XXX
La mort seule aurait pu empêcher Fourcy d'aller le lendemain à Paris; il se trouva avec Lucien à l'ouverture des bureaux de la banque.
La vérification fut courte; la caisse n'avait bien eu aux mains que seize mandats; le dix-septième détaché de la souche et portant le numéro 30,150 ne figurait nulle part.
Fourcy, Lucien et le caissier principal coururent à la Banque de France pour continuer les recherches commencées; car ce n'est pas l'habitude de la Banque de France de prévenir jour par jour ses clients des payements qu'elle fait pour eux et c'est tous les vingt jours seulement qu'il y a une vérification contradictoire de la part de la Banque et du titulaire du compte courant.
La recherche fut facile: le mandat 30,150 était de trois cent mille francs, signé Fourcy et acquitté par James Marriott.
Le vol était manifeste.
Par qui avait-il été commis?
On interrogea les employés de la première caisse; mais il y eût contradiction dans les réponses qu'on en put tirer.
Pour les uns ce James Marriott était un jeune Anglais de grande taille à l'air raide et brutal.
Pour un autre ce n'était pas un jeune homme, c'était au contraire un vieillard à cheveux blancs qui avait toute la tournure d'un patriarche.
Et personne ne voulait démordre de son opinion.
—Je me souviens parfaitement qu'il avait les cheveux noirs.
—Et moi qu'il les avait blonds.
—Et moi qu'il les avait blancs.
A côté de ces observateurs il y avait des employés qui ne se rappelaient rien et qui n'avaient pas fait attention à la couleur des cheveux de James Marriott, ni à sa taille, ni à son âge, ayant d'autres préoccupations en tête que de regarder les gens qui défilaient devant les guichets.
Une autre question qui se présentait était celle de savoir si la signature de Fourcy était vraie ou fausse: les employés de la Banque soutenaient qu'elle était vraie et qu'entre cette signature et celle des seize autres mandats il n'y avait aucune différence appréciable; Fourcy convenait de cette parfaite ressemblance, mais il ne reconnaissait pas cette signature cependant comme la sienne, et la preuve qu'il donnait, aussi bien qu'il se la donnait à lui-même, il la trouvait dans ce fait que les mots «trois cent mille francs» étaient ou plutôt semblaient écrits par lui; il avait signé des mandats, cela était certain, il avait même rempli les blancs sur plusieurs, cela était certain aussi: mais ce qui était tout aussi certain, c'était que sur aucun il n'avait écrit les mots «trois cent mille francs»; donc la signature n'était pas plus de sa main que l'inscription, elles étaient l'une et l'autre l'oeuvre d'un faussaire habile.
Mais alors comment ce faussaire avait-il pu se procurer ce mandat blanc?
C'était la question qui se posait pour lui, comme pour les autres.
Lorsqu'il avait été question d'avertir la police, Fourcy avait manifesté une certaine répugnance à recourir à son aide, ce qui avait grandement surpris son caissier et les employés de la Banque de France, cependant il avait cédé; alors après toutes les explications données, la question de la police avait été la même:
—Comment le faussaire avait-il pu se procurer le mandat qu'il avait signé et rempli?
Et Fourcy n'avait pu répondre que ce qu'il se répondait depuis la veille, c'est-à-dire qu'il n'y comprenait rien.
Le premier jour, il avait signé dix mandats, le second, il en avait signé six, en tout seize, et cependant dix-sept avaient été détachés de la souche.
—Entre quelles mains le cahier avait-il passé?
Entre les siennes et aussi entre celles de sa femme et de son fils.
Lucien présent n'avait pas pu s'empêcher de détourner les yeux, et à la rougeur qui tout d'abord avait empourpré son visage avait brusquement succédé une pâleur mortelle: si son père qui le connaissait et l'aimait avait pu le soupçonner, ces gens ne le pouvaient-ils pas bien mieux encore? il leur fallait un coupable.
—Et dans ces conditions vous n'avez pas de soupçons sur quelqu'un?
—Je n'en ai pas.
—Et cependant?
—Il y a un coupable. Évidemment. Mais quel est-il, où est-il? je l'ignore et c'est ce que je vous demande de chercher.
—Nous le chercherons, et il est à croire que nous le trouverons.
Lucien aurait voulu que son père rentrât aussitôt à Nogent, mais avant de quitter Paris, Fourcy avait besoin de voir M. Charlemont à qui il devait annoncer ce vol.
Il se rendit donc rue Royale.
—Veux-tu que je monte avec toi? demanda Lucien.
Mais cette offre que son affection filiale lui inspirait n'était pas sans le troubler; quelle contenance prendrait-il si M. Charlemont le regardait avec les mêmes yeux que les gens de la police? Si fort qu'il fût de sa loyauté et de son innocence, il sentait très bien qu'on pouvait, que même on devait le soupçonner et cela lui causait de lâches angoisses.
Mais Fourcy n'accepta pas son secours:
—Je passerai au bureau avant de rentrer et si j'ai besoin de toi tu m'accompagneras.
Justement, M. Charlemont venait de rentrer.
—Toi à Paris! dit-il en voyant entrer Fourcy, tu vas mieux alors?
Mais en le regardant, il comprit qu'il devait se tromper: Fourcy était pâle, ses yeux avaient une fixité étrange, les sourcils se tenaient relevés et des rides profondes creusaient des sillons dans le front.
