III.--L'ALLIANCE.

Une semaine s'était écoulée depuis que Thémistocle et son maître habitaient la hutte du trappeur.

--Mon hôte, dit un jour le marquis, nous sommes obligés de prendre congé de vous; mais ce ne sera pas sans vous remercier vivement de votre cordiale hospitalité.

--Que voulez-vous dire?

--Cher hôte, il nous faut partir.

--Monsieur de Valvert, voulez-vous me permettre de vous parler à coeur ouvert?

--Certes! Je vous écoute.

--Habitué comme je le suis à lire incessamment dans ce livre mystérieux que Dieu lui-même s'est donné la peine d'écrire et qu'on appelle la nature, un visage franc et ouvert comme le vôtre ne peut avoir longtemps de secrets pour moi. Ce n'est pas le simple attrait de la curiosité ni l'amour des aventures qui vous ont poussé dans le désert américain. En y entrant, vous poursuiviez un but sérieux et je ne crois pas me tromper en affirmant que, pour l'atteindre, vous êtes prêt à sacrifier votre vie s'il le faut. Ce but, je ne le connais pas, je ne cherche pas à le connaître; mais, quel qu'il soit, seul, livré à vos propres ressources, vous ne l'atteindrez jamais. Vous ne soupçonnez pas les dangers qui vous entourent! Je m'étonne comme de la chose la plus merveilleuse que vous ayez pu vivre six mois... ici...

--Où voulez-vous en venir?

--Pour réussir dans ce que vous avez entrepris, il vous faut un compagnon dont vous soyez sûr, un homme doué des qualités qui vous manquent, qui voie pour vous. Vous m'avez sauvé la vie, monsieur le marquis: si vous voulez, je serai cet homme!

--Merci! dit Raoul d'une voix émue en pressant la main du trappeur. Mais, vous l'avez dit, je poursuis un but difficile à atteindre et ce serait un éternel remords pour moi de vous entraîner dans les dangers qui ne manqueront pas de m'assaillir.

--Je n'ai pas fini, monsieur le marquis. Il y a bientôt trente ans que, vaincu dans la lutte de la vie, j'ai dit adieu aux espérances de ma jeunesse pour venir m'ensevelir vivant dans ce désert, continua le Marcheur en passant la main sur son front comme pour en chasser une douloureuse pensée. Pendant vingt ans, j'ai cru que la solitude et la contemplation guériraient mon coeur ulcéré. Mais, hélas! depuis huit jours que le ciel vous a mis sur ma route, tous ces doux rêves d'amitié, de patrie, de famille, que je croyais à jamais éteints dans mon coeur, se sont ranimés plus vivaces encore que par le passé. Vae victis! disaient les Gaulois, vos ancêtres, aux Romains vaincus. Vae solis! me crie aujourd'hui la grande voie de la solitude qui ne m'a jamais trompé. Croyez-moi, les voies de la Providence sont sages et mystérieuses: ce n'est pas pour rien qu'elle nous a mis face à face et qu'elle vous a permis de me conserver la vie...

--Le Marcheur a raison, maître, dit Thémistocle; c'est un brave homme. Restons ensemble.

--Je ne puis contredire mon fidèle Thémistocle, fit Raoul en souriant. Soit! ne nous séparons plus. Qui sait? c'était peut-être écrit et cela vaudra mieux ainsi.

Le Marcheur secoua énergiquement la main que lui tendait le jeune homme.

--Vive Dieu! monsieur le marquis, nous mènerons votre entreprise à bonne fin, espérons-le! Quatre valent mieux que deux!

--Comment quatre? demanda Thémistocle ouvrant de grands yeux.

--Martin, dit le trappeur s'arrêtant devant le grizzly et lui montrant le marquis et le nègre, à partir d'aujourd'hui, tu as trois maîtres. As-tu compris?

L'ours, ainsi interpellé, s'approcha du marquis et, se levant sur ses pattes de derrière, appuya son museau contre la joue du jeune homme; puis il répéta la même manoeuvre vis-à-vis de Thémistocle.

--Martin vous a reconnus pour ses seigneurs et maîtres, dit le trappeur; il vient de vous rendre hommage. A nous quatre, nous serons les rois du désert!

--Le courage, dans tous les cas, ne manquera à aucun de nous, dit Raoul en caressant la tête du grizzly. Mais, mon cher trappeur, ce n'est pas tout d'avoir conclu une alliance défensive et offensive dans laquelle je gagne tout et ne donne rien. Il est important que nos efforts soient raisonnés et dirigés vers un but unique. Ce but que je poursuis et que vous ne connaissez pas, il faut vous l'apprendre.

--Comme il vous plaira, monsieur Raoul, fit le trappeur en approchant un crâne de bison; je vous écoute.

