IV

Avec Septembre dans les petites villes l’année finit. Dès que souffle le premier vent froid, que tombent les premières feuilles, on se hâte de jeter fagots et bûches sur les tisons qui tout l’été servirent seulement à faire bouillir l’eau dans la marmite. Les portes, les fenêtres ne sont plus ouvertes toute la journée. Sur les routes plus de promeneurs. La vie déserte les champs où ne s’entend plus que le grincement d’une araire ; les gamins qui rentrent à l’école désertent les rues. Dès les premiers jours d’Octobre il se fait un grand silence.

Alors la vie ressuscite à Paris. Elle fermente dans cette cuve immense qui finira par faire craquer les cercles de pierres et de ciment qui l’entourent. Une vapeur monte qui cache le ciel d’automne : à Paris on ne s’occupe jamais du ciel. Ici aussi les feuilles tombent mais elles sont aussitôt emportées dans les tourbillons que soulèvent les autos lancées à toute vitesse. De nouveau l’on hésite à traverser les larges avenues encombrées de voitures ; les cafés se repeuplent. Des forces renouvelées circulent ; des yeux luisent, à retrouver les becs de gaz flambant à cinq heures du soir : les nuits ne sont jamais assez longues.

Mais à Paris ceux-là existent pour qui tous les jours de l’année se ressemblent. Aussitôt arrivée Jeanne ouvrit les deux fenêtres, épousseta les meubles. Elle changea les rideaux, heureuse. Le lendemain matin ils reprirent leur vie de travail.

Vaneau fit appel à tout son courage pour aller frapper à la porte d’une revue qui publiait des vers. Au fond d’une cour, de l’autre côté de l’eau, un dimanche matin il sonna timidement. Il ne se présentait pas ivre d’orgueil juvénile avec la lettre de recommandation d’un maître illustre. Mais il venait offrir divers spécimens de son savoir-faire, recopiés d’une écriture appliquée, sans une rature, chaque virgule à sa place, avec la crainte que l’on n’en voulût pas. Il s’expliqua tant bien que mal :

— Je crois m’être perfectionné moi-même… tout seul… sans conseils… Je ne connais personne… J’ai commencé par écrire de mauvais vers… J’ai pensé que… Je suis venu vous trouver…

— C’est que nous recevons beaucoup de vers ! répondit le directeur, un homme jeune encore, d’allures presque militaires mais bienveillant. Notre petite revue ne suffirait pas à en imprimer la dixième partie. Je dois vous dire d’ailleurs que huit sur dix de ces pièces sont exécrables. Mais voyons ce que vous m’apportez.

Vaneau tira de sa poche en tremblant ses deux sonnets et sa ballade. Son destin allait se jouer. Tout de même il était heureux à la pensée que pour la première fois de sa vie il pénétrait dans « les bureaux » d’une revue littéraire. Des brochures, des volumes étaient empilés sur un coin de la table.

— Vos vers sont bien, monsieur ! lui dit le directeur.

Le « ah ? » de stupéfaction que poussa Vaneau ne l’empêcha point de continuer :

— Dès que je le pourrai, je vous publierai votre ballade. Dans deux ou dans six mois ? Je ne sais.

Mais Vaneau n’en demandait pas tant. Il lui suffisait que ses vers eussent été jugés bons par un directeur de revue littéraire. Ce fut tout juste s’il ne dit pas :

— Je vous en prie. Vous devez avoir beaucoup d’autres choses à publier. Je ne veux pas que mes vers soient pour vous un sujet d’ennui puisqu’il faudra que vous leur cherchiez une place. Rendez-les-moi. Je suis ravi qu’ils vous aient plu, tout simplement.

Il lui serra la main avec des envies de lui sauter au cou et s’en fut enivré. Sa fortune était faite. Il y avait longtemps que cela ne lui était arrivé et Jeanne dirait ce qu’elle voudrait : il s’offrit une absinthe. Il fallait qu’il fêtât de cette façon tous les événements joyeux de sa vie. Aimer s’asseoir dans les cafés est une vieille habitude que l’on rapporte de la caserne et dont on ne se débarrasse pas aisément. Toute sa vie lui remontait au cerveau par chaudes bouffées. Il se souvint de l’absinthe prise quelques années auparavant un soir d’hiver dans sa petite ville, de son enthousiasme qui n’avait pas tenu longtemps. Ces rêves devenaient donc une réalité ? Il allait donc connaître la gloire ? Il se souvint de Lucie. Quel dommage qu’il ne pût lui faire part de ce triomphe ! Il ne doutait pas qu’elle n’y eût été sensible.

