IX
Ce que Herman Steenvliet avait prévu ne tarda pas a se réaliser. Dès le lendemain déjà les gens du village se réunissaient par petits groupes et se parlaient mystérieusement à l'oreille avec une expression de doute et d'indignation. On levait les bras a ciel, on déplorait la corruption du siècle, on poussait des hélas! hypocrites au sujet de la honte et du scandale qui rejaillissaient sur la commune, mais tout cela si bas, si bas, qu'à un pas de distance il eût été impossible d'entendre ce qui se disait.
Et il en était de même partout: dans les maisons, dans les rues, dans les champs. Tout le monde savait que Lina Wouters recevait presque tous les jours la visite d'un jeune monsieur de la ville, d'un de ces riches dissipateurs qui précédemment avaient mené une vie de polichinelle à l'Aigle d'or.
Sans doute l'aubergiste Mol et ses filles n'étaient pas étrangers à la diffusion de ce bruit; mais comment, en moins d'un jour, pouvait-il avoir pénétré jusqu'au fond des maisons les plus isolées du village, puisque personne ne l'exprimait à haute voix, et qu'on se le disait seulement à l'oreille.
Telle est la nature de la médisance: en apparence une parole de pitié, murmurée à voix basse, sur les défauts du prochain; mais en réalité un monstre invisible, un serpent ailé qui s'avance avec la rapidité de l'éclair, et verse dans tous les cœurs, même dans les plus nobles, le venin qui doit souiller l'honneur ou empoisonner la vie d'une victime souvent innocente.
La médisance se transforme rapidement en calomnie: On ne peut pas toujours rester dans le vague. Il faut que les choses aient un nom. Aussi, c'était chose étonnante, ce que l'on racontait déjà, dès le troisième jour, sur le compte de Lina Wouters et du jeune monsieur de la ville: et comme chacun y ajoutait de son propre chef quelque détail inédit, il était à craindre qu'avant la fin de la semaine la jeune fille ne fût, aux yeux de tous, assez coupable pour mériter d'être chassée du village à coups de pierre.
Comme d'ordinaire, les victimes de la calomnie étaient les seules personnes qui, jusque-là, n'avaient rien appris des bruits qui couraient. S'amuser à dire du mal d'autrui, c'était un plaisir que les villageois voulaient bien se donner; mais assumer vis-à-vis de ceux qu'ils calomniaient la responsabilité de cette mauvaise action, ils ne l'osaient pas.
Ce matin-là, Jean Wouters était dans l'atelier de son maître, occupé à travailler à son établi de menuisier, et maniant la varlope avec ardeur. Deux autres charpentiers étaient derrière lui dans un coin, en train d'ajuster les ais d'une porte. Ils regardaient du coin de l'œil leur camarade aux cheveux gris, puis échangèrent un regard d'intelligence et haussèrent les épaules en ricanant à demi, mais sans rien dire.
Jean Wouters souriait en travaillant, et paraissait de la meilleure humeur du monde. Il pensait à Lina, à la joie, à l'orgueil de ses vieux jours. Quelle tendre affection elle lui portait. Pauvre enfant, cœur aimant et généreux, n'avait-elle point, pendant des mois, abîmé ses yeux à faire de la dentelle, pour pouvoir acheter un chapeau neuf à son grand-père, un chapeau si fin et d'une forme si nouvelle, que dimanche, à l'église, bien des gens l'avaient remarqué. Et ce n'était pas encore assez: comme elle savait qu'il aimait à fumer une bonne pipe, elle lui avait fait cadeau, pour son anniversaire, d'un gros paquet d'excellent tabac.
Son lot avait été dur sur cette terre. Depuis son enfance, il avait rudement peiné pour gagner son pain quotidien. Il avait perdu de bonne heure sa femme et son fils bien-aimé, et depuis lors il avait lutté plus d'une fois contre le besoin et la maladie; mais cependant, il bénissait Dieu avec une sincère gratitude, d'avoir fait rayonner sur ses cheveux blancs l'amour de Lina, comme le soleil sur la neige.
Un joyeux sourire éclairait son visage. Il murmurait précisément le doux nom de sa chère petite-fille, lorsqu'un des apprentis vint lui annoncer que le maître avait quelque chose à lui dire, et le pria de passer dans l'arrière-boutique.
Jean Wouters déposa sa varlope et quitta l'atelier. Dans le corridor il rencontra son patron.
—Vous m'avez fait demander, patron? lui dit-il.
—Oui, suivez-moi, j'ai à vous parler d'une chose importante, répondit le maître charpentier d'un ton dont le sérieux étonna le vieillard.
Lorsqu'ils furent dans l'arrière-boutique, le maître ferma la porte et dit:
—Wouters, vous devinez probablement ce dont je veux vous parler?
—Non, maître, je ne m'en doute pas.
—Quoi! vous n'avez rien appris des bruits qui courent sur votre compte? Tout le village en est plein.
—Quels bruits, maître? Je n'en connais rien.
—Ce sont des bruits terribles; mais je ne crois pas un mot de ces perfides calomnies. Ne vous ai-je pas, depuis de longues années, connu et estimé comme un honnête homme? Ne sais-je pas que vous êtes incapable de faire ou de tolérer des choses qui pourraient attirer la honte sur vous ou sur la commune?
—J'espère, maître, répondit le vieillard sans s'émouvoir, que je n'ai rien perdu de votre estime. Je resterai honnête homme jusqu'à mon dernier jour.
—Je n'en doute nullement, Wouters, malgré tout le mal que les méchantes langues racontent de vous.
—Mais dites-moi donc ce qu'on raconte de si terrible contre moi?
—Je n'ose presque pas le répéter; tellement cela paraît méchant et ridicule. Mais c'est mon devoir de vous avertir. Vous savez bien, Wouters, que des jeunes gens de la ville venaient de temps en temps à l'Aigle d'or, des dissipateurs, des ivrognes, qui, pour le scandale des habitants, se comportaient là comme une bande de sauvages, sans vergogne et sans foi?