—Serais-tu plus mal? demanda M. Charlemont.
—Je suis sous le coup d'une émotion terrible; on vient de nous voler trois cent mille francs.
—Oh! oh! et comment cela?
Fourcy expliqua ce comment, ou plutôt il expliqua qu'il ne pouvait rien expliquer.
M. Charlemont était beau joueur, il avait perdu et gagné des sommes considérables sans se laisser jamais émouvoir; il écouta donc le récit de Fourcy sans se troubler, en le suivant de point en point, et en le classant méthodiquement dans sa mémoire.
—On t'a dérobé un mandat, dit-il, lorsque Fourcy fut arrivé au bout de son récit, c'est clair comme le jour.
—Ce qui n'est pas clair, c'est la façon dont le vol a été commis.
—Tu dis que personne n'a eu le cahier de mandats, entre les mains?
—Personne autre que ma femme et que Lucien.
—C'est là ce que j'appelle personne, ce n'est pas ta femme qui a détaché un de ces mandats.
—Évidemment.
—Ce n'est pas non plus Lucien.
Fourcy laissa échapper un soupir de soulagement.
—Ton fils est un loyal garçon et le soupçonner serait une indignité aussi bien qu'une absurdité.
M. Charlemont avait jusque-là parlé nettement avec son ton ordinaire, mais il baissa la voix et il hésita dans ses mots comme s'il les cherchait.
—Pour que ce mandat ait été dérobé, il faut qu'on l'ait pris dans le bureau de ta femme.
—Mais qui?
—Probablement ce n'est pas un domestique, car je ne crois pas que tu aies des domestiques qui connaissent les mandats blancs et l'usage qu'on en peut faire. C'est donc quelqu'un qui connaît les affaires de banque. N'est-ce pas ton sentiment?
Fourcy n'osa pas répondre.
M. Charlemont baissa encore la voix et s'approchant de Fourcy:
—Où était Robert? dit-il.
Fourcy poussa un cri.
—Mon cher monsieur Amédée, ne laissez pas votre esprit aller jusqu'à une pareille supposition, vous en seriez trop malheureux; vous ne savez pas quelle honte et quels remords ce serait pour vous. Ce que vous me disiez tout à l'heure de mon fils, je vous le répète en l'appliquant au vôtre: Robert est un loyal garçon, le soupçonner serait une indignité.
—Depuis que nous nous sommes vus, j'ai eu la visite de Robert; sais-tu ce qu'il m'a demandé? Trois cent mille francs pour la femme qu'il aime.
—Trois cent mille francs, murmura Fourcy atterré.
—Tu comprends maintenant pourquoi je t'ai demandé: où était Robert?
Mais Fourcy ne resta pas longtemps anéanti sous cette révélation, peu à peu il se redressa.
—Soyez sûr, dit-il, qu'il n'y a là qu'une mystérieuse coïncidence, rien de plus; de ce qu'il vous a demandé trois cent mille francs et que c'est de trois cent mille francs aussi qu'on a fait ce faux mandat, il ne s'ensuit pas qu'il est l'auteur de ce faux.
—Tu conviendras que les apparences l'accusent avec une force terrible.
—Mais d'autre part elles le défendent aussi, car il y avait impossibilité matérielle à ce qu'il pût prendre ce mandat, si l'on admet qu'il en était capable, ce que pour moi je n'admettrai jamais.
—Où sont-elles ces impossibilités? n'habitait-il pas chez toi?
—Le cahier de mandats a été placé par ma femme dans son bureau fermé à clef.
—Et si ta femme n'a pas bien fermé ce bureau, ou si elle a laissé la clef sur la serrure?
—Mais ce bureau est dans la chambre de ma femme, et cette chambre est en communication directe avec la mienne par une porte qui est restée ouverte, ma femme et ma fille ne m'ont pas quitté. Enfin c'est avant-hier matin que j'ai détaché les dix mandats précédant le 30,150, et c'est avant-hier matin aussi que Robert a quitté Nogent.
—Justement, ne l'a-t-il pas quitté après avoir détaché le mandat?
—Mais je vous explique précisément que c'est impossible, puisque entre le moment où j'ai remis le cahier à ma femme pour qu'elle le serre et celui où Robert a quitté la maison, on ne pouvait pas entrer dans la chambre sans que nous nous en apercevions, ma femme, ma fille et moi.
—Il ne s'est pas détaché tout seul, n'est-ce pas? Eh bien, comme il faut que quelqu'un l'ait détaché, si ce n'est pas Robert, c'est ta femme ou ta fille, ou même toi. Choisis maintenant. Pour moi, par malheur, je ne peux pas hésiter.
—Jamais je ne soupçonnerai Robert.
—Mais cette fuite…
—Ce voyage.
—Fuite ou voyage; son brusque départ n'est-il pas une nouvelle charge contre lui? C'est un grand malheur, mon pauvre Fourcy, que tu aies eu l'idée de prévenir la justice.
—Mais la Banque de France l'aurait prévenue.
—Je veux dire que c'est un malheur que nous n'ayons pas pu cacher ce vol. Mes idées là-dessus sont depuis longtemps fixées; ne jamais se plaindre, ne jamais convenir qu'on a été volé. Maintenant comment arrêter la justice? Jusqu'où ira-t-elle?