XIII

Le baron d'Overburg était allé en voiture ouverte à la station du chemin de fer pour aller au-devant de son oncle le marquis qui l'avait averti de son arrivée par télégramme.

Pendant ce temps la baronne se tenait, avec tous ses enfants, dans un des salons du château, prête à recevoir le marquis.

Quoiqu'elle fût intérieurement inquiète et triste, elle feignait une grande liberté d'esprit, et essayait de faire comprendre à ses filles qu'il était de leur devoir de se montrer gaies, afin que M. de la Chesnaie ne doutât pas de leur vif désir de voir s'accomplir le mariage de Clémence avec Herman Steenvliet.

Alfred seul répondit à ces conseils par un murmure de protestation. Malgré sa conduite légère, le jeune homme avait un caractère fier, et parmi toutes ses sœurs, il avait toujours aimé Clémence d'une amitié particulière, à cause de son bon cœur et de sa complaisance. Il savait combien elle était tourmentée et même malade par la seule idée que cette mésalliance allait la faire déchoir de sa noblesse. Il reconnaissait bien, à la vérité, que ce mariage, imposé par la fatalité, ne pouvait pas être évité; mais feindre la joie en ce moment où sa sœur allait être définitivement condamnée, il n'en avait pas la force.

Clémence, au contraire, assurait à sa mère qu'elle exécuterait ses promesses résolument et sans hésiter, et qu'elle ne laisserait pas supposer au marquis, ni par un mot, ni par un geste, qu'elle ne consentait que malgré elle à une alliance dont elle n'espérait aucun bonheur.

Mais ce que la pauvre jeune fille ne pouvait cependant pas cacher, c'était la pâleur de son visage et la fatigue de ses yeux battus. Il ne pouvait pas non plus échapper à l'attention de M. de la Chesnaie que, depuis son départ pour Monaco, Clémence avait sensiblement maigri. Mais en disant qu'elle avait eu la fièvre, et qu'elle n'en était débarrassée que depuis quelques jours, on éviterait toute explication ultérieure à ce sujet.

Quant aux jeunes sœurs de Clémence, celles-là étaient réellement joyeuses. Le mariage de leur aînée les sauvait d'un sort malheureux, et ouvrait devant elles un avenir sans nuages. Sans doute, elles eussent, pour elles-mêmes, repoussé un semblable mariage avec mépris; mais puisque Clémence se déclarait prête à l'accepter, et qu'il n'y avait pas d'autre moyen d'échapper à la déchéance, elles étaient disposées à faire tout ce qu'il fallait pour que le marquis envisageât ce mariage sous le jour le plus favorable.

Tandis que la baronne les confirmait dans ces bonnes résolutions, un domestique vint annoncer que M. le baron et M. le marquis arrivaient au bout de l'avenue.

Madame d'Overburg et ses enfants sortirent pour se rendre dans la cour d'honneur, au sommet du grand escalier du château.

Dès que la voiture eut franchi la grille de fer aux lances dorées, et qu'ils purent apercevoir le marquis, ils se mirent à agiter leurs mouchoirs et à le saluer de loin de leurs compliments de bienvenue.

—Que Clémence aille en avant, dit la baronne, elle est sa filleule, et elle doit l'embrasser la première.

Le marquis de la Chesnaie était un vieillard de plus de soixante-dix ans, très maigre, avec un front profondément ridé et des yeux très enfoncés sous l'orbite. Ses cheveux, blancs comme neige, et quelque chose de sévère dans son regard, lui donnaient un air imposant. Sa physionomie inspirait le respect.

En ce moment-là il ne devait pas être de bonne humeur, car il répondit par un sourire à peine perceptible aux bruyants souhaits de bienvenue de ses nièces.

A peine avait-il mis pied à terre avec l'aide d'Alfred, que Clémence se jeta à son cou et l'embrassa avec une tendresse sincère. Elle avait d'ailleurs pour son parrain un profond respect et une véritable affection.

—Ma pauvre Clémence, dit le marquis, l'amour est aveugle, je le sais; mais cependant je ne me serais pas attendu à pareille chose de votre part; une mésalliance! Vous, ma chère filleule, la femme d'un bourgeois!

La jeune fille fit un effort sur elle-même et répondit d'une voix qui s'étranglait dans sa gorge:

—Mon cher parrain il est si bon; son cœur est si noble!