Jean Wouters fit un signe affirmatif.
—Eh bien, savez-vous ce qu'on ose raconter? On prétend qu'un de ces jeunes libertins, un certain M. Steenvliet, vient presque tous les jours dans votre maison, aussi bien pendant que vous y êtes que pendant que vous travaillez ici. Quoique beaucoup de gens soutiennent avoir vu ce M. Steenvliet sortir de chez vous, je ne crois pas que ce soit possible.
—C'est pourtant vrai, dit le vieux charpentier.
—Qu'est-ce qui est vrai?
—Que M. Herman Steenvliet nous honore de temps en temps de sa visite.
—Ciel! ce ne serait donc pas une calomnie! Ce citadin fréquente réellement votre maison, et vous le permettez?
—Mais, cher patron, quel mal y a-t-il à cela?
—Comment, quel mal il y a? C'est vous, Jean Wouters, un homme de soixante-cinq ans, qui me faites pareille question?… Pourquoi, pensez-vous, ce jeune monsieur vient-il si souvent chez vous?
—Nous lui avons rendu un service; il vient nous voir par reconnaissance.
—Par reconnaissance? Pour vous témoigner sa gratitude, à vous ou à la mère Anna? répéta le maître charpentier avec un accent d'amère raillerie. Peut-être êtes-vous sincère dans votre croyance; mais homme simple et naïf que vous êtes, ne comprenez-vous pas ce que veut ce jeune étourneau et ce qu'il vient faire chez vous? C'est un loup; vous avez un tendre agneau dans la maison; il veut le dévorer.
Le vieillard commençait seulement à deviner à qui faisaient allusion les malignes insinuations de son maître. Une expression de mépris plissa ses lèvres, et il répondit d'un ton très calme:
—Ce que d'autres personnes disent de moi ou de notre Lina m'importe fort peu, tant que ma conscience ne me reproche rien; mais que vous, maître, qui avez toujours été bon pour moi, vous paraissiez douter de notre honnêteté, cela me fait de la peine. Le jeune monsieur dont vous parlez se montre chez nous si réservé et si poli, que les gens les plus sévères et les plus scrupuleux ne pourraient rien trouver à redire à sa conduite. Dans tous les cas il n'est pas un étranger pour nous: lorsqu'il était encore enfant, ses parents demeuraient à Ruysbroeck à côté de la maison de mon fils, et alors il jouait tous les jours avec notre Lina.
Le martre charpentier secoua la tête.
—Oui, voilà ce que c'est, murmura-t-il. Le jeune monsieur, le loup vorace, a trouvé là-dedans une occasion de se rapprocher de l'agneau sans défiance… Et vous, Jean Wouters, vous êtes assez innocent pour vous laisser abuser par de pareils prétextes? Hélas! mon ami, je vous plains du fond du cœur. Vous êtes aveugle; vous seul ne savez peut-être pas ce qui se passe: vos yeux s'ouvriront quand il sera trop tard. Ah! si vous saviez ce qu'on raconte dans le village! Ce que beaucoup de gens prétendent avoir vu de leurs propres yeux!
—Eh bien, que raconte-t-on? Je vous en prie, maître, cessez de me parler par énigmes ou par insinuations. Expliquez-vous clairement, dites-moi franchement ce que l'on met à notre charge; je ne crains pas la vérité.
—Tout cela est-il bien vrai, c'est ce que je n'oserais pas affirmer; mais je ne doute pas plus longtemps du terrible danger que vous fait courir votre fatal aveuglement… Voyons, répondez-moi avec sincérité, Wouters. Pendant bien des mois vous êtes allé le dimanche à l'église avec un chapeau usé et bossué, et vous déclariez à qui voulait l'entendre que vous ne pouviez pas en acheter un autre parce que la longue maladie de votre fille vous imposait la plus sévère économie. Il n'y a rien de changé dans votre situation, et cependant vous avez maintenant un beau chapeau à la dernière mode. Comment cela se fait-il?
—Comment cela se fait, maître? dit Jean Wouters en riant. C'est on ne peut plus simple. Notre Lina a travaillé le soir, même la nuit, en dehors des heures ordinaires, à faire de la dentelle, pour gagner un peu d'argent, et quand est venu le jour de mon anniversaire, la brave enfant m'a fait cadeau de ce chapeau.
—Ah! cet argent provient de la dentelle?
—Et d'où proviendrait-il sans cela, maître?
—Et les nouvelles boucles d'oreilles que porte votre petite-fille?
—Quelles boucles d'oreilles? Notre Lina n'en a pas d'autres que celles dont sa grand'mère lui a fait présent à l'occasion de sa première communion.
—Non, non, de nouvelles, de grandes, enrichies de brillants; on les a vues à ses oreilles pas plus tard que dimanche dernier.
Le vieux charpentier, profondément blessé et indigné, releva la tête et dit:
—Ça, maître, cela va trop loin. Je commence seulement à bien comprendre de quoi l'on nous accuse. Ou veut dire que nous recevons de l'argent de M. Steenvliet, n'est-ce pas? Et c'est avec cet argent que notre Lina aurait acheté non seulement mon chapeau, mais aussi de nouveaux pendants d'oreille? Lina n'a point de nouveaux pendants d'oreilles, je l'affirme. Qui donc ose raconter ces méchancetés bêtes?
—Certainement ces choses-là doivent vous être pénibles, répliqua le maître charpentier. Probablement qu'on vous trompe, et que vous êtes en effet très ignorant de ce qui se passe; mais c'est un devoir pour moi, comme maître et comme ami, de vous arracher le bandeau des yeux… Attendez, j'ai un moyen de vous convaincre. Lucas, l'apprenti, a vu les boucles d'oreilles. Je vais l'appeler.
Il sortit en achevant ces mots.