Quand il rentra Jeanne ne l’interrogea même point. Devant la glace elle achevait de se coiffer. Il allait être midi et demi : à cette heure le dimanche ils se mettaient à table. Il dut lui dire :

— Eh bien, tu ne me demandes pas comment j’ai été reçu ?

Elle eut un geste qui signifiait :

— Oh ! tu sais, pour ce que ça m’intéresse !… Je te laisse faire ce que tu veux. Je ne t’empêche pas de faire de ta poésie mais laisse-moi tranquille le plus possible avec ça.

Comme il avait besoin de parler il lui raconta tout de même l’entrevue par le menu. Pour lui ce fut une belle journée.

Il fallut aussi que le lundi matin il en fît part à Dominique. Mais celui-ci fit la sourde oreille d’abord et dit ensuite :

— Moi je ne me suis jamais occupé de ça !

Dominique avait sur la dignité de l’écrivain des idées très arrêtées. Il eût pensé forfaire à son génie s’il avait été proposer à quelque revue les vers issus de ses méditations : depuis dix ans il attendait qu’on vînt les lui demander.

La joie de Vaneau était trop grande pour que ces indifférences pussent la diminuer. Il écrivit beaucoup avec plus d’allégresse encore.

A cette revue il serait retourné le dimanche suivant n’eût été la crainte d’être importun. Mais quinze jours après ce fut plus fort que lui. Il entrait, son chapeau à la main avant même d’avoir sonné. Un peu plus il se fût découvert dès la porte cochère pour passer devant la loge du concierge. Tout de suite il s’excusait.

— Je vous demande pardon de vous déranger, disait-il.

Il hésitait à s’asseoir. Il n’était venu qu’en passant et resterait cinq minutes à peine. Malgré ses fermes résolutions il manquait singulièrement d’assurance.

Ce dimanche-là comme il était assis depuis un quart d’heure — il ne parlait plus de s’en aller, — la porte s’ouvrit ; un grand monsieur — barbe grisonnante, cheveux blancs, ruban rouge à la boutonnière, — entra mâchonnant un cigare d’un sou.

— Le maître Albert Detroyes ! dit le directeur. Et présentant Vaneau :

— M. Louis Vaneau, un jeune poète de talent.

Le maître lui serra la main. Vaneau fut si ému qu’il s’en fallut de peu qu’il ne retombât assis. C’était un des derniers survivants du Parnasse. Vaneau se rappelait avoir admiré de ses œuvres, fins sonnets précisant d’un trait de plume le pittoresque de la banlieue, strophes exaltant les rochers des Alpes, le marbre des villes d’Italie. Religieusement il l’écouta parler. Comme s’il n’avait pas suffi qu’il eût pénétré dans une revue littéraire il y était en contact avec un grand poète pour qui l’âme des paysages et les sensations des hommes n’avaient plus guère de secrets.

— Avez-vous déjà publié un volume de vers, monsieur ? demanda-t-il à Vaneau qui, obligé d’avouer que non, se hâta d’ajouter :

— Mais j’ai beaucoup écrit.

Vaneau en cet instant attendait que Detroyes lui dît :

— Apportez-les-moi. Je les présenterai à mon éditeur qui vous les publiera.

Il devait en être ainsi dans la pensée de Vaneau. Du jour où l’on a respiré près d’un homme illustre qui vous a serré la main, toutes les portes vous sont ouvertes ; vous n’avez plus qu’à vous laisser vivre. Il ne doutait pas qu’il ne fût seul dans le monde entier à avoir écrit beaucoup de vers, des milliers peut-être, ni que cela ne dût vivement impressionner le vieux maître. Il ne doutait pas que le premier sonnet écrit par Detroyes voici plus de trente ans n’eût été un chef-d’œuvre immédiatement acclamé. Detroyes ne pouvait point n’avoir pas toujours été même à vingt ans cet homme grave et décoré, et mâchonnant des rimes riches avec son cigare d’un sou. Mais il ne prononça point la phrase qu’attendait Vaneau. Il se contenta de lui donner quelques conseils sur le choix d’un éditeur. N’importe : aujourd’hui encore Vaneau était heureux. Dans la rue le maître dut l’obliger à se couvrir.