—Si vous l'aimez, si votre amour est assez profond pour que vous lui fassiez le sacrifice de votre noblesse…

En ce moment les sœurs de Clémence accoururent avec une joyeuse impatience, se jetèrent au cou du vieillard et lui souhaitèrent la bienvenue en le comblant de marques de tendresse et en le félicitant chaleureusement de son heureux rétablissement.

L'entretien de Clémence avec le marquis fut donc momentanément interrompu, et le vieux gentilhomme, traîné par beaucoup de mains amies, se laissa emmener dans le château et introduire au salon où on le fit asseoir dans le fauteuil le plus confortable.

Il eut toutes les peines du monde à répondre aux nombreuses questions qu'on lui adressait de tous côtés sur son séjour à Monaco, sur sa maladie et son heureuse guérison. L'épanchement de la joie générale, la chaleur de ces témoignages de sympathie, paraissaient au marquis quelque chose d'extraordinaire. Même les efforts que faisaient le baron et la baronne pour le flatter et lui plaire, ne lui semblaient pas exempts de contrainte. Quelle raison pouvait-on avoir d'exagérer visiblement les manifestations de l'affection qu'on lui portait? Et pourquoi Clémence, la seule peut-être qui l'aimât sincèrement, était-elle la seule qui restât tranquille et réservée?

Cette pensée lui fit considérer sa filleule avec plus d'attention. Comme elle était pâle! Non, il ne se trompait pas, elle avait beaucoup maigri. Qu'est-ce que cela signifiait?

—Venez donc un peu près de moi, Clémence, lui dit-il, j'ai, quelque chose à vous demander. Votre visage, qui a d'assez fraîches couleurs habituellement, est à présent fort pâle. Avez-vous du chagrin?

—Oui, marquis, vous l'avez deviné, se hâta de répondre le baron. Vous comprenez? L'inquiétude, la crainte de vous voir peut-être vous déclarer contre son mariage; et sans votre consentement elle n'oserait jamais…

—Est-ce vrai, Clémence?

—Oui, mon bon parrain, c'est ainsi. La crainte que…

—Et cette crainte vous aurait fait maigrir?

—Elle a eu la fièvre, interrompit une des sœurs, mais depuis huit jours elle est tout à fait guérie.

Le marquis prit la main de la jeune fille.

—Clémence, dit-il, je ne dois pas vous cacher que votre projet de mariage avec un roturier a été pour moi une source de chagrin. Cela me fait vraiment de la peine de penser que vous, ma chère filleule, vous viviez dorénavant dans un monde inférieur… Mais, si vous croyez que votre bonheur dépend de cette union inégale, si vous courez le danger de devenir gravement malade, si l'on résiste au vœu de votre cœur, je ne serai pas assez cruel pour sacrifier votre santé et votre bonheur pour des motifs de convenances sociales. Venez, affirmez-moi que vous souhaitez ce mariage de toutes les forces de votre âme.

La jeune fille jeta sur lui un regard plaintif et languissant; elle hésitait; le mot fatal se refusait à sortir de ses lèvres.

—Répondez donc, Clémence, dit sa mère d'un ton pressant.

—Eh bien, mon enfant, dites-moi que vous désirez ardemment ce mariage, répéta le vieillard.

—Oui, oui, je le désire ardemment, balbutia-t-elle.

—Votre consentement la rendra si heureuse: ajouta le baron.

—Eh bien, soit, Clémence, reprit le marquis. Puisque vous le voulez, devenez donc la femme de… Mais, ô ciel! vous frémissez? vous devenez encore plus pâle? Qu'est-ce que cela signifie?

La jeune fille poussa un soupir étrange et se mit à trembler si visiblement sur ses jambes que sa mère accourut pour la soutenir, mais elle en profita pour murmurer à son oreille quelques paroles sévères, afin de lui faire comprendre que l'heure était solennelle et qu'elle devait tenir sa promesse.

La pauvre fille rassembla tout son courage, retourna auprès du marquis et lui dit:

—Ah! merci, mon bon parrain, c'est la joie qui m'émeut si profondément.

Mais le marquis ne se laissa pas tromper cette fois. La méfiance s'était glissée dans son esprit, et il commençait à douter si Clémence ne lui cachait pas le véritable état de son cœur sous la pression d'une violence secrète.

Cette pensée le blessa et l'effraya. Il se leva, regarda sévèrement le baron, et dit d'un ton qui n'admettait aucune réplique:

—Ce consentement que l'on attend de moi est, dans tous les cas, une chose de la plus haute importance; il pourrait devenir, à mon insu, une décision fatale. Puisque j'ai à remplir ici le rôle de juge, je veux être bien et complètement éclairé avant de rendre mon arrêt. Laissez-moi causer pendant quelques instants seul avec Clémence. Si dans cet entretien je trouve de quoi dissiper mes doutes, je donnerai mon consentement sans hésiter… Venez, Clémence, ne tremblez pas: votre bonheur est mon unique but. Suivez-moi, mon enfant.