Jean Wouters, lorsqu'il fut seul, posa sa main sur son front brûlant et se mit à réfléchir. Il frémissait d'indignation et s'efforçait de prendre assez d'empire sur lui-même pour mépriser cette vile calomnie; mais un sentiment d'angoisse et de tristesse descendit dans mon cœur à l'idée que sa bonne Lina était l'objet des suppositions malveillantes des villageois. Il déplorait comme un malheur qu'Herman Steenvliet eût mis le pied sur le seuil de sa porte.
Le maître charpentier rentra suivi de l'apprenti. Celui-ci ne paraissait pas à son aise et regardait le vieillard avec frayeur.
—Lucas, dit le maître, vous avez vu les nouvelles boucles d'oreilles de Lina Wouters. Attestez-le à son grand-père… N'ayez pas peur, je vous ordonne de dire franchement ce que vous savez et Jean Wouters vous y invite aussi.
—Je n'ai pas vu les boucles d'oreilles, maître, répondit l'apprenti. C'est Mathieu Romyn qui m'en a parlé.
—Et Romyn les a-t-il vues?
—Il ne les as pas vues non plus.
—Alors qui?
—Puis-je le dire, maître?
—Certes, vous devez le dire.
—Eh bien, il y a un marchand de bestiaux de Ruysbroeck qui connaît bien Lina. Celui-ci a dit à Mathieu Romyn qu'il a rencontré, il y a huit jours, à Bruxelles, Lina Wouters au bras d'un jeune monsieur. Elle portait une robe de soie comme une demoiselle de la ville, et de grandes boucles d'oreilles qui brillaient comme des diamants. Je n'en sais pas davantage.
Le vieillard était devenu tout pâle et ses lèvres tremblaient; mais il ne disait pas un mot, et paraissait muet de colère et de chagrin.
Sur un signe du maître l'apprenti sortit.
—Pauvre Wouters, si pareilles choses n'étaient pas des calomnies, comme ce serait terrible. Le soupçon seul est déjà un malheur, n'est-il pas vrai?
Pour toute réponse le vieux charpentier poussa un cri de désespoir, se laissa tomber sur un siège, cacha sa figure dans ses mains, et sa mit a pleurer amèrement.
Après un moment de silence, son maître lui dit:
—Allons, Wouters, consolez-vous. Il n'est probablement pas trop tard pour ramener Lina dans le bon chemin.
—Mais tout est faux, tout! s'écria le vieillard. Ceux qui répandent ces bruits sont des serpents venimeux qui crachent leur venin sur un ange. Lina est innocente et pure comme l'enfant qui vient de naître.
—Oui, je le crois; vous avez peut-être raison mais vous ne pouvez pas en être tout à fait certain. Qu'allez-vous faire maintenant?
—Je n'en sais rien, maître. Puis-je fermer la bouche aux méchantes gens?
—Oui, vous pouvez le faire et vous le ferez sans retard. Si vous ne montrez pas en cette circonstance que vous êtes resté réellement un honnête homme, je serais contraint de vous donner congé. Qui aime la honte doit la porter lui-même sans faire peser sur les épaules d'autrui une partie de ce lourd fardeau. Écoutez donc mon conseil avec calme et avec bon vouloir. Il importe peu que Lina soit coupable ou ne le soit pas; mais qu'un jeune homme de la ville, un de ces riches désœuvrés et libertin, fréquente habituellement votre maison, c'est là que gît le scandale de l'affaire, et, quoi que vous fassiez, le nom de votre petite-fille en restera, hélas! à jamais terni. Et s'il y avait quelque chose de vrai dans les bruits qui courent?
—Il ne peut y avoir rien de vrai là-dedans.
—Naturellement, telle est votre idée; mais dans de pareilles affaires il arrive que le plus vigilant soit trompé. En tout cas, votre devoir, comme grand-père et comme homme d'honneur, est de défendre votre porte à ce jeune effronté, sans hésitation et sans faiblesse, et si sévèrement qu'il perde toute velléité de revenir. Quel est votre sentiment à cet égard?
—Vous avez raison, maître. Oui, c'est là mon devoir et je l'accomplirai: mais soupçonner notre Lina? Jamais, jamais; elle est l'innocence et la pureté mêmes!
—Soit, Wouters, vous pouvez penser là-dessus ce que vous voulez. Faites seulement en sorte que ce M, Steenvliet n'ait plus l'occasion de voir ou de rencontrer Lina, alors le temps fera le reste, petit à petit les bruits cesseront et vous oublierez de votre côté… Mais il y a un autre côté de l'affaire qui m'échappe. Auriez-vous par hasard conçu l'espérance insensée qu'un mariage pourrait devenir possible entre votre Lina et ce jeune monsieur?
Un rire d'ironie fut la seule réponse du vieillard.
En ce moment l'apprenti rouvrit la porte et fit signe à son maître qu'il avait quelque chose a lui annoncer. En effet, il lui souffla quelques paroles à l'oreille, puis il repartit immédiatement.
Jean Wouters, dit le maître charpentier, voulez-vous savoir quelle nouvelle Lucas vient de m'apporter là? Pauw le tortu, le domestique de l'Aigle d'Or, vient de Bruxelles. Il affirme qu'il a vu M. Herman Steenvliet descendre du train à la station de Loth. Sans doute le jeune monsieur est déjà chez vous. Voilà une bonne occasion pour vous de mettre fin à cette déplorable affaire. Retournez chez vous, restez-y aussi longtemps qu'il sera nécessaire, prenez courage, pas de faiblesse, faites votre devoir.
—Oui, je ferai mon devoir, répondit le vieux charpentier du ton le plus douloureux, mais avec l'accent d'une ferme résolution. Je vous remercie de votre bonté, maître; mais, je vous en prie, croyez-moi, tout ce que l'on raconte est un tissu de faussetés. Après aujourd'hui, Herman Steenvliet ne mettra plus les pieds dans notre maison. Ce qui m'effraie, c'est de devoir dire à la pauvre Lina des choses dont elle est tellement innocente qu'elle n'en a même pas la moindre idée… Mais au nom du ciel, je le sens bien, il n'y pas moyen de s'y soustraire.