Cette fois Jeanne l’attendait de mauvaise humeur parce que la viande allait être trop cuite et que les légumes ne seraient plus que de la bouillie.

— A quoi penses-tu donc ? dit-elle. Il va être une heure !

C’était une autre vie qu’autrefois il avait rêvé de vivre avec Lucie. Il n’y serait question que de s’embrasser en riant et de pleurer en lisant de beaux vers.

— Voyons, Jeanne ! s’exclama-t-il. Tu n’as pas l’air de te douter que je viens de voir Detroyes !

Comme elle ne lui demandait même pas qui c’était il dut continuer :

— Mais oui : Detroyes… Je t’en ai déjà parlé… C’est un des plus grands poètes, des plus grands écrivains d’aujourd’hui.

Il avait même envie de dire :

— Le plus grand ! dans cette première griserie qui persiste longtemps après notre première entrevue avec un homme à qui, parce qu’il nous a serré la main et pour nous grandir nous-mêmes, nous accordons d’emblée du génie.

— Il va te faire gagner de l’argent ? demanda Jeanne. Vaneau sentit s’effondrer son rêve.

— Il n’en a pas été question ! répondit-il doucement car il n’aimait point les mots aigres. Mais cela viendra.

Il l’eût juré que cela viendrait. En attendant, de dimanches en dimanches, il vit d’autres poètes moins illustres, — quelques-uns avec orgueil portaient cependant les palmes, — mais qui avaient déjà publié des volumes de vers. Vaneau commençait à se rendre compte qu’il n’était point seul à avoir écrit comme il l’avait dit à Detroyes beaucoup de vers. Eux aussi peut-être autrefois avaient-ils appris à l’école tout ce qu’ils voulaient, peut-être avaient-ils toujours été les premiers. Il se faisait près d’eux petit et se fût gardé d’avoir d’autres opinions que les leurs. Il pensait leur plaire par son amabilité respectueuse. Il espérait qu’au moins l’un d’eux lui enverrait dûment dédicacées ses œuvres complètes qu’il pourrait montrer à Jeanne, à Dominique dût celui-ci en jaunir de dépit. Mais Vaneau n’avait pas besoin de se faire petit ; personne ne faisait attention à lui sinon pour se dire sans doute :

— Qui est-ce donc celui-là ? Jamais je n’ai vu son nom.

Ils se plaignaient entre eux en porte-lyres qui dépassent la multitude de toute la hauteur de la Tour d’Ivoire, de l’indifférence que leur témoignait le public. On citait la voix tremblant de sainte colère le titre d’un de leurs volumes dont trois exemplaires seulement s’étaient vendus. C’était la gloire, ça ? N’importe : Vaneau l’enviait, ce poète aux trois exemplaires.

Il vit aussi des poétesses — jeunes filles et jeunes femmes, — non point échevelées de délires éperdus mais qui se tenaient assises bien sages en s’efforçant de paraître jolies. Quelques-unes vraiment l’étaient et Vaneau songeait :

— Quels beaux vers elles doivent écrire ! Aussi beaux qu’elles-mêmes !

Les jeunes filles étaient accompagnées par un père, une mère, une tante ; les jeunes femmes étaient assez grandes pour qu’on les laissât sortir seules. Elles fraternisaient entre elles et même avec les jeunes gens, les hommes mûrs et les vieux maîtres en une commune adoration pour le Beau. Le zèle le plus saint les poussait vers toujours plus de perfection ; âmes d’élite que ne pouvaient entamer la jalousie puérile, les mesquines rivalités. Vivre avec l’une d’elles la plus jolie si possible, n’aurait-ce pas été le paradis sur terre ? Il regrettait de n’être pas ce vieux petit homme voûté, tremblotant et décoré comme Detroyes, autour duquel elles se pressaient avec des « cher maître ! » Il était trop tard et trop tôt. Il se répétait :

— Il fallait que je me marie. C’était nécessaire. La vie m’a déjà classé.