Le baron et sa femme s'efforçaient de cacher l'inquiétude et la crainte que leur inspirait l'intention du marquis. Ils n'osaient pas faire d'objections et se bornaient à engager Clémence à la fermeté par leurs regards suppliants et par leurs gestes significatifs.

—Entrez dans le grand salon, mon oncle, personne ne vous y dérangera, dit M. d'Overburg, très rassuré en apparence sur le résultat de cet entretien.

Mais le marquis, qui connaissait parfaitement les êtres du château, traversa un long corridor, et ouvrit la porte d'une pièce qui avait vue sur le parc.

—Asseyez-vous, Clémence, dit-il en lui avançant un siège. On dirait que vous avez peur. En ce cas, vous avez tort, car je n'ai pas d'autre intention que de bien savoir ce que vous désirez réellement. Je veux me conformer à vos souhaits, et, pour que vous ne craigniez pas de me dire la vérité, je fermerai la porte à clé en dedans.

La jeune fille le suivait de l'œil en tremblant. Sa situation était véritablement cruelle, son sang se glaçait à l'idée de tromper son bon parrain en ce moment solennel. Si la force lui manquait pour le faire, elle rendait son consentement impossible, et condamnait ses parents et ses sœurs à la pauvreté. Par un suprême effort sur elle-même elle rassembla tout son courage et résolut de se résigner encore à ce dernier sacrifice, le plus pénible de tous. Mais, ô Dieu, ne succomberait-elle pas dans la lutte contre la vérité?

Lorsque le marquis se fut assis en face d'elle, il lui dit:

—Clémence, vous avez toujours montré, plus que vos frères et sœurs, que vous sentez et que vous savez quels devoirs impose à l'homme le privilège d'être sorti d'une race illustre. J'ai toujours trouvé en vous la conviction que nous devons reculer devant tous les actes qui peuvent ternir l'éclat du nom de nos aïeux ou souiller l'honneur de notre race. Aussi lorsque votre père m'écrivit que vous, vous-même, Clémence, vous imploriez mon consentement pour pouvoir contracter mariage avec le fils d'un bourgeois, je fus comme frappé d'un coup de foudre, et je restai pendant plusieurs heures absorbé par mes tristes réflexions sur ce revirement inattendu dans vos idées. Cela me paraissait absolument impossible; mais les affirmations répétées de votre père ne me permirent point de persister dans mes doutes. Je n'en disconviens pas, ce mariage,—une mésalliance au premier chef,—me rendit pendant quelques semaines triste et malheureux. Certainement j'aurais refusé mon consentement, si, d'un autre côté, je n'avais pas été forcé de reconnaître que ce mariage était un moyen de tirer vos parents d'une situation critique et très difficile. Connaissez-vous cette situation telle qu'elle est?

—Je la connais tout à fait, répondit la jeune fille.

—Eh bien, Clémence, si je m'apercevais cependant que vous n'acceptez la main du jeune M. Steenvliet que d'après les conseils de vos parents, et non sans contrainte, alors, certainement je ne me sentirais pas la force de concourir à votre malheur en vous donnant mon consentement.

—J'espère que je serai heureuse, mon bon parrain. Personne n'exerce la moindre pression sur moi.

—Alors, c'est probablement qu'une sympathie, secrète et réciproque vous attire l'un vers l'autre. En pareil cas, vous ne seriez peut-être pas malheureuse, quoique j'en doute fort. Vous l'aimez donc bien sincèrement? Répondez-moi sans crainte: je suis un vieillard et je suis votre parrain.

—Je l'aimerai.

—Quoi! l'amour doit encore venir?

—Non, non, je l'aime maintenant, depuis longtemps, balbutia la jeune fille.

—C'est donc un bien beau garçon?

—Beau et bon. Il a un million de dot. Son père possède des richesses immenses; il est fils unique, et il héritera de tout.

La jeune fille avait prononcé ces derniers mots avec une sorte d'animation fébrile; le marquis la regarda avec étonnement et secoua la tête d'un air de doute.

