I

Le jour de la Toussaint, tout le monde va aux vêpres. L’église est pleine. D’habitude il n’y a personne que les vieilles filles, quelques dames et le pensionnat des sœurs. Mais aujourd’hui toutes les chaises, tous les bancs sont occupés : il y a même, sous les cloches, — c’est-à-dire sous la tribune, — des hommes debout. De toutes les fermes isolées, de tous les villages on est venu. Beaucoup, qui ne se sont pas dérangés pour la messe, tiennent à assister aux vêpres. Ils regardent, curieux, écoutent les chants liturgiques sans comprendre. Des fermières, des villageoises pieuses dont c’est le regret d’être obligées de partir, chaque dimanche, aussitôt après la messe, en prennent, des vêpres, pour leur année entière, et, tout en récitant d’interminables chapelets, ne perdent pas une syllabe des psaumes.

Voici que l’on commence à tendre le chœur d’une longue draperie noire, et que l’on apporte, à l’entrée, le catafalque préparé dans un coin. On dispose, tout autour, les hauts chandeliers ; partout apparaissent, blanches sur des cartouches noirs, des têtes de morts au-dessous desquelles deux tibias s’entre-croisent.

On sent que la mort vient d’entrer dans l’église. Sur les bonnets noirs des femmes inclinées passe comme un souffle qui sort de sépulcres entr’ouverts, et qui va gonfler les blouses des hommes restés debout, qu’ils soient dans la force de l’âge ou qu’ils s’appuient déjà sur des bâtons. Ils tressaillent, comme s’ils sentaient la mort s’attaquer à leurs os.

Des psaumes lugubres se traînent lentement, volent sous les voûtes comme des chauves-souris.

Le crépuscule arrive vite. Malgré les cierges allumés, l’église se remplit d’ombre.

L’église se remplit d’ombres. Une à une, ou par groupes, les âmes des morts poussent la porte qui bat, — dehors la bise souffle, — et viennent se ranger autour du catafalque. Plusieurs sont debout, graves ; d’autres, à genoux, pleurent ; quelques-unes font le geste de se tordre les bras. Toutes regardent les vivants qui ne peuvent les voir. Elles leur font signe. En voici qui s’en vont le long des nefs, s’arrêtent près d’une chaise, et se tiennent, immobiles, derrière quelque femme agenouillée.

Mon père est là, près de ma mère qui prie.

Le père Saintard est là, près de la mère Saintard qui prie.

Le clergé en tête, on sort de l’église pour se rendre au cimetière. Aussitôt la grande porte ouverte, le vent éteint les cierges, comme s’il s’était caché là pour se précipiter sur la lumière.

Le crépuscule est dehors, comme dans l’église.

Les âmes des morts se sont dispersées, planant, chacune, au-dessus d’une tombe.

Où est-elle, la plaine si joliment pittoresque des soirs d’été ? Sous le cimetière, la brise passait dans la haie d’aubépine de notre jardin et caressait doucement les premières feuilles de mon marronnier. Nulle part il n’y avait de fumées, pas même à l’horizon. Aujourd’hui ce sont les sapins du cimetière qui gémissent, le glas qui tombe, ininterrompu, du clocher, et partout, d’un bout à l’autre du ciel gris, des fumées. Fumée grise montant d’un humble toit caché derrière un repli de terrain, fumées blanches qui s’éploient au-dessus des ruisseaux, fumées d’un soir d’automne.

Tout le monde s’éparpille dans le cimetière : près de chaque tombe il y a quelqu’un. Ma mère est agenouillée près de la clôture en bois qui limite la demeure éternelle de mon père. La mère Saintard est agenouillée un peu plus loin.

Je me trompe. A certains endroits il n’y a personne.

C’est qu’il y a là des morts dont on ne se rappelle même pas les noms, si tant est qu’on les ait jamais connus, de ces vieux qui sont tombés de misère un jour qu’ils continuaient de mendier pour ne pas mourir de faim avant leur heure. On les a portés à l’hospice, puisque l’hospice n’est pas fait pour les chiens, et, comme Chuchot, ils se sont étonnés de voir des draps blancs, de sentir des draps doux. Beaucoup d’entre eux ne les ont ni vus, ni sentis. Ils n’ont eu la force ni de rouvrir les yeux, ni de remuer les bras. Leurs yeux sont restés pour longtemps fermés, inertes leurs bras. On leur a fait un enterrement de quatrième classe. Il n’y a eu, derrière leur cercueil en bois blanc, que sœur Romain, celle qui s’occupe de l’hospice. Aujourd’hui, elle ne pourrait pas être près des tombes de tous ceux qu’elle a accompagnés au cimetière ; plusieurs ont disparu ; d’autres sont couvertes d’herbes folles que les pluies d’automne inclinent par touffes, et de ronces sur lesquelles ne bourdonnent plus les guêpes, ne se posent plus les beaux papillons d’été. Et puis sœur Romain elle aussi est morte.

Le prêtre lance des gouttes d’eau bénite aux quatre coins du cimetière. Il encense toutes les sépultures avec leurs croix vieillies et leurs fleurs renouvelées. Confondues avec la brume, les âmes des morts, de toutes parts, se rassemblent au-dessus des fermes, des villages et des bourgs. De minute en minute le vent les chasse, les ramène comme un troupeau lamentable. Celle-ci allait toucher le toit de chaume de cette vieille maison ; peut-être allait-elle descendre, frapper à la porte et, comme il n’y a personne, entrer, regarder longuement le coin du feu, l’armoire, le lit, écouter le bruit mystérieux de l’horloge ; mais un coup de vent la cingle, s’enroule autour d’elle, la force à remonter, à disparaître. D’autres frôlent un instant les prés bruns, les bois nus, et toujours le vent les chasse, inexorable. Elles vont de droite à gauche, de gauche à droite, se réunissent, se dispersent. Elles sortent de tous les cimetières. Toutes les églises sonnent des glas. Le ciel est rempli d’âmes. Il fait de plus en plus sombre.

Les dernières prières sont dites. Les cloches sonnent de moins en moins fort. Elles vont s’arrêter. De la nuée grise la brume tombe glacée, humide. Et les vivants redescendent, à pas lents, vers la ville obscure et silencieuse, ou prennent le chemin des fermes, des villages autour desquels le vent rôde.