Il se mit en relations aussi avec ces petites revues qui se multipliaient dans les bourgades les plus ignorées et dans tous les arrondissements de Paris. Une, se disant organe de jeunes, des plus anciens et des plus répandus en France, insérait gratuitement les envois de ses abonnés. Une autre publiait les sujets et les résultats de tous les concours littéraires. Nulle part on n’était chiche de louanges. A propos de la mort d’un lauréat du dernier concours de la Violette on affirmait :

— Ce n’est pas seulement un homme de talent, c’est un grand homme de cœur qui disparaît.

Cet homme Vaneau regrettait de ne l’avoir point connu. N’est pas qui veut lauréat d’un concours poétique. Il avait si grande soif de gloire qu’il eût souri à la mort pourvu que son cercueil fût couvert de lauriers.

Jeanne tenait ferme les cordons de la bourse et Vaneau ne pouvait s’abonner à aucun de ces « organes de jeunes ». Mais comme il suffisait de demander un numéro spécimen sa table en fut bientôt presque encombrée.

Le jour où il vit son nom au sommaire de la revue il crut que le ciel s’ouvrait pour laisser pleuvoir sur lui les bénédictions de Dieu. Il rentra triomphant et jeta l’exemplaire sur la table comme pour dire à Jeanne :

— Lis-moi un peu cela ! Me voici tout vif imprimé dans une revue, et une revue de Paris ! Mon nom se lira sous les galeries de l’Odéon. Toute la jeunesse ardente va le connaître, se le répéter. Écoute : à partir d’aujourd’hui je suis célèbre. Un peu de ma gloire rejaillira sur toi. Tu n’en es pas fière ?

Elle avait une petite moue de dédain. Elle demanda :

— Combien est-ce qu’ils vont te payer cette machine-là ?

Vaneau ne put que balbutier indigné :

— Me payer !… Me payer !… Mais il n’a pas été question de ça !

Il n’ajouta point :

— C’est déjà beau que je n’aie pas payé, moi !

Jeanne n’eût pas manqué de répondre :

— Oui ? Eh bien essaie donc un peu !

Mais il était « lancé » dans le mouvement poétique. Il était un de ces innombrables poètes qui courbés tout le jour sur des chiffres prennent la nuit venue leur essor vers l’idéal du fond d’une mansarde, d’un logement sous les ardoises.

D’autres événements de plus d’importance encore n’allaient pas manquer de se produire. Il recommençait à se bercer de chimères. On ne pouvait plus guère tarder de reconnaître son talent. Il ne savait quel homme infiniment riche allait lui écrire, peut-être même frapper à sa porte le soir pour lui dire :

— Vous êtes pauvre, mon ami ? Me voici.

Il suivait des rues, le front haut, sûr de lui-même tant qu’il était seul, semblant mettre au défi les gens qu’il coudoyait et qui ne se faisaient toujours pas faute de le bousculer. Il avait l’air de leur dire :

— Prenez garde à ce que vous racontez en passant près de moi, aux gestes que vous faites. Il suffit que j’écrive une satire vengeresse pour qu’éternellement vous restiez couverts de ridicule.

Pour se distinguer de ceux que dans son dédain d’artiste il appelait, lui aussi les bourgeois, il laissa croître ses cheveux ; Jeanne trouvait cela ridicule. Elle n’alla point jusqu’à les lui couper pendant son sommeil.

Les jours cependant passaient. Le soir quand il rentrait il n’y avait rien pour lui chez le concierge ; personne ne venait frapper à sa porte. Mais il ne perdait point sa belle confiance.

La réalité c’étaient les heures de présence et de travail au bureau. Jeanne ne s’y ennuyait point. Elle aimait les après-midi d’hiver dans une salle surchauffée, tous les becs de gaz allumés, les papotages, les discussions, les rires étouffés, les coups de règle de la « cheffesse » qui criait :

— Voyons mesdames, un peu de silence s’il vous plaît !

Le soir en dînant elle lui racontait par le menu tout ce qu’elle avait entendu et vu, dit et fait. Il l’écoutait sans l’interrompre autrement que par un geste, un « oh ! » de stupéfaction, un « ah ? » interrogatif. Elle n’en demandait pas davantage. Tous les soirs ils se retrouvaient face à face à la même table tandis que de plus en plus leurs âmes s’éloignaient l’une de l’autre. Leur vie était monotone, dure. Mais Jeanne répétait :

— Dans dix ans d’ici tu gagneras deux cents francs par mois et moi cent. Avec les économies que nous aurons faites nous ne serons pas malheureux.

Quand ils avaient achevé de dîner elle ne l’empêchait pas de s’enfermer dans sa chambre tandis qu’elle s’occupait de la vaisselle. Peut-être n’était-elle pas très sûre qu’il ne dût pas arriver à gagner de l’argent avec « sa poésie ». Ils ne sortaient jamais. Aller au théâtre coûte cher. L’hiver dans la boue sous la pluie et le grésil ce n’est pas agréable. Il ne fut pas davantage question de réveillonner. Vaneau qui ne voulait faire de peine à personne lui avait dit quelques jours auparavant :

— Nous pourrions peut-être si cela te faisait plaisir aller voir tes parents cette nuit-là ?

— Plus souvent ! avait-elle répondu. Pour que maman nous fasse la tête et que papa bougonne ! Ils se passent bien de nous, sois tranquille ! Nous irons pour le premier Janvier, parce que nous ne pouvons pas nous en dispenser.

Un soir cependant, entre Noël et le premier Janvier, ils allèrent voir les grands boulevards.

Vaneau se rappela les baraques faites de quatre piquets et de traverses qui les jours de marchés et de foires se montent en un tour de main sur la place de sa petite ville. La toile à peine tendue résiste mal au vent. On y chercherait vainement autre chose que des pelotes de fil, des paires de bas, de la toile à chemises et à mouchoirs. Les petites villes n’ont pas besoin de luxe. Quand elles achètent le Supplément du Petit Parisien elles collent à leurs murs les deux images de la couverture et elles passent le reste de leur vie à les regarder.

C’étaient des baraques qui sont des maisons. Elles aussi on les monte en un tour de main. Elles ont l’air d’être posées à même les trottoirs des grands boulevards : une rafale pourrait les renverser. Mais solides elles pèsent sur l’asphalte de tout le poids de leurs jouets. Et ce ne sont point des baraques ordinaires ; elles viennent toujours d’être repeintes ; plusieurs même sont neuves.

On a beau passer, l’air indifférent ou supérieur à la foule. Vaneau faisait comme tout le monde, comme Jeanne qui s’amusait beaucoup presque autant qu’au bureau. On en regarde une. On les regarde toutes. On voit les marchands et les marchandes. Il y en a de jeunes avec des regards qui semblent dire aux passants : « Nous n’avons pas besoin de vous. Gardez votre argent ! » ; de vieux, résignés, de pauvres et de riches. Il y en a qui certainement ne sont venus là que pour se distraire, pour regarder à leur tour la foule qui les regarde. Ils ont des pardessus à cols d’astrakan, des doigts entourés de grosses bagues, l’air distingué. Des tréteaux sont installés en plein air : une lampe y brûle dont la flamme ne vacille point. C’est un soir de Décembre à Paris où il fait doux. Mais les chemins des villages, les rues des petites villes sont à cette heure encombrés de neige dont les cantonniers avec leur traîneau n’arrivent pas à avoir raison. A huit heures du soir les verres des lampes sont froids, les mèches des bougies ont cessé de charbonner. Tout le monde dort. Ici toutes les tables aux terrasses des cafés sont occupées par des milliers d’oisifs. Sur deux lignes parallèles deux interminables files de fiacres et d’autos vont de la Madeleine à la Bastille et reviennent de la Bastille à la Madeleine comme sur une piste longue d’une lieue et large de dix mètres. Ce soir encore comme autrefois, comme toujours, Paris est descendu dans la rue.

Il songeait à descendre lui aussi dans la rue, las d’écrire des vers d’amour et des sonnets sur l’antiquité. Il éprouvait le besoin de se mêler à la foule, non pour sympathiser avec elle mais pour la regarder vivre simplement à la façon des réalistes. Il ne pouvait s’enrôler dans les avant-gardes parmi ceux qui partis dès l’aube se reposent sur les positions conquises. Jeune homme hésitant il n’aurait pu que faire partie du gros de la troupe où l’on ne court pas le risque d’être trop remarqué, de la foule de ceux qui rêvent d’après d’autres et regardent pour le décrire ce qui bien des fois déjà fut regardé et décrit.

Dans cette chambre dont il lui fallait fermer la fenêtre à cause de l’hiver, il étouffait le soir. Il eût aimé rentrer tard à deux heures du matin après avoir discuté des heures durant avec des musiciens, des peintres, des poètes, en buvant des bocks ou des liqueurs fortes. Les vieux maîtres décorés lui faisaient peur, il ne pouvait guère que balbutier ses réponses à leurs questions comme un enfant. Il n’irait point frapper à la porte de Detroyes. Les jeunes filles qui écrivaient des vers lui étaient prétextes à d’indicibles nostalgies d’une existence qu’il ne pourrait jamais vivre puisque Jeanne était là. Nul ami ne lui tendait la main, nul sauveur la perche. Même imprimés ses vers n’avaient eu aucun écho. L’amertume de tomber d’un sommet d’où l’on voyait le monde à ses pieds, où l’on s’est cru transporté comme un autre dieu, il la connaissait.

Il ne lui venait pas à l’idée de se confier à Jeanne en ces moments de détresse. Qu’y eût-elle compris ? Elle était toujours la même petite femme ordonnée, affairée, ayant le souci de faire marcher ce qu’elle appelait « sa maison ». Elle répétait :

— Si tu crois que c’est commode, toi, d’arriver à joindre les deux bouts à la fin du mois avec cent quatre-vingts francs !

Ce n’était pas commode mais elle y réussissait invariablement. Ils trouvaient lourd leur loyer de cinq cents francs. Ils auraient pu se contenter d’une pièce et d’une cuisine. Mais la faute en était à ces meubles dont les Lavaud avaient débarrassé leur appartement qui en regorgeait, souvenirs d’une période d’opulence. Les revendre ? Sans doute mais à si bas prix ! Mieux valait les garder et se restreindre un peu sur le vin par exemple et sur la viande.

Elle n’était pas coquette ; Vaneau pouvait être tranquille : elle ne penserait jamais à le tromper. Des jeunes femmes près desquelles elle travaillait se racontaient entre elles à mots couverts des ébauches d’intrigues. Les suiveurs ne manquent pas à Paris. Il faut seulement ne se point montrer trop farouche. Elle, quand elle passait courant presque, les yeux baissés, pas un homme n’aurait eu l’idée de l’aborder.

Ils n’avaient pas encore d’enfant. Vaneau n’adressait point de vœux au Très-Haut comme faisaient les patriarches qui pour vivre n’avaient qu’à planter leur tente au beau milieu d’une immensité de pâturages vierges.

Ils virent lors de leur visite que chez les Lavaud tout s’en allait à la dérive. Cette après-midi de premier Janvier c’était chez eux une désolation. Lui sommeillait congestionné près du poêle, un journal déplié sur les genoux. Il sursauta quand il les entendit entrer. C’était peut-être de la clientèle ?

— Ce n’est que nous. Ne te dérange pas, dit Jeanne. Et maman, où est-elle ?

— Elle n’est pas loin ! bougonna-t-il. En effet elle arriva de la cuisine. Du bout des lèvres ils se souhaitèrent bonne année, bonne santé et se posèrent des questions.

— Qu’est-ce que vous devenez donc qu’on ne vous voit plus ? demanda-t-elle à Jeanne. Et parce qu’elle ne voulait pas de réponse à cette question de pure forme, elle continua :

— Pour un premier Janvier il fait vraiment doux. Il y a bien du monde dans les rues.

Elle pensait sans doute :

— Et personne ici.

Mais ils ne voulaient pas avouer leur détresse. Ils consentaient seulement à ce qu’on la vît. Ils avaient l’air de craindre que Jeanne et Vaneau ne vinssent leur demander de l’argent. Ils s’isolaient dans leur misère commençante. Ils étaient secs, durs, lointains. Pourtant ils aimaient leur fille. Mais la faute en était à la vie.