—Pauvre Clémence, dit-il, seraient-ce peut-être ses millions qui vous séduisent? Je ne puis le croire. Pour nous surtout, l'argent n'est pas une source d'honneur ni de mérite. Notre richesse consiste dans les services que nos aïeux, de père en fils, ont rendus au roi et au pays, dans notre sang versé, dans les faits héroïques accomplis, dans tous les sacrifices pour conserver pur et sans tache le nom de notre race a travers tous les événements de l'histoire et toutes les séductions du monde.

—Je le sais, mon cher parrain, soupira la jeune fille, et cependant…

—Et cependant vous désirez vous marier avec Herman Steenvliet?

—Oui, je le désire!

—Bien sincèrement?

—De tout mon cœur!

—Vous dites tout cela d'un singulier ton, mon enfant. Enfin soit. Je me permettrai encore une seule réflexion: Je voudrais être convaincu que vous avez aussi envisagé cette affaire importante sous son aspect défavorable… Vous ne pouvez pas avoir oublié, Clémence, que, dans la bourgeoisie où vous voulez entrer, votre noblesse de race ne vous suivra pas. Vous-même et vos enfants vous serez désormais des bourgeois, et bourgeois vous resterez. Avez-vous songé combien il est triste pour une femme de descendre les degrés de l'échelle sociale? Vos frères, vos sœurs, vos parents, moi-même, nous devrons vous regarder d'en haut, et là où nous devions chercher une noble dame, avec un beau nom, une baronne, une comtesse, notre égale enfin, nous ne trouverons plus qu'une certaine madame Steen… Steenvliet, perdue dans la bourgeoisie travailleuse et esclave des affaires. Ah! ma pauvre filleule, j'avais rêvé pour vous un sort brillant, mais, puisque vous le voulez, puisque vous me suppliez de consentir à cette mésalliance, eh bien…

Clémence, succombant aux souffrances de son cœur brisé, avait posé sa tête sur la poitrine du vieillard et pleurait sans rien dire; ses larmes coulaient en silence.

Ce que venait de dire son parrain, ce n'était que la traduction des réflexions amères qu'elle faisait depuis longtemps dans l'insomnie de ses nuits solitaires, et qui la rendaient malade en faisant bouillir son cerveau. La douleur l'avait vaincue, et cependant elle luttait encore pour s'armer d'un nouveau courage et pour reprendre le rôle qu'on l'avait chargée de jouer.

—Ah! Clémence, je le soupçonnais bien, vous me cachez quelque chose, murmura le marquis.

—Non, non, vos paroles sévères m'émeuvent, mon cher parrain, murmura-t-elle en tendant vers lui ses mains suppliantes. Ah! je vous en prie, ne me refusez pas votre consentement, vous me rendriez bien malheureuse!

Mais le marquis se leva et grommela avec amertume:

—On me trompe ici. N'essayez pas de feindre plus longtemps, Clémence, je vois bien que ce mariage vous fait peur. Je ne m'étonne plus de vous voir si pâle et si maigre… Je ne donne pas mon consentement!

—Mon parrain, mon bon parrain, ayez pitié de moi, ayez pitié de mon pauvre père.

—De votre père? C'est donc lui qui vous impose sa volonté? Je comprends maintenant le ton étrange de ses lettres. Il voulait m'arracher mon consentement par la ruse; mais ce jeu indigne doit cesser. Je vais lui parler. S'il ne me dit pas la vérité, qu'il craigne les suites de ma colère.

En achevant cette menace, il se dirigea vers la porte. Mais la jeune fille, avec de nouvelles larmes, courut se jeter à son cou et s'efforça de le retenir. Le vieillard, profondément blessé, demeura sourd à ses prières; il se dégagea de ses bras en grommelant d'un air sombre:

—Non, non, je n'écoute plus rien. Je veux savoir la vérité. Et malheur à votre père si mes soupçons sont fondés!

—Eh bien! restez, mon cher parrain, je vous confesserai toute la vérité, dit tout à coup la jeune fille, encore toute frémissante d'angoisse, mais avec un regard plein de résolution.

Le marquis la regarda avec étonnement:

—Est-ce bien sincère, cette fois, ce que vous me dites-là, Clémence, dit-il. Ne vous abusez pas vous-même, mon enfant, vous n'auriez pas le courage d'accuser votre père.

—En effet, répliqua-t-elle, mais le courage ne me manquera pas pour remplir mon inexorable devoir, pour justifier mon pauvre père à vos yeux et pour vous convaincre que vous ne pouvez pas refuser votre consentement à mon mariage. Puisque nos confidences craintives et notre prudence calculée n'ont pas su vous donner cette conviction, la vérité, la simple et rude vérité le pourra peut-être. Écoutez-moi, mon bon parrain, je ne vous cacherai rien, rien absolument.