En achevant ces mots il traversa l'atelier à la hâte et quitta la maison de son maître.
Toujours soutenu par la conviction de l'innocence de Lina, il passa par la rue du village la tête droite et en regardant les gens bien en face, mais lorsqu'il eut atteint le chemin de terra et qu'il se trouva tout seul dans la campagne, il pencha lentement sa tête sur sa poitrine et poussa un profond soupir. A quoi cela pouvait-il leur servir, qu'il se révoltât au dedans de lui-même contre la calomnie? Si injustes, si fausses que fussent au fond les accusations contre Lina, n'avait-on pas fait à sa bonne renommée une brèche irréparable? Comme elle allait souffrir! Ne succomberait-elle pas sous le coup de cette honte imméritée?
Le courage du vieillard faiblit à cette idée et des larmes jaillirent de ses yeux.
Il réfléchit, chemin faisant, à tout ce que son maître lui avait dit; sans doute il croyait fermement à l'innocence de Lina… mais pourquoi un frisson glacial lui parcourait-il parfois les membres? D'où venait cette sueur froide qui perlait sur son front?
Pauvre homme, il luttait contre le doute qui, pareil à un serpent venimeux, voulait, malgré sa résistance, se glisser dans son esprit. Non, non, Lina était incapable de le tromper… Mais, ô ciel, si le jeune monsieur Steenvliet était un trompeur, un séducteur, un loup, comme avait dit le maître charpentier? S'il avait noué un bandeau sur les yeux de la pauvre enfant et s'il lui avait ôté ainsi la conscience du bien et du mal? On avait déjà vu ces choses-là… Cela était-il possible? Herman se comportait envers Lina avec réserve, avec respect, jamais il n'avait laissé échapper une parole douteuse. Un homme ne peut pourtant pas feindre à ce point… Calomnie, rien que calomnie.
Alors il redressait la tête et souriait… mais presque aussitôt son visage redevenait sombre, sous l'influence de réflexions plus inquiétantes.
—Un marchand de bestiaux de Ruysbroeck, murmurait-il, affirme avoir vu Lina à Bruxelles au bras de M. Herman? Et vêtue de soie comme une demoiselle? Ah! quelle sottise! Depuis plusieurs mois elle n'est plus allée à… Ciel! s'interrompit-il tout à coup en cessant de marcher; elle a été à Bruxelles, il y a huit jours… pour m'acheter un chapeau! Aurait-elle rencontré M. Herman? s'est-elle promenée avec lui, à son bras? Me l'aurait-elle caché par crainte, par remords, par honte?
Il tremblait et essuyait machinalement les larmes qui lui troublaient la vue.
L'inquiétude me rend fou, reprit-il, en secouant douloureusement la tête. Que l'homme est faible contre la calomnie! Moi, son grand-père, moi qui l'aime et qui l'admire pour la pureté de son âme, je la soupçonnerais d'hypocrisie et de fausseté! Loin de moi ces sottes et odieuses pensées! Lina est restée ce qu'elle était: innocente et pure.
C'est ainsi que le malheureux vieillard luttait contre les tourments du doute et de l'incertitude, tantôt rejetant toutes les suppositions contraires, tantôt succombant à l'angoisse qui lui étreignait le cœur.
Au moment où il approchait de sa maison, son esprit avait repris un peu de calme et de clarté.
—Ces craintes, ces alternatives d'inquiétude et de sécurité, de doute et de certitude, ne suivent à rien, se disait-il en lui-même. Je vais savoir ce qu'il y a à craindre. Quoi qu'il en soit, le plus coupable, c'est moi. C'est moi qui ai charge d'âmes; je suis vieux, je suis le père, c'était à moi à veiller sur un enfant sans expérience. Ah! fasse Dieu qu'il ne soit point trop tard! Maintenant du moins mes yeux se sont ouverts et je veillerai avec sollicitude, sans me laisser retenir par quoi que ce soit. J'accomplirai mon devoir, pas de respect, pas de pitié! M. Herman doit sortir de ma maison sur-le-champ, pour ne plus jamais y remettre les pieds… De la prudence pourtant, car s'il n'y avait rien, absolument rien de fondé dans tous ces bruits? J'accuserais donc injustement Lina, je la ferais rougir inutilement?
Il traversa le petit jardin devant la maison et entra dans sa demeure.
La mère Anne était seule dans la pièce.
—Où est Lina? demanda-t-il.
—Lina est dans le potager, qui travaille.
—M. Herman n'est pas ici?
—M. Herman? Non. Pourquoi me demandez-vous cela d'un ton si singulier, mon père?
—Appelez Lina, j'ai à lui parler.
—Vous êtes si pâle! On dirait presque que vous avez pleuré! murmura la veuve avec un accent de frayeur. Ciel! est-il arrivé un malheur?
—Non; faites ce que je vous dis: appelez Lina, vous allez le savoir.
La veuve obéit. Il la suivit du regard à travers la porte vitrée du jardin.
Il vit de loin Lina venir à lui, par l'allée du milieu, avec un doux et aimable sourire sur les lèvres. Son regard était si clair, l'expression de son visage si sereine, si pure et si gaie, qu'il eut l'envie de serrer l'innocente enfant dans ses bras et de lui demander pardon; mais sa conscience le cuirassa contre cette faiblesse.
—Bonjour, grand-père, s'écria Lina. Déjà de retour? Vous avez quelque chose à me dire? est-ce une bonne nouvelle?… Mais qu'avez-vous, grand-père? Êtes-vous malade?
—Non, mon enfant, je ne suis pas malade; j'ai beaucoup de chagrin.
—Du chagrin? Pauvre grand-père, venez, asseyez-vous, et racontez-moi ce que c'est, je vous consolerai bien, moi!
Elle lui passa le bras autour du cou et voulut le conduire à un siège; mais il se dégagea et lui dit:
—Lina, ma chère Lina, ce que j'ai à vous demander vous fera aussi beaucoup de peine. Pardonnez-le moi, ce n'est pas ma faute. Soyez-en bien sûre, mon enfant, de tout ce que l'on dit dans le village, je ne crois rien; mais il faut que je soulage mon cœur du poids qui m'étouffe.
—Ah! grand-père, allez-vous écouter maintenant les vains propos des gens?
Mais le vieillard lui prit la main et lui demanda d'un ton presque suppliant:
—Lina, promettez-moi de me dire la vérité, toute la vérité?
—Qu'est-ce que c'est que cette demande-là? grommela la mère Anne stupéfaite. Avez-vous jamais pris Lina en délit de mensonge?
—Non, mais cette fois, si elle me cachait quelque chose, elle me rendrait profondément malheureux.
—Mon cher grand-père, dit la jeune fille, je ne vous comprends vraiment pas. Qu'est-ce que je pourrais vous cacher?
—Eh bien, soyez sincère. Vous êtes allée à Bruxelles, il y a huit jours?
—Oui, pour vous acheter un nouveau chapeau, vous le savez bien.
—Et n'y avez-vous rencontré personne?
—Naturellement; toute sorte de gens; à Bruxelles il y a toujours beaucoup de monde dans les rues. Mais pourquoi me demandez-vous cela, grand-père?
—N'avez-vous pas rencontré M. Herman Steenvliet, à Bruxelles?
—Non.
—Et si vous l'aviez réellement rencontré? Si vous vous étiez promenée avec lui, me l'avoueriez-vous?
—Ah! pauvre grand-père, s'écria-t-elle, si cela était, pourquoi vous en aurais-je fait mystère? M. Herman lui-même vous l'aurait dit. Est-ce là les sottes histoires que l'on raconte dans le village? Et vous vous attristez pour de semblables cancans?
—Mais, mon père, qu'est-ce que vous avez donc dans l'esprit? murmura la veuve d'un ton de reproche. Croyez-vous donc que notre Lina ne sache pas comment une honnête fille doit se conduire? Je suis bien sûre que si M. Steenvliet l'avait rencontrée, elle se serait contentée de lui dire simplement bonjour, et empressée de passer son chemin.
—M. Herman, d'ailleurs, ne m'aborderait pas au milieu de la rue, ajouta Lina, il a beaucoup trop d'esprit pour cela. Laissez donc jaser les ignorants, grand-père, ils ne savent pas ce qu'ils disent.
Jean Wouters demeura un instant silencieux. Il était pleinement convaincu de l'innocence de la jeune fille et il allait renoncer à toute question ultérieure; cependant, obéissant à ce qu'il croyait être de son devoir, il demanda encore:
—Lina, vous n'avez jamais, n'est-ce pas, porté d'autres vêtements que ceux que nous connaissons, votre mère et moi? Jamais un autre bijou que les boucles d'oreilles, de votre grand'mère défunte, n'a brillé à vos oreilles?
Les deux femmes, muettes et comme ahuries, le regardèrent comme si elles ne le comprenaient pas.
—Répondez-moi, je vous en supplie, soupira le grand-père.
—Mais, pour l'amour du ciel, mon père, qu'est-ce qui vous arrive? s'écria la veuve. Des habits, des joyaux, notre Lina? Où sont donc vos esprits?
Le vieillard s'absorba dans ses réflexions; un sourire de satisfaction entr'ouvrait ses lèvres. Mais sa physionomie redevint tout de suite sérieuse, car il se souvint du conseil, de la menace de son patron, et en même temps de la promesse formelle, à lui Jean Wouters. Il secoua tristement la tête et dit:
—Ah! mes enfants, qu'il y a de méchantes gens au monde! Tout ce que l'on raconte n'est que fausseté, calomnie et venin. Mais nous n'avons pas d'autre richesse que notre honneur, et lorsque le soin de notre bonne renommée et la défense de notre réputation exigent de nous certains sacrifices, nous ne pouvons pas hésiter… Asseyez-vous toutes deux, je vous expliquerai ce qui m'a rendu triste et malade. Je ne vous dirai pas tout,—cela n'est pas nécessaire,—mais assez du moins pour vous faire comprendre ce que le devoir nous commande.
Dès qu'ils furent tous assis, il dit avec un embarras visible, et en cherchant ses mots:
—M. Herman Steenvliet vient ici deux ou trois fois par semaine. Nous savons qu'il n'est amené chez nous que par reconnaissance, par amitié peut-être, et cela nous suffit pour l'accueillir sans arrière-pensée. Oui, vous, Lina, et votre mère, vous avez engagé M. Herman à renouveler ses visites le plus souvent possible. Nous croyions que nous pouvions contribuer par là à le tenir éloigné de ses liaisons dangereuses. Notre but, du moins, était louable… Hélas! mes enfants nous sommes des cœurs simples et nous ne connaissons pas le monde. Tandis que nous vivions ici en pleine sécurité, la calomnie courait dans le village pour dire toute sorte de mal de nous. Par exemple, on a l'impudence d'affirmer que nous attirons ici M. Herman par cupidité, par calcul. On ose même prétendre, Lina, que vous portez des robes de soie et des boucles d'oreilles enrichies de brillants, que vous auriez acceptées de M. Herman.
—Moi? des robes de soie, des boucles d'oreilles de M. Herman? répéta la jeune fille en riant. Quelle folie est-ce là? Et qui répand ces bruits absurdes, grand-père?
—Ce sont de méchantes gens, de mauvaises langues, mon enfant. Ne vous en inquiétez pas! s'écria la mère.
—Des langues envenimées, c'est certain, reprit le vieillard; mais elles n'ont pas tout à fait tort; nous sommes coupables du moins d'une grave imprudence. Ce que nous avons perdu de vue, c'est que les visites d'un jeune monsieur si riche dans notre humble petite maison devaient naturellement amener beaucoup de commentaires. En effet, les villageois ne peuvent pas comprendre quel plaisir un monsieur de la ville, riche et instruit, peut trouver dans la société de gens simples, de pauvres ouvriers tels que nous. Dans leur ignorance, ils se forgent toute sorte de mauvaises pensées sur notre compte; ils bavardent entre eux sur nous, et disent des choses dont la seule idée… En un mot ils nous volent notre honneur et ternissent notre bonne renommée.
Jean Wouters, qui avait d'abord l'intention de faire connaître en peu de mots les raisons de son retour inopiné au logis, tombait maintenant d'une hésitation dans l'autre. Il n'osait pas déclarer quelles raisons on attribuait dans le village aux visites d'Herman Steenvliet. L'innocente Lina n'avait pas mérité une si cruelle injure; lui, son grand-père, ne pouvait pas trouver le courage de lui plonger ce poignard dans le cœur.
—Allons, grand-père, ne vous tourmentez pas pour cela, dit la jeune fille. C'est affreux, c'est agir méchamment avec nous qui n'avons jamais fait de mal à personne; mais nous ne pouvons pas empêcher les méchantes langues d'aller leur train. Que nous fait leur bavardage, aussi longtemps que nous n'avons rien à nous reprocher?
—Oui, mon père, pourquoi nous laisser troubler par ces vains cancans tant que notre conscience ne nous reproche rien?
—Nous avons quelque chose à nous reprocher, enfants. Non, nous n'avons pas fait notre devoir comme il convenait de le faire, dit le vieillard d'une voix plus ferme. Il ne suffit pas de ne point faire le mal, il faut également écarter toute apparence de mal, et ne point donner aux gens de prétexte à commentaires malveillants… Ah! je ne sais vraiment pas comment vous faire comprendre ce que je veux dire… Mon maître m'a appelé dans son arrière-boutique et m'a expliqué comment tout le village fait scandale autour de notre nom parce que M. Herman vient chez nous. Un si riche monsieur de la ville dans la maison d'un pauvre ouvrier, cela ne peut pas durer, prétend-il; cela nous ravirait pour toujours notre réputation d'honnêtes gens; tous les habitants du village nous considéreraient comme des gens sans honneur… J'ai promis à mon patron que nous défendrons à M. Steenvliet l'entrée de notre maison, et qu'il ne remettrait plus jamais les pieds chez nous.
—Quoi? que dites-vous là, grand-père? s'écria impétueusement la jeune fille avec incrédulité! Vous chasseriez M. Herman de notre maison? Cela ne se peut pas. Quel mal nous a-t-il fait?
—Oui, oui, mon père, répondez, quel mal ce bon jeune homme nous a-t-il fait? Le chasser pour faire plaisir à quelques langues envenimées du village? Vous n'en aurez certainement pas le courage.
—Dites ce que vous voudrez, mes enfants, il m'est défendu de rien entendre. Herman Steenvliet ne peut plus nous rendre visite. S'il vient encore une fois chez nous après aujourd'hui, mon patron me renverra de l'atelier. Quelle honte! Et d'ailleurs, où trouverai-je alors du travail et du pain?
Ces mots, qui résonnaient à ses oreilles comme une condamnation, arrachèrent à Lina un cri d'angoisse. Elle se cacha la figure dans les mains et se mit à pleurer en silence. Bientôt les larmes ruisselèrent à travers ses doigts.
Jean Wouters la regardait le cœur serré. Cette extrême tristesse à la seule annonce de l'éloignement de Herman, qu'est-ce que cela signifiait? Ciel, allait-il apprendre un déplorable secret? Avait-il en effet été aveugle, aveugle pour un terrible danger? Se verrait-il forcé de bénir les calomniateurs qui l'avaient rappelé à temps à la conscience de ses devoirs paternels?
Pendant qu'il était assailli de ses pénibles pensées, la mère Anne continuait ses efforts pour lui faire comprendre qu'il n'avait pas le droit d'interdire ainsi brusquement et grossièrement à M. Herman l'entrée de leur maison. Certes, elle pensait aussi maintenant qu'il valait mieux que le jeune homme cessât ses visites, mais on pouvait le lui faire sentir petit à petit. Il était, après tout, un jeune homme bien élevé, auquel ils n'avaient rien à reprocher, et on ne chasse pas ainsi des honnêtes gens comme un voleur ou un mendiant.
La vue de la profonde émotion de Lina semblait avoir irrité le vieillard. Un feu sombre brillait dans ses yeux fixes; ses lèvres étaient contractées, et ce fut d'un ton bref et tranchant qu'il répondit enfin:
—Je n'écoute rien, Anna. C'est mon maître qui m'a envoyé ici. Pauw le tortu a vu M. Herman descendre du train à Loth. Il n'est pas ici; je le regrette. S'il vient en mon absence, envoyez immédiatement Lina à l'atelier pour m'appeler. Je ferai connaître à M. Herman ma résolution irrévocable.
—Ah! mon père, réfléchissez encore quelques jours.
—Plus un mot, Anna; le sentiment du devoir me rend inexorable. Je veux être obéi.
Il se dirigea vers la porte, prêt à partir. Mais malgré ses suppositions douloureuses, son cœur s'ouvrit à la pitié; il alla à Lina, lui prit la main, et lui dit tristement:
—Allons, Lina, séchez vos larmes et prenez courage. La pensée que M. Herman ne reviendra plus jamais ici vous afflige profondément; malheureuse enfant, mettez-vous donc le plaisir de sa société au-dessus du soin de votre propre réputation? Reconnaissez votre devoir: soumettez-vous avec résignation à la nécessité, et votre chagrin sera bien vite passé.
—Mon chagrin, grand-père! répéta la jeune fille; mon chagrin n'est rien… Mais lui, le pauvre jeune homme, vous allez donc le chasser comme un mauvais homme?
—Le chasser, Lina? C'est-à-dire que je lui ferai comprendre qu'il ne peut plus venir nous rendre visite, et qu'il doit se comporter dorénavant comme s'il ne nous avait jamais connus. L'intégrité de notre honneur, le repos de notre vie sont à ce prix.
—Oh! grand-père, comment pouvez-vous être devenu tout à coup si cruel et si impitoyable? Vous allez rendre M. Herman malheureux, peut-être pour toujours. N'affirme-t-il pas lui-même que c'est notre amitié seule qui lui prête la force de ne pas retomber dans les écarts de sa conduite passée? Vous voulez l'abandonner maintenant sans aide, sans soutien, à la séduction des plaisirs bruyants. Prenez encore un peu de patience, quelques semaines seulement, jusqu'à ce qu'il se marie.
—Pas de patience, Lina, cela n'est pas possible. Si M. Herman vient encore nous rendre visite aujourd'hui, comme cela est probable, il faut qu'il entende un adieu définitif.
—Mais, grand-père, ce jeune homme m'a sauvée de la mort.
—Oui, je le sais, mon enfant, mais cela ne fait rien, toutes ces paroles sont superflues. Je ne veux pas être chassé de mon atelier avec la crainte douloureuse de l'avoir peut-être mérité. Maintenant que je sais quel est mon devoir de père et d'honnête homme, rien ne peut me faire reculer. Écoutez-moi bien, Lina. Si M. Herman vient encore ici aujourd'hui, courez au village sans perdre une minute pour m'annoncer son arrivée. Je veux, j'ordonne que vous m'obéissiez en cela. Si vous restiez auprès de M. Herman, si vous lui parliez de toutes ces choses, songez-y, je ne vous le pardonnerais jamais. Vous m'avez bien compris, n'est-ce pas?
Les deux femmes tremblaient en écoutant le son de sa voix qui avait pris un accent impérieux. Jamais elles ne l'avaient vu si sévère, si résolu, si implacable. Il était déjà sorti qu'elles tendaient encore les mains vers lui.
Mais tout à coup il rentra en disant précipitamment:
—La-bas, au bas du chemin creux, arrive M. Herman. Montez toutes les deux à l'étage. Dépêchez-vous. Ne m'entendez-vous pas? Montez, vous dis-je.
La jeune fille poussa un cri de désespoir; elle sa laissa tomber à genoux devant son grand-père et lui dit en pleurant:
—Ah! grand-père, ayez pitié de lui! Il est si bon! Ne lui dites point de paroles dures; ne le rejetez pas dans le désespoir.
—Cela dépendra de lui-même, Lina. Je n'aimerais pas de lui dire des paroles dures, mais s'il veut s'insurger contre la raison et le devoir, alors… Anne, obéissez-moi, montez avec Lina, et ne redescendez pas avant que je ne vous appelle. Je veux être tout à fait seul avec M. Steenvliet.
Lina se leva, et quoiqu'elle tremblât de tous ses membres, elle prit le bras de sa mère et monta l'escalier d'un pas ferme.
Le vieillard agité passa sa main sur son front et essaya de reprendre son calme. La profonde tristesse de Lina, la chaleur de ses supplications en faveur de Herman l'avaient rendu inquiet et défiant. Il commençait seulement à comprendre clairement qu'il devait rester impitoyable… Mais d'un autre côté sa raison lui disait qu'il n'avait pas le droit de parler durement ni impoliment au jeune homme, attendu qu'il ne savait pas si, au fond, il avait à lui reprocher autre chose que l'imprudence dont ils s'étaient tous rendus coupables. Il devait donc rester calme et faire connaître à M. Herman sa volonté sans colère. Mais s'il advenait qu'il opposât de la résistance, s'il refusait de cesser définitivement ses visites, alors lui, Jean Wouters, lui prouverait que les sentiments d'honneur peuvent donner même à un vieillard usé par le travail, la force et la volonté d'accomplir son devoir sans crainte.
A peine ses réflexions l'avaient-elles amené à cette résolution, que Herman Steenvliet parut sur la porte, regarda tout autour de la pièce, et demanda son chapeau à la main.
—Bonjour, père Wouters. Quelle chance et quel plaisir de vous rencontrer ici à cette heure? Je ne m'y attendais pas. Vous n'êtes pas seul à la maison, n'est-ce pas?
—Voici une chaise, Monsieur, grogna le vieux charpentier. J'ai à causer avec vous sérieusement, très sérieusement.
Herman, frappé du ton inaccoutumé du vieillard, le regarda avec étonnement.
—Vous me faites trembler, maître. Est-il arrivé ici un accident?
—Un malheur, un grand malheur! répondit l'autre.
—Ciel! Lina est-elle tombée malade?
—Non, personne n'est malade. Allons, je vous en prie, Monsieur, asseyez-vous, et écoutez avec attention ce que j'ai à vous dire. Je n'ai pas beaucoup de temps; notre entretien doit être court… Le hasard vous a conduit dans notre maison; vous avez trouvé bon, après cela, de venir nous voir différentes fois,—trop souvent pour notre bonheur, hélas!—et nous, dans notre simplicité, nous vous avons reçu sans arrière-pensée, avec plaisir même. Nous sommes de pauvres ouvriers; vous, vous êtes le fils d'un homme riche à millions. Il paraît que, à cause de cette grande différence de conditions, vos assiduités dans cette maison sont considérées par le monde comme compromettantes pour nous. Si vous saviez, Monsieur, quelles choses odieuses on raconte de nous dans le village!
—Je le craignais: l'aubergiste de l'Aigle d'or s'est vengé! soupira Herman.
—L'aubergiste de l'Aigle d'or ou d'autres, cela n'y fait rien. La vérité, la triste vérité est que notre pauvre Lina a perdu sa bonne réputation peut-être pour toujours. A peine si j'ose vous déclarer ce que l'on dit et ce que l'on croit d'elle. On assure qu'elle vous attire ici pour avoir de l'argent de vous; que vous lui donnez des robes de soie et des bijoux. Qu'on l'a rencontrée à Bruxelles se promenant a votre bras…
—Ah! les vipères! s'écria le jeune homme qui se leva en serrant les poings. Les serpents, qui crachent leur bave sur Lina, sur cet ange si pur, si noble de cœur!… Ah! cela ne durera pas longtemps: je cours au village, et je saurai bien fermer la bouche à ces lâches calomniateurs.
—Non, Monsieur, vous ne ferez pas cela, je vous le défends, dit le vieillard en lui faisant signe de se rasseoir. Voulez-vous donc par votre intervention publique, donner raison à la malignité des gens et rendre tout le village hostile à notre pauvre Lina? Ce n'est pas par la violence que l'on peut combattre la calomnie: au contraire, ce serait jeter de l'huile sur le feu. Il n'y avait qu'un moyen de prévenir le mal; il n'y a qu'un moyen pour en diminuer l'effet autant que possible, maintenant que le mal s'est produit. Vous avez plus d'esprit, plus d'expérience du monde que nous, vous, Monsieur Steenvliet. Votre conscience, votre cœur devraient vous avoir depuis longtemps indiqué ce moyen.
—Ah! ils me l'ont indiqué, murmura le jeune homme.
—Est-il possible? Et vous n'avez pas écouté leur voix?
—Ce qui est arrivé, je le craignais depuis longtemps. Il y a plus de quinze jours que je voulais vous annoncer ma ferme résolution de ne plus venir vous voir désormais.
—Hélas! pourquoi ne l'avez-vous pas fait?
—Vingt fois j'ai eu l'adieu sur les lèvres, père Wouters; mais chaque fois le courage de le prononcer m'a manqué. Je n'ai pas bien agi, je le reconnais trop tard. Pardonnez-le moi.
—Vous reculiez devant le chagrin que vous pensiez devoir résulter pour Lina de votre départ?
—Non, ce n'était pas là la cause de ma faiblesse. Je ne veux pas vous tromper, c'est l'égoïsme qui m'a retenu. Et qu'il y a-t-il d'étonnant? Réfléchissez un peu, père Wouters: feu ma mère m'a mis au cœur le désir des plaisirs tranquilles, simples, modestes, l'aspiration vers une amitié douce et désintéressée… et malgré cela, j'étais en voie de perdre complètement ma santé, mon intelligence et mon honneur dans les débordements d'un libertinage stupide. Je me méprisais moi-même; j'étais dégoûté de la vie. Ici, dans votre humble maisonnette, mon âme a retrouvé la paix; j'ai été réconcilié avec ma conscience, et la vie m'a souri de nouveau… Renoncer à ce bonheur, à cette délivrance,… me retrouver seul, sans appui, sans consolation, dans un monde que je hais! Ah! c'était trop pénible. Dire pour toujours adieu à vous, à la bonne mère Anne, à Lina, cela m'effrayait; et si bien convaincu que je sois que cet adieu définitif devra tout de même être prononcé une fois, je différais cette triste échéance pour prolonger mon bonheur d'un jour, d'un seul jour.
—Mais maintenant, Monsieur?
—A présent, père Wouters, c'est décidé. Après aujourd'hui, je ne ferai plus aucun effort pour vous revoir, ni votre femme, ni Lina… Ah! si vous saviez, père Wouters, comme cette séparation irrévocable me déchire le cœur!
Jean Wouters était ému.
—Allons, mon jeune ami, dit-il d'un ton consolant, ne perdez pas courage. Nous avons été tous également imprudents. Peut-être, lorsque vous ne viendrez plus chez nous, les gens reconnaîtront-ils leur erreur. Mais si même notre bonne réputation devait en rester atteinte, comme cela est à craindre, eh bien, nous le supporterons sans vous accuser pour cela.
—Oui, vous êtes assez généreux pour me pardonner ma faiblesse, dit Herman d'un ton amer, mais je ne me la pardonne pas moi-même; je ne me pardonne pas d'avoir, par lâche égoïsme, exposé votre bonne Lina à la calomnie des mauvaises langues. Je le regretterai toute ma vie. Hélas, l'innocente compagne de jeux de mon enfance, elle dont la douce amitié m'a tiré de l'abîme de l'abjection et du désespoir, je l'ai jetée en pâture à la malignité publique; je suis cause que son nom est souillé du venin de la calomnie, et restera peut-être souillé. Dieu, qui lit dans mon cœur, sait bien que je donnerais tout au monde pour racheter le mal que je lui ai fait… mais je ne le puis pas!… Pourquoi ne suis-je pas un pauvre ouvrier comme vous? Pourquoi cet argent maudit se trouve-t-il entre nous, si ce n'est pour m'empêcher de vous faire triompher de la calomnie en vous élevant au-dessus d'elle? Ah! ciel, je suis fou de colère et de chagrin. Ma tête tourne… Je ne sais plus ce que je dis!
Herman s'était levé et avait pris la main du vieillard.
—Maintenant, père Wouters, adieu! murmura-t-il les larmes aux yeux.
Je m'en vais: vous ne me reverrez plus.
—Monsieur Herman, nous nous comprenons bien, n'est-ce pas, plus jamais?
—Non, plus jamais… Je vais me marier avec une demoiselle de la haute noblesse. Priez Dieu pour moi, père Wouters, afin que, dans ce brillant mariage, il me fasse retrouver quelques miettes du bonheur, de la paix de l'âme que me fait perdre cette douloureuse séparation.
Il se dirigea vers la porte d'un pas ferme et résolu; mais là il s'arrêta et regarda le charpentier d'un air suppliant, comme pour lui demander quelque chose.
—Soyez généreux, répondit le vieillard à cette prière muette; épargnez-leur cette triste émotion.
—Un mot, un seul mot!
—Les larmes de deux pauvres femmes changeraient-elles quelque chose à la fatalité qui pèse sur nous?
—Non, vous avez raison, maître. Adieu! Adieu! Et, étouffant un cri de désespoir, Herman Steenvliet sortit de la maison en courant et reprit le chemin creux, sans remarquer deux ou trois paysans qui l'épiaient et qui le suivirent des yeux en échangeant de grossières plaisanteries.