II
Chuchot agonisant presque, il fallut bien le transporter à l’hospice. Il promenait sur le drap blanc ses grosses mains velues, comme quelqu’un qui n’en a plus pour longtemps à vivre. Mais il était solide ; il ne perdait pas le nord ; il s’étonnait seulement de coucher, pour la première fois de sa vie, dans un vrai lit. Thierry, le menuisier, averti, rabotait grossièrement les planches du cercueil. Il disait :
— C’est un paletot pour Chuchot. Pas besoin que ça soit luxueux.
Il fallait tout de même les dimensions. Il les avait d’ailleurs. Chuchot était petit, mais bossu. Les deux planches latérales devaient donc gagner en hauteur ce qu’elles perdaient en longueur. Quand le cercueil fut fini, qu’il ne resta plus à faire que le couvercle, on ne put s’y méprendre : le bois blanc disait avec éloquence qu’il ne s’agissait pas d’un gros riche ventripotent, mais les pauvres étant maigres, il fallait que le mort fût bossu. Un gamin qui entra dans la boutique dit tout de suite :
— C’est le cercueil de Chuchot que vous faites là.
Certainement, c’était le cercueil de Chuchot. Mais quand Chuchot se fut habitué à la blancheur du drap, il cessa d’y promener ses mains, et ses yeux sous les cils touffus luirent comme deux petites flammes sous des buissons. Il grogna :
— Une drôle d’idée de m’avoir amené là-dedans. On veut donc me tuer ?
Près de son lit se tenaient le médecin et la sœur Joséphine. M. Germain ne put s’empêcher de rire, et ne put empêcher Chuchot de se lever, et de boire toute l’eau de la carafe qu’il vit sur la table de nuit. On envoya prévenir Thierry. On réussit à le garder deux jours encore. Puis il fallut qu’il partît. Dans un coin de son atelier, Thierry dressa le paletot.
Il reprit sa vie de paresse et de flâneries. Il touchait un bon, chaque semaine, pour un pain de cinq livres, et, chaque mois, pour de l’huile, du lard et des pommes de terre. Par ci, par là, il récoltait deux sous, et cela faisait pour la goutte. Les trente sous de ses rares journées lui servaient pour son tabac et ses sabots. Il estimait qu’il n’avait jamais été aussi malheureux qu’à l’hospice. Quand l’époque fut venue qu’il retournât y scier du bois, il eut vraiment besoin d’avoir conscience de l’importance de ses fonctions, et pour la première fois de sa vie, il eut fini au bout de huit jours. Ce n’était pas d’aujourd’hui, sans doute, qu’il connaissait l’hospice avec ses larges fenêtres cintrées à rideaux aussi blancs que les draps, mais il n’avait jamais mis les pieds dans la salle et n’avait pas encore été obligé de coucher dans un lit. Il connaissait l’hospice, mais comme un pays que l’on regarde sur la carte, en sachant bien qu’il est trop loin pour que l’on y aille jamais. On le vit de nouveau dans la grand’rue, sur les marches de l’hôtel de ville, tantôt seul, tantôt, le jeudi, entouré d’une bande de gamins qui n’avaient plus aussi peur de lui, parce qu’ils avaient grandi et qu’il venait d’être malade. Pourtant il n’était pas plus propre et, à quatre-vingts ans, il se tenait encore d’aplomb sur ses jambes courtes.
Un jour, il entra, en passant, chez Thierry.
— Regarde donc ton paletot ! dit-il à Chuchot.
— Mon paletot ?
Il aperçut le cercueil dans le coin, entre le mur et la cheminée. Il n’ajouta pas un mot, mais il fit une pauvre grimace. Peut-être en eut-il froid dans le dos ; en tout cas, il ne mourut pas longtemps après, mais chez lui, de sa belle mort, pas dans un lit d’hospice. Thierry voulut s’assurer par lui-même qu’il fût vraiment mort, avant de faire le couvercle, qu’il appelait les boutonnières du paletot.
Puis, comme personne n’aurait voulu se servir, après lui, de sa chaise, on la brûla non loin de l’église. Les gamins dansèrent la ronde comme autour d’un feu de joie ; on ne les menacerait plus de Chuchot. Quand elle ne fut plus qu’un petit tas de cendres, ils s’en allèrent. Mais longtemps ils le revirent dans leurs rêves avec ses petits yeux, ses gros sabots, sa haute casquette, et cette bosse qui gonflait sa blouse, comme une hotte…