—Quel incompréhensible secret pèse donc sur vous, mon enfant? dit le marquis. Vous avez peur du mariage projeté, et vous vous faites violence à vous-même pour m'arracher mon consentement à ce mariage! Parlez donc, parlez, je vous écoute.

—J'ai vu à peine trois fois ce monsieur Herman Steenvliet, dit-elle en hésitant d'abord, mais sa voix reprit insensiblement de l'assurance. C'est un gentil garçon, bon, intelligent, discret et bien élevé. Mais je suis un rameau de l'antique souche des Overburg; mon cœur ne pouvait, sans y être contraint, s'ouvrir pour un homme qui n'a pas de sang noble dans les veines.

—Vous ne l'aimez donc pas, Clémence?

—Lorsque la fatalité m'imposa comme un devoir impérieux et implacable la nécessité d'accepter cette mésalliance, je frémis de tous mes membres d'aversion et de douleur. J'ai pleuré en secret, pendant des semaines entières, dans la solitude de mes nuits sans sommeil; la fleur de la santé a disparu de mes joues, et j'ai maigri affreusement. Ah! je vais faire abstraction de ma naissance, de ma noblesse; c'est comme si j'avais à faire le sacrifice de ma vie même. Et néanmoins, il faut que cela s'accomplisse!

—Est-ce votre père qui vous contraint à ce mariage?

—C'est la fatalité, l'inexorable fatalité.

—Je ne vous comprends pas, mon enfant.

—Mon père, par l'escroquerie du caissier de la banque La Prudence, a perdu énormément d'argent. Nous étions menacés de la ruine, de la pauvreté, de la honte. Tous nos biens, même notre château, le berceau de notre famille, allaient être vendus. Ce malheur ne pouvait être conjuré que par le sacrifice d'une victime expiatoire, et cette victime expiatoire, c'est moi!

—Vous exagérez sans doute, dit le marquis en secouant la tête; votre père a perdu deux cent mille francs dans la faillite de la banque; mais cette perte le laissait bien loin de la ruine. Pourquoi parlez-vous donc de si terribles choses?

—C'est que mon père, de crainte de vous affliger, ne vous a pas tout dit, reprit la jeune fille. Sa perte, à la suite de la faillite de La Prudence, s'élève à près d'un demi-million.

—Un demi-million, ô ciel! Comment cela est-il possible?

—Depuis longtemps, mon cher parrain, mes parents se trouvaient dans une situation pénible; nos revenus n'étaient plus suffisants; nous allions chaque jour en arrière; une déchéance lente, mais certaine, nous menaçait, Alors mon père à cherché des moyens d'augmenter ses ressources; il a grevé nos biens pour une somme de deux cent mille francs, pour laquelle il a pris des actions dans la banque La Prudence.

—Oui. je sais cela, mon enfant, et cet argent est malheureusement perdu.

—Ce que vous ne savez pas,—je tremble, j'hésite à vous le révéler, mais vous devez connaître la vérité, toute la vérité,—ce que vous ne savez pas, c'est que mon père s'est laissé entraîner par deux ou trois administrateurs de cette banque, à jouer avec eux à la Bourse, et qu'il a emprunté, pour cela, à la Banque, deux cent cinquante mille francs.

—Et cette somme énorme?

—Est également perdue.

—Quoi? Que dites-vous? s'écria le marquis en se levant brusquement. Votre père a joué à la Bourse avec de l'argent qui ne lui appartenait pas? Mais cela est affreux!

—Il s'est laissé entraîner par des hommes qui jouissaient de l'estime générale, par des nobles, ses amis, entre autres par le baron Van Listerberg, qui est devenu comme lui la victime de la fortune adverse.

Le vieillard, profondément troublé, n'écoutait plus ses explications; il se passait fiévreusement les mains dans les cheveux, ses yeux enflammés regardaient dans le vide, et il grommelait d'indistinctes menaces.

—Je vous en prie, cher parrain, écoutez-moi jusqu'au bout, supplia la jeune fille. Je vous ai dit la vérité, dans l'espoir de vous convaincre que vous devez donner votre consentement à mon mariage. Nous sommes pauvres, nous serons chassés du château de nos pères, si je refuse la main de M. Herman Steenvliet, Mes parents, mes frères et sœurs,… toute notre famille doit être sauvée de la misère et de la honte. Le sacrifice est pour moi pénible et effrayant; mais le devoir commande. Dieu, dans sa miséricorde, soutiendra mes forces et me récompensera.