-Mon nom, commença Raoul, a déjà dû vous révéler ma nationalité. Je suis Français. Lorsque la Révolution de 89 éclata, mon père, alors âgé de vingt ans, fit partie de l'émigration, sacrifiant comme tant d'autres, ses intérêts matériels à ses convictions, à sa fidélité à son Dieu et à son roi. Retiré en Angleterre, il supporta vingt ans d'exil et de misère, obligé pour vivre de donner tantôt des leçons de français aux commerçants de Londres, tantôt des leçons d'escrime dans les salles d'armes.

"Plus tard, en 1815, lorsque l'Europe coalisée chassa Napoléon et rendit le trône de France à ses anciens maîtres, mon père rentra dans son pays et fut remis en possession d'une partie de ses biens; puis, pour le récompenser de sa fidélité, le roi lui offrit une charge à la cour. Mais les longues épreuves de l'exil et de l'adversité avaient éteint chez l'ancien émigré toute idée d'ambition; il n'aspira plus qu'à vivre tranquille; il refusa. Retiré dans son château de Valvert, il se maria. Un an après, je venais au monde.

"A partir de ce moment, une transformation sembla s'opérer dans le caractère de mon père. Oubliant le monde entier, il ne vivait plus que par moi. On eût dit que la création se résumait pour lui dans un être unique, son cher Raoul. A mesure que je grandissais, tous dans le château subissaient mon ascendant. Mes désirs, mes moindres caprices avaient force de loi. Vainement ma mère, qui voyait le mal d'une semblable éducation, essayait parfois quelque; timides remontrances:

"--Madame, lui répondait mon père, n'oubliez pas que cet enfant doit un jour perpétuer mon nom et que j'entends qu'on le respecte à l'égal de moi-même."

"Hélas! mon ami, grâce à cette belle éducation, je devins un petit tyran, même vis-à-vis de ma mère et de ma jeune soeur. Enfin l'heure sonna de commencer mon éducation; mon père ne voulut jamais consentir à se séparer de moi et me choisit un précepteur... Je dois avouer que je ne lui donnais pas beaucoup de peine, car au latin je préférais monter à cheval, tirer à la cible ou faire des armes avec l'intendant du château, ancien prévôt dans un régiment.

"Je venais d'atteindre mes dix sept ans lorsque mon père mourut. Ma mère était incapable de me tenir en bride, et j'adoptai la vie d'oisiveté et de dissipation qui conduit tant de jeunes gens à la ruine, si ce n'est au déshonneur. Chaque jour, le mal faisait en moi de rapides progrès... A tous mes défauts j'ajoutai bientôt un vice: je devins joueur.

"Cette vie dura sept ou huit ans qui passèrent avec la rapidité d'un songe. Hélas! le réveil devait être terrible! Un beau jour, j'acquis la triste certitude que j'étais ruiné et que ma folle conduite avait réduit à la misère, non-seulement moi-même, mais encore ma mère et ma soeur, pauvres victimes de mes mauvais penchants.

"Cette catastrophe m'anéantit. Je fis un retour salutaire sur moi-même et mesurai l'étendue de mes fautes. Ne sachant que devenir, le coeur bourrelé de remords, la pensée du suicide s'offrit d'abord à moi comme une planche de salut. Mais bientôt, la raison prenant le dessus, je repoussai cette idée comme une lâcheté.

"--Non, me dis-je, ma dissipation fut la cause du mal; mon travail réparera tout."

"Un peu ranimé par cette pensée, je me mis en quête, espérant trouver un protecteur parmi les belles relations que je possédais. Un jour, en cherchant parmi les papiers de mon père les traces de relations de famille, quelques plis jaunâtres attirèrent mon attention. Je les ouvris et, jugez de ma surprise! c'était une liasse de lettres écrites à mon grand-père par son cousin, camarade et ami d'enfance, l'une des pures gloires de notre pays, le marquis de Montcalm."

--Montcalm, le défenseur du Canada?

--Lui-même; l'une de ces lettres était datée de 1758 et fut pour moi un trait de lumière. A cette époque, l'Angleterre faisait tous ses efforts pour nous ravir le Canada et bientôt elle allait réussir, malgré les incroyables traits d'audace et de bravoure de Vaudreuil et de Montcalm. Lord Chatham, ministre anglais, comprenant tout le parti que l'on pouvait tirer de cette belle contrée, armait ses flottes les plus puissantes et rassemblait sur les frontières du Canada une armée de soixante mille hommes. Pendant ce temps, le ministère français adressait au gouverneur de Québec, qui lui demandait des secours, cette incroyable lettre:

"Je suis bien fâché d'avoir à vous mander que vous ne devez point espérer de recevoir de troupes de renfort; outre qu'elles augmenteraient la disette des vivres, que vous n'avez que trop éprouvée jusqu'à présent, il serait fort à craindre qu'elles ne fussent interceptées par les Anglais dans le passage, et comme le roi ne pourrait jamais vous envoyer des secours proportionnés aux forces que les Anglais sont en état de vous opposer, les efforts que l'on ferait ici pour en procurer n'auraient d'autre effet que d'exciter le ministère de Londres à en faire de plus considérables pour conserver la supériorité qu'il s'est acquise dans cette partie du continent."

--C'est incroyable!

--Cela est... Et cependant, malgré cet indigne abandon de la France, les Français tenaient en échec, au Canada, toutes les forces de l'Angleterre. M. de Beaujeu gagnait la bataille de Monongahela: en 1756, Montcalm s'emparait du fort Oswégo; en 1757, de celui de W. Henry; en 1758, il défendait le fort de Carillon contre le général anglais Abercromby et le forçait à lever le siège... Malgré tout son courage, la misère et la disette devait venir à bout de lui!

"Un moment, Montcalm crut pouvoir continuer la guerre avec ses propres ressources, grâce à une révélation ignorée. C'est précisément à ce fait que se rapportaient les lettres que j'avais trouvées. Je puis vous lire un passage frappant de l'une d'elles."?

Et Raoul, prenant dans son portefeuille un papier jauni, le déploya lentement et lut ce qui suit:

--"J'ai fait tenir au ministre que s'il ne nous envoyait point de renfort les Anglais s'empareraient de Québec dans la campagne de l'année prochaine. Vous comprenez, mon ami, qu'on ne peut faire longtemps l'impossible... Tous nos hommes sont à la demi-ration, et je prévoit le moment où les vivres devront encore être réduits... Cependant je ne désespère pas... le ciel va me venir en aide puisque le ministère m'abandonne. Je suis peut être à la veille de posséder assez d'argent pour soutenir cette guerre encore pendant longtemps et même lui donner l'énergie et la rapidité qui lui manquent, à mon gré. Telle est la voie de la Providence. Ces jours derniers, on introduisit auprès de moi un pauvre diable de Français qui, parti de Québec depuis plus d'un an, s'était enfoncé dans les prairies de l'Ouest peuplées par les Indiens. Cet homme m'a assuré que vers le 83e degré de longitude et le 47e de latitude, dans une petite chaîne de collines au milieu d'une plaine immense, se trouve une grotte remplie de poudre d'or. Cette grotte, il l'a vue, il y est entré... Malheureusement pour lui sa curiosité lui a coûté sa chevelure, car les Indiens, qui veillent sur ce trésor, après une poursuite acharnée qui dura trois jours, l'atteignirent et le scalpèrent. Il me mènera au trésor et me l'abandonnera, pourvu que je lui en laisse la dixième partie; car seul, sans soldats, il ne peut le conquérir. Tel est le fait mystérieux dont je vous confie le secret, mon cousin. Maintenant cet homme a-t-il dit la vérité? Je n'en sais rien encore, mais le fait a assez d'importance pour que je m'en assure. Au premier moment de répit, j'organiserai une expédition que je conduirai moi-même, avec l'homme que j'ai gardé, vers la grotte bienheureuse."

"Or, mon cher ami, continua Raoul en renfermant la lettre dans son portefeuille, cette expédition ne fut jamais faite, car, l'année suivante, Montcalm tombait sur le champ de bataille en même temps que son adversaire le général anglais Wolf.

"Vous comprenez facilement que la lecture de cette lettre me causa une émotion extraordinaire. Vainement je me représentais que l'existence du trésor de Montcalm était problématique; qu'en supposant même qu'il eût jamais existé, il y avait de fortes probabilités pour qu'il eût déjà été visité depuis longtemps, une voix me criait de tenter l'aventure...

"Incapable de résister plus longtemps, je refusai une position qui m'était offerte à Paris, ramassai le peu qui me restait encore, et, malgré les pleurs et les supplications de ma mère et de ma soeur, je partis accompagné de Thémistocle, au service de ma famille depuis mon enfance et la sienne, car nous sommes frères de lait. Voilà six mois que nous parcourons le désert à la recherche du trésor.

"Maintenant, mon ami, répondez-moi franchement; nos recherches sont-elles fondées?"

Le trappeur réfléchit pendant quelques minutes.

--Ma foi! monsieur le marquis, je l'ignore... Seuls le chef ou le sorcier de la tribu des Yakangs pourront vous renseigner à cet égard Si vous voulez m'en croire, nous nous mettrons en route demain... je vous servirai de guide.