V.--LA SURPRISE.
La Flèche-Noire, chef de la guerrière tribu des Yakangs, avait établi son village à proximité d'un cours d'eau assez considérable coupant une plaine immense semée de buissons, d'arbres isolés, et couverte des hautes herbes qui rendent fertiles les territoires de chasse. Comme tous les villages indiens, dit celui-ci n'offrait aucun plan régulier, chaque famille choisissant la place, l'arbre qu'elle jugeait à sa convenance et y établissait sa demeure, sorte de hutte au toit pointu, construite au moyen de piquets de bois et de peaux de bison bariolées de couleurs différentes. Vu de loin, l'ensemble de ces huttes faisait songer à une immense réunion de ruches éparpillées dans une forêt aux arbres rares.
Au centre du village, un espace assez grand avait été laissé vide et formait une sorte de place circulaire autour de laquelle s'élevaient plusieurs huttes plus spacieuses que les autres. C'étaient d'abord les wigwams des principaux chefs de la tribu; puis deux constructions plus vastes que les autres et se faisant vis-à-vis. L'une, édifice carré construit en terre séchée au soleil et dure comme la pierre, était la loge de la médecine, antre mystérieux où le Grand-Esprit se faisait visible et où s'accomplissaient les mystères les plus redoutables.
Le second wigwam portait deux une lance fichée sur l'extrémité du toit et un trophée de chevelures ennemies, indiquant que leur propriétaire était un des personnages les plus considérables de la tribu. Et, en effet, cette hutte était la demeure de la Flèche-Noire, le premier sachem des Yakangs.
Enfin pour compléter notre rapide description, nous ajouterons qu'une haute palissade formée de branches d'arbres entourait le village, lui servant de limites et en même temps de rempart.
En ce moment, le village indien offrait l'image la plus parfaite du calme et du bien-être que procure la paix.
Le jour commençait à pâlir: le soleil descendait lentement à l'horizon, et ses derniers rayons, enflammant les nuages et colorant leurs bords de lueurs rousses, attachaient des teintes lumineuses à la cime des arbres et aux toits aigus des wigwams. De la plaine silencieuse, où déjà s'étendaient les premières ombres, montait une brume légère dont les ondes demi-transparentes semblaient les plis interposés d'une gaze, tandis que les oiseaux se hâtaient en criant vers le gîte de la nuit. Sur la place du village se tenaient femmes, les vieillards et les jeunes hommes qui n'avaient pu accompagner les chasseurs. Les plus vieux guerriers, groupés près des tentes, parlaient de leurs hauts faits de chasse ou de guerre, tout en aspirant la fumée de leur pipe. Les plus jeunes préparaient des armes, polissant des pointes de flèches et de lances, aiguisant le tranchant des haches ou taillant les peaux de bison pour en faire des vêtements. Les femmes tressaient les joncs en nattes ou préparaient la nourriture, tout en surveillant leurs enfants qui complètement nus, jouaient, criaient se poursuivaient et se roulaient dans la poussière.
Sur le seuil de la demeure du chef, deux femmes étaient assises. L'une offrait les signes de cette vieillesse précoce qui atteint les femmes indiennes, esclaves autant que compagnes, bêtes de somme autant qu'épouses. L'autre était une jeune fille d'une merveilleuse beauté. Son costume se distinguait par son luxe de celui des autres jeunes filles du village. Use composait d'une tunique de laine blanche à grandes raies rouges serrée à la taille par une ceinture de coquillages et laissant à nu les épaules et les bras, d'une sorte de jupe s'arrêtant un peu au-dessous du genou et entièrement formée de plumes entremêlées et nuancées avec un art et une patience admirables. Ses pieds étaient revenus de mocassins en cuir, retenus par des bandelettes incrustées de coquillages comme la ceinture et s'entrecroisant jusqu'au milieu de la jambe.
Quelques plumes implantées parmi les longues tresses d'ébène de sa chevelure et formant diadème autour du front complétaient l'habillement de la jeune Indienne.
Ces deux femmes, auxquelles les habitants du village témoignaient le plus grand respect, étaient l'Abeille et Fleur-de-Printemps, femme et fille de la Flèche-Noire.
--Qu'a donc ma fille? dit tout à coup l'Abeille en attirant Fleur-de-Printemps vers elle; son front est triste et songeur.
--Fleur-de-Printemps pense à son père, répondit la jeune fille, et son coeur est vaincu par la tristesse. Quand reviendra le sachem?
--La Flèche-Noire est un chef puissant, reprit orgueilleusement l'Abeille; sa présence m'inonde de lumière, mais je suis fière de son absence en pensant aux exploits qu'il accomplit à cette heure avec ses jeunes gens au bord des lacs.
--Le désert est plein d'ennemis des Yakangs; ma mère ne le sait-elle pas?
--L'Abeille le sait; mais nul guerrier ne sera hardi pour braver un chef aussi redoutable que la Flèche-Noire. Que ma fille ne soit plus triste: dans deux jours, son père sera revenu.
--Hélas! ma mère ignore qu'hier, à pareille heure, j'ai vu le corbeau s'envoler vers l'ouest en croassant...?--Ma fille dit-elle vrai? demanda l'Abeille en tressaillant.
--Mes yeux ont suivi longtemps dans l'air les oiseaux de mauvais augure, et alors une voix me disait à l'oreille qu'un malheur planait sur le sachem.
--Fleur-de-Printemps a dit vrai, fit un vieillard qui, passant sur la place, avait entendu les derniers mots de la jeune fille; heureusement notre sorcier a vu, lui aussi, les oiseaux de mauvais augure et, toute la nuit, enfermé dans la loge de la médecine, il a conjuré le Grand-Esprit de veiller toujours sur ses enfants rouges les Iroquois-Yakangs.
--Le Grand Esprit s'est-il laissé fléchir?
--Nul ne le sait encore, car le sorcier est invisible, répondit le vieillard en s'éloignant.
L'abeille réfléchit un instant.
--Notre sorcier réussira, dit-elle tout à coup; le Wacondah lui a donné une grande puissance.
--Je le crois, répondit la jeune fille, et cependant Fleur-de-Printemps tremble encore.
La vieille Indienne jeta un regard indéfinissable sur sa fille; puis, l'attirant sur ses genoux:
--Je connais le motif de la crainte de Fleur-de-Printemps, dit-elle en souriant d'un air mystérieux.
--L'absence de son père...
--Autre chose encore, fit l'Abeille en secouant la tête.
--Que ma mère s'explique; je ne la comprends pas.
--Fleur-de-Printemps n'est plus un enfant; à son âge, j'écoutais avec complaisance la voix mélodieuse du petit oiseau qui chantait dans mon coeur. Ma fille n'est-elle pas de même?
--Que veut dire ma mère?
--Parmi les guerriers de notre tribu, n'en est-il pas un dont le nom fasse tressaillir de joie le coeur de ma fille?
--Tous les Yakangs sont braves, dit la jeune fille avec un accent plein de fierté.
--N'en est-il pas un que ma fille ait remarqué parmi tous les autres?
--Non.
--Aucun d'eux ne lui a dit qu'il la trouvait belle?
--Non.
--Fleur-de-Printemps se trompe. Elle est trop belle pour qu'un guerrier ne soit pas heureux de lui offrir la première place dans son wigwam. Les yeux de ma fille sont encore fermés; un jour ils s'ouvriront.
--Ma mère a raison, dit la jeune fille en rougissant; un guerrier voudrait partager son wigwam avec Fleur-de-Printemps.
--L'Abeille sait lire dans le coeur de sa fille... Et comment se nomme ce guerrier?
--Fleur-de-Printemps l'ignore: il n'appartient pas à la tribu des Yakangs.
--Quel Indien est assez hardi pour oser lever les yeux sur la fille d'un chef?
Fleur-de-Printemps garda le silence.
--Est-il jeune?
--Fleur-de-Printemps ne le sait pas davantage; elle ne l'a jamais vu...
L'Abeille regarda sa fille avec étonnement.
--Que ma fille s'explique, dit-elle, car à mon tour je ne la comprends pas.
La jeune fille baissa la tête et sembla se recueillir pendant quelques instants.
--Que ma mère ouvre les oreilles, dit-elle tout à coup, je vais lui montrer le fond de mon coeur.
"Il y a déjà quelques lunes, j'errais par la prairie en dehors du village, écoutant la douce chanson des oiseaux et les voix qui sortent du fleuve. Le soleil, protecteur de