—Mais cela est inouï, cela est horrible! s'écria le marquis, répondant à ses propres pensées. Quoi! il dissipe un demi-million à des spéculations de Bourse, et quand il a livré ainsi à des chevaliers d'industrie le restant de son héritage paternel, il vous vend, vous, Clémence, la plus noble de ses enfants! Il vend votre naissance, votre sang, votre bonheur, pour payer sa folle imprudence! Marché honteux et qui crie vengeance. Et j'y consentirais? Non, non, jamais! Cessez, Clémence, ma colère est légitime, je suis inexorable. Laissez-moi sortir: votre père doit rendre compte de sa duplicité à mon égard. Je veux lui parler sans retard; il saura ce qu'il en coûte de me tromper si effrontément!

Il se tourna vers la porte. La jeune fille tomba à genoux devant lui et l'implora, les larmes aux yeux, pour son malheureux père. Mais le marquis, tremblant d'indignation, la repoussa doucement en disant:

—Restez ici, Clémence, restez. Séchez vos larmes, mon enfant: vous n'épouserez pas ce bourgeois enrichi. Je reviens près de vous tout de suite.

Et, sans s'arrêter davantage aux plaintes désespérées de la jeune fille, il sortit de l'appartement.

Clémence, pâle comme une morte d'inquiétude et d'effroi, sa laissa tomber sur une chaise. Elle pleurait à chaudes larmes, et frémissait à l'idée qu'en déclarant la vérité, elle ne fût la cause de plus grands malheurs. Non seulement le marquis allait accabler son père de cruels reproches, mais il le déshériterait probablement. Et ainsi toute espérance leur était enlevée, même dans l'avenir!

Mais, parmi les réflexions qui traversaient son esprit troublé avec la rapidité de l'éclair, il y en avait une moins pénible et moins inquiétante.

Son parrain avait dit: Vous ne serez pas la femme de ce bourgeois. Quelle était donc son intention? Aurait-il le projet magnanime de payer la dette de M. d'Overburg envers l'entrepreneur, et de le libérer ainsi de la contrainte qui pesait sur lui? C'était peu probable, mais qui pouvait le savoir?… et d'ailleurs, en supposant qu'il n'en fût rien et que son père fût déshérité, ne lui restait-il pas la ressource d'accepter la main d'Herman Steenvliet, et d'ouvrir à ses parents une nouvelle source de prospérité?

Son attention fut attirée par un bruit de voix qui parvenait indistinctement à son oreille, à travers le mur mitoyen de la salle voisine. Ce bruit devint insensiblement plus fort, et bientôt elle distingua les voix de son père et du marquis, sans comprendre cependant ce qu'ils disaient. On discutait, on disputait même violemment; la voix de son parrain éclatait parfois en sons aigus qui trahissaient la colère et l'amertume.

Clémence s'était levée et écoutait toute tremblante. Combien elle regrettait maintenant son imprudence! Elle implorait à mains jointes la protection de Dieu pour son malheureux père.

Mais elle entendit tout à coup la porte du salon s'ouvrir avec violence, et sa mère pousser un cri déchirant de détresse. Elle sortit rapidement de la pièce où elle se tenait, et vit le marquis paraître au fond du couloir.

—Non, s'écriait-il, en se retournant encore du côté du salon, non, je ne vous connais plus. Vendez votre enfant, bourreaux que vous êtes; moi je retourne à Monaco, et je veux y finir mes jours. Et, quant à mon héritage, vous n'en aurez pas un sou. Adieu!

Et il dirigea ses pas avec une hâte fiévreuse vers la porte de sortie.

La jeune fille, pleurant et gémissant, courut après lui, le rejoignit dans la cour d'honneur, lui jeta les bras autour du cou, et essaya de le ramener au château par ses pleurs, par ses supplications, par la violence même.

—Clémence, ma pauvre filleule, ne n'empêchez pas de partir, dit tristement le marquis, je ne puis plus rien pour vous; hélas, vous êtes condamnée!

—Oh! mon cher parrain, vous, mon unique espoir, mon seul refuge, ne m'abandonnez pas. Venez, venez, pardonnez à mon père; je vous aimerai, je vous remercierai, je bénirai votre nom jusqu'à mon dernier soupir!

Des larmes jaillirent des yeux du vieillard, et épuisé par ces scènes successives, vaincu par le chaleureux appel de sa chère filleule, il se laissa ramener au château.