savoir où il se procurerait ces trois cent mille francs; elle lui eût demandé un million, il l'eût promis; elle lui eût demandé sa vie, il l'eût donnée.

Elle avait eu bien raison de penser que celui-là ne comptait point avec sa passion.

Mais au réveil il fallait compter avec la réalité.

Comment trouver ces trois cent mille francs?

A qui les demander?

S'il suivait ce jour-là le même procédé que la veille, c'est-à-dire s'il s'adressait aux usuriers, serait-il plus heureux qu'il ne l'avait été?

C'était là une expérience qu'il n'avait pas le temps de répéter et de poursuivre jusqu'à ce qu'elle eût réussi, c'était tout de suite, le jour même, qu'elle devait réussir.

Dans ces conditions, un mot qu'il avait dit à madame Fourcy, sans réflexion, et comme d'instinct, s'imposait à sa pensée: son père.

Pourquoi ne s'adresserait-il pas à son père?

En réalité, ce qu'il lui demanderait, ce ne serait pas un don de trois cent mille francs, mais un prêt de pareille somme garanti par la fortune qui lui reviendrait le jour de sa majorité et qui déjà était sienne. N'était-ce pas une simple fiction légale qui l'empêchait dès maintenant de disposer librement de cette fortune: puisqu'il en avait la jouissance, pourquoi n'en avait-il pas la propriété, c'est-à-dire le droit d'en user et d'en abuser?

Son père, si la chose lui était bien présentée, devait comprendre cela.

Il est vrai que son père et lui ne pensaient pas, ne sentaient pas généralement de la même manière, et que pour lui ç'avait été, comme c'était encore le grand malheur de sa vie.

Il était encore petit enfant lorsqu'il avait perdu sa mère, mais assez âgé cependant pour avoir gardé souvenir de la bonté et de la tendresse qu'elle lui avait prodiguées.

Cette femme charmante, qui avait cru faire un mariage d'amour en épousant le bel Amédée Charlemont, avait compris, au bout de peu de temps de mariage, qu'elle s'était cruellement trompée, et que son mari, si brillant qu'il fût, ou peut-être justement parce qu'il était brillant et séduisant, n'avait aucune des qualités qu'une femme honnête et bonne est en droit d'exiger chez un mari. Ç'avait été pour un coeur sensible et passionné comme le sien une cruelle blessure et une longue douleur, car elle avait senti que sa vie était manquée et, sans avoir commencé, déjà finie à vingt ans.

Heureusement elle était alors enceinte et elle avait trouvé un soutien dans la pensée que si elle ne pouvait pas être aimée par son mari, elle serait au moins aimée par son enfant à qui elle se donnerait tout entière.

Et avant que cet enfant fût né, elle l'avait adoré.

Elle avait voulu non seulement le nourrir mais encore l'élever, le soigner elle-même, ce qui pour son mari avait été un acte de pure folie. Qu'une mère voulût allaiter son enfant, cela il l'admettait au moins jusqu'à un certain point, c'est-à-dire quand elle était jeune, jolie, et qu'elle avait un beau sein, ce qui était le cas de sa femme; que deux ou trois fois par jour, quatre au plus elle donnât à téter à son fils qu'on lui apportait bien pomponné dans du linge blanc et des dentelles, il comprenait cela, et même il trouvait qu'on pouvait regarder avec plaisir ces petites lèvres roses se pendre à ce sein blanc gonflé de veines bleues; d'ailleurs il y avait un tas de tableaux représentant des scènes de ce genre; et ce qui avait été bon pour l'art, l'était également pour lui; il voyait cela à travers des souvenirs artistiques. Mais qu'elle voulût le débarbouiller elle-même, le laver, le changer de linge, le moucher ou essuyer la bave de son menton, cela n'était pas supportable: c'était donc une nourrice: quelle drôle de vocation!

Nourrice elle l'avait été jusqu'au bout sans une minute de distraction ou de lassitude; puis ensuite quand l'enfant avait grandi, meilleure mère encore qu'elle n'avait été bonne nourrice.

Et non de ces mères qui croient avoir largement rempli leur devoir quand avant de sortir elles ont recommandé rapidement, en faisant bouffer les brides de leur chapeau, «qu'on veille bien sur le petit», et quand, en rentrant, elles ont demandé «si bébé a été sage»; mais de ces mères qui restent penchées sur leur enfant sans le quitter jamais, vivant avec lui, mangeant avec lui, dormant près de lui d'un sommeil léger qui suit le rythme de sa respiration.

C'étaient là pour Robert les doux souvenirs de son enfance qui faisaient qu'il avait gardé religieusement le culte de sa mère et qu'il reportait jusqu'à un certain point sur toutes les femmes, le tendre respect qu'elle lui avait inspiré. Vaguement, par instinct, sans raisonnement et sans expérience, il était porté à croire qu'il y avait en elles quelques-unes des qualités de sa mère, un peu de la tendresse de celle-ci, de sa bonté, de sa générosité.

Lorsqu'elle était morte, le changement pour lui avait été grand, et de ce jour jusqu'à celui où il avait aimé, son coeur était resté fermé à la tendresse.

Sans doute son père n'avait pas été dur pour lui, mais il n'avait pas été bon non plus; n'ayant le temps, à vrai dire, d'être ni l'un ni l'autre et restant des mois entiers quelquefois sans voir son fils, bien qu'il l'eût gardé dans sa maison et confié aux soins d'une gouvernante modèle qui avait élevé plusieurs enfants, merveilleusement disait-on, au moins merveilleusement pour la tranquillité des parents qui avaient pu se débarrasser de tout souci sur elle, sur sa régularité et sur sa rigidité.

Quand Robert avait quitté cette gouvernante-perfection pour entrer au collège, il n'avait pas plus vu son père. A la vérité, on ne l'avait point laissé sans le faire sortir, et il était revenu tous les dimanches dans la maison paternelle, mais elle était vide cette maison, sans que le père s'y trouvât jamais. Quels tristes souvenirs lui avaient laissés ces journées de congé, où il dînait tout seul dans la grande salle à manger déserte, servi par un domestique grave qui n'ouvrait pas la bouche, et comme le lundi matin il enviait les plaisirs que lui racontait son ami Lucien Fourcy ou ses autres camarades; alors pour ne pas être humilié par eux, il en inventait de fantastiques qu'il leur racontait aussi, mais ces fantaisies de son imagination ne rendaient que plus dure pour lui la triste réalité.

Peu à peu il était arrivé à croire qu'il n'avait pas de père, et vive avait été sa surprise lorsque parvenu à ses dix-huit ans, et croyant être mis en possession de sa fortune, ce père s'était révélé pour s'opposer à l'émancipation que quelques-uns de ses parents maternels lui avaient promise et qu'il croyait obtenir.

—Tu as le côté sentimental qu'avait ta mère, lui avait répondu M. Charlemont pour justifier son refus, et tu ne ferais que des sottises; pour jouir de la liberté complète, attends un peu que la vie t'ait endurci.

Ils avaient alors vécu chacun de leur côté, et quand ils s'étaient rencontrés, ç'avait toujours été par des plaisanteries que M. Charlemont l'avait accueilli, le raillant «pour ses coins sombres», se moquant de sa timidité, le blaguant comme un ami «pour son côté sentimental.»

En tout un camarade, non un père, et un camarade qui le prend de haut, avec supériorité, bon enfant mais maître.

De là des heurts dans leurs relations qui les avaient rendues difficiles: le père se plaignant que le fils manquât d'expansion et de confiance, le fils que le père manquât de tendresse et de dignité.

Mais malgré tout, malgré les différences de caractère, d'humeur, de tempérament, d'habitudes, d'idées qui existaient entre eux, enfin malgré l'opposition que M. Charlemont avait apportée à l'émancipation de son fils, il ne s'ensuivait pas que celui-ci, dans la crise d'argent qu'il traversait, ne pouvait pas s'adresser à son père.

Le tout était de faire comprendre à M. Charlemont que trois cent mille francs prélevés sur une fortune de plusieurs millions n'était pas une ruine pour son fils, et que ce n'était pas non plus une folie bien grave.

Ce serait à lui à trouver des raisons pour plaider cette cause et il lui semblait qu'auprès d'un père tel que le sien, qui avait mené, qui menait l'existence que tout Paris connaissait, ce procès pouvait très bien être gagné; a-t-on le droit d'être implacable pour les autres quand on est si peu sévère pour soi-même?

Robert descendit donc de sa chambre décidé à risquer cette démarche auprès de son père, et ce qu'il apprit de Lucien le confirma dans son idée.

M. Fourcy indisposé ne pouvait pas aller à Paris.

Crédule et superstitieux comme tous les passionnés, Robert vit dans cette indisposition un hasard providentiel, une chance favorable qui devait presque sûrement le faire réussir; car si Fourcy avait été à Paris, il aurait fallu s'adresser à lui pour toucher l'argent ou pour obtenir un mandat sur la Banque de France, et jamais assurément le sévère Fourcy n'aurait consenti à verser cette somme ou à signer ce mandat sans présenter auparavant des observations à M. Charlemont. Quelles auraient été ces observations? Le caractère et les idées de Fourcy le disaient à l'avance. Quelle influence auraient-elles exercée? Avec un homme tel que lui et avec l'autorité qu'il avait dans la maison et sur M. Charlemont, tout était à craindre.

Puisqu'il était retenu à Nogent, tout au contraire était à espérer: M.
Charlemont serait libre.