XXVI
Une heure après il descendait de voiture à la porte de la Banque et il se faisait indiquer par un surveillant la caisse des comptes courants.
En chemin il avait agité la question de savoir de quel nom il acquitterait le mandat, et il avait décidé que ce serait d'un nom anglais. Tout d'abord il avait eu l'idée de le signer simplement Robert Charlemont, car il n'avait pas l'intention de se cacher, bien au contraire, mais il avait réfléchi qu'il pouvait y avoir à cela quelque danger non seulement pour le succès de son plan, mais encore pour madame Fourcy elle-même, et alors il avait renoncé à cette idée pour adopter celle de se faire passer pour Anglais et de prendre un nom anglais: James Marriott. Quand il voulait, il faisait très bien l'Anglais, assez bien en tous cas pour ne pas éveiller le soupçon chez des gens aussi occupés que les employés de la Banque.
Ce fut donc avec une tenue raide, marchant à grands pas, brutalement, qu'il traversa la grande salle et se présenta à la caisse des comptes courants; bien que son émotion fût profonde, il n'éprouvait aucune crainte, il ne sentait aucune défaillance. Et cependant il se rendait parfaitement compte des dangers qu'il bravait: un employé de la maison de son père pouvait être là, attendant son tour pour être payé; on pouvait contester la signature Fourcy, si bien imitée qu'elle fût; on pouvait lui poser des questions qu'il n'avait pas prévues; lui demander de justifier qu'il était James Marriott.
On ne lui demanda rien autre chose que de mettre au dos du mandat son nom et son adresse, mais il crut remarquer qu'on l'examinait longuement.
Ce fut le moment poignant de son aventure: si on lui avait pris la main, on l'aurait sentie mouillée à la paume d'une sueur froide. Cependant il se tenait la tête haute; en apparence indifférent à ce qui se passait autour de lui, mais en réalité voyant, entendant tout; le bruit de l'or et de l'argent qu'on mettait dans les balances, le flicflac des chaînettes qui retenaient les portefeuilles des garçons de recette, et par-dessus tout le murmure confus des voix se mêlant au piétinement des gens qui entraient par les portes donnant sur la grande salle.
Parmi ces gens qui allaient et venaient, n'y avait-il pas quelque agent de police, chargé de la surveillance, et qui d'un moment à l'autre allait venir lui demander d'où il tenait ce mandat de trois cent mille francs, et comment à son âge il pouvait être légitime possesseur d'une pareille somme?
—M. James Marriott, dit une voix.
Il ne bougea pas.
—M. James Marriott.
Cette fois il se rappela que James Marriott, c'était lui, et il s'avança lentement.
On ne lui adressa qu'un seule question:
—Combien?
Alors, avec un accent anglais prononcé, il répondit:
—Trois cent mille francs.
Et en trente paquets de dix billets, on lui compta ces trois cent mille francs.
S'il avait osé, il les aurait entassés dans ses poches, au plus vite, mais il eut peur d'éveiller les soupçons en ne comptant pas les billets, et les unes après les autres il vérifia ou tout au moins il eut l'air de vérifier les liasses.
—All right.
Et il sortit marchant posément, malgré l'envie folle qu'il avait de se mettre à courir; ce fut seulement quand il fut installé dans sa voiture qu'il respira.
Elle était sauvée.
Comme elle allait être heureuse!
Et lui, quel bonheur il allait éprouver à la voir heureuse!
Cependant, à la pensée de la joie qu'il allait lui donner, il ne sentait pas en lui un élan, un transport d'enthousiasme comme il en avait éprouvé déjà lorsqu'il avait pu faire quelque chose pour elle.
Tout au contraire, c'était un certain trouble qu'il constatait en lui, un malaise.
Mais en constatant cet état, il ne s'en préoccupa pas autrement, sans doute il était encore sous le coup de l'émotion et des angoisses par lesquelles il venait de passer.
Heureusement tout cela était fini; maintenant pour elle comme pour lui c'était la tranquillité qui allait succéder à ces angoisses qui, pour elle aussi, avaient dû être terribles.
Il arriva à Nogent.
Comme il sortait de la station, il aperçut madame Fourcy, en toilette de ville, qui venait bien évidemment prendre le train.
Il courut à elle.
—Vous, dit-elle sèchement.
Ce fut un coup qu'il reçut en pleine poitrine, mais il réfléchit aussitôt qu'elle était encore sous l'impression de leur séparation de la veille, qu'elle ne pouvait pas savoir ce qu'il venait de faire pour elle.
—Où allez-vous? demanda-t-il.
—Vous voyez bien, à Paris.
Il la regarda en souriant.
—N'y allez pas, dit-il.
—Etes-vous fou?
—Oui, de joie.
A son tour, elle le regarda surprise et interdite.
—Au lieu de prendre le train, dit-il, voulez-vous venir avec moi cinq minutes dans le bois, à un endroit où nous puissions causer sans être entendus ni vus.
Comme elle hésitait, il ajouta à voix basse:
—J'ai l'argent.
Elle resta un moment suffoquée, mais elle se remit vite; alors lui prenant le bras et se serrant contre lui:
—Allons, dit-elle de sa voix la plus caressante.
Ils étaient au milieu de la place de la station, ils se dirigèrent vers le bois, et après avoir traversé le pont du chemin de fer et suivi la grande route, ils arrivèrent au bord d'une petite mare entourée de grands arbres et de taillis touffus: malgré le voisinage de la grande route, l'endroit était désert à souhait pour un tête-à-tête.
Mais elle n'avait pas pu attendre jusque-là pour l'interroger, et tout en longeant la route, elle lui avait posé question sur question.
—Était-il possible qu'il eût réellement l'argent?
—Là, dans mes poches, j'en suis bourré, et ce paquet sous mon bras qui a l'air d'une livre de beurre enveloppée dans un journal, est une liasse de billets de banque qui n'ont pas pu tenir dans mes poches.
—Et comment t'es-tu procuré cet argent?
—Ça, c'est mon secret, dit-il, en essayant de plaisanter.
—Tu as des secrets pour moi?
—Je n'en ai qu'un, c'est celui-là.
Il s'était demandé s'il lui dirait la vérité et un moment il avait pensé à la confesser telle qu'elle était: «Tu as cru que je me vantais quand je t'ai dit que j'étais capable de commettre un crime pour toi, voilà celui que j'ai commis»; mais il avait réfléchi qu'elle pouvait vouloir refuser l'argent qu'il s'était ainsi procuré, et alors il avait résolu de ne parler que lorsqu'elle aurait employé cet argent de façon à ne pouvoir pas le reprendre et le lui rendre.
—Mais pourquoi m'as-tu dit hier que tu ne pouvais pas trouver ces trois cent mille francs?
—Parce que hier et avant-hier je n'avais pas eu une inspiration qui m'est venue cette nuit: crois-tu qu'en voyant tes angoisses, mon esprit n'a pas travaillé; il fallait l'impossible, je l'ai réalisé.
—Mais comment?
—Plus tard je te le dirai.
Elle le regarda un moment, puis réfléchissant qu'il était peut-être imprudent à elle de vouloir approfondir cette question, elle n'insista pas. Elle avait l'argent, c'était l'essentiel. En réalité, ce n'était pas son affaire de s'inquiéter du prix dont il l'avait payé; et même il valait mieux pour elle qu'elle l'ignorât.
—Oh! le cher enfant, dit-elle.
Et longuement, elle lui pressa le bras contre elle.
—Je n'ai pas à te dire, n'est-ce-pas, continua-t-elle, que ce que tu viens de faire pour moi, je m'en souviendrai toujours avec…
Il l'interrompit:
—C'est de cela qu'il ne faut pas parler, dit-il vivement.
—Eh bien, je n'en parlerai point, mais plus tard je te montrerai de quels sentiments tu as empli mon coeur. Pour le moment, je ne veux plus t'adresser qu'une seule question: ton père doit-il apprendre prochainement cet emprunt de trois cent mille francs?
—Qu'importe?
—Il importe beaucoup au contraire, et je te prie de me répondre.
—Je pense qu'il l'apprendra prochainement, très prochainement, il peut l'apprendre aujourd'hui, demain.
—Alors tu dois comprendre que cela nous impose une extrême prudence, car ton père voudra savoir à quoi tu as employé cet argent, pour qui; et si tu ne veux pas que je sois perdue, il ne faut pas que les soupçons puissent se porter sur moi.
—Mais que veux-tu donc?
—Que tu te conformes à ce que je t'ai demandé.
—C'est impossible.
—Il le faut cependant; mais si tu ne peux pas t'y résigner, je te demande au moins de t'éloigner pendant quelque temps, de voyager.
—Eh quoi, c'est en ce moment que tu me tiens ce langage?
—Veux-tu donc, mon enfant, attendre qu'il soit trop tard; et ne sens-tu pas qu'en t'éloignant tu détournes de moi les soupçons; on te suit; on ne vient pas à moi; comment penser que tu t'es séparé de la femme que tu aimes le jour même où tu as fait un pareil sacrifice pour elle?
—Oui, comment le penser!
Elle parut ne pas comprendre l'accent avec lequel il avait jeté ce cri désespéré, et longuement, en paroles pressantes, suppliantes, elle lui expliqua comment il devait partir pour la sauver, non pas dans quelques jours, non pas le lendemain, mais tout de suite, sans même revenir à la maison de Nogent où elle allait rentrer, elle, en disant qu'elle avait manqué le train et qu'elle n'irait pas ce jour-là à Paris: ils ne se seraient pas vus; le soir même, de la ville où il serait, il écrirait à son père.
Il avait commencé à l'écouter avec stupéfaction, puis un anéantissement l'avait envahi, son coeur avait cessé de battre, sa pensée s'était arrêtée, il avait éprouvé quelque chose d'analogue à la mort, puis en sortant de cette défaillance un mouvement d'indignation l'avait soulevé et mis brusquement sur ses jambes.
—Vous avez raison, lui dit-il, il vaut mieux que je parte: voici l'argent.
Et se mettant à genoux dans l'herbe il avait tiré les paquets de billets de banque de ses poches, et il les avait enveloppés dans le journal.
—Ah! Robert, dit-elle, est-ce ainsi que nous devrions nous séparer?
—Eh bien alors, ne nous séparons pas.
Elle avait recommencé ses explications en revenant vers la mare; là, ne voyant personne, elle l'avait pris dans ses bras, puis après l'avoir embrassé, elle s'était sauvée sans se retourner.
Il était resté immobile, et pendant qu'il la suivait des yeux, le sentiment de trouble et de malaise qu'il avait déjà éprouvé en sortant de la Banque l'envahissait de nouveau; il avait cru dans son délire passionné qu'il serait fier de son crime, et maintenant c'était la chaleur de la honte qui lui brûlait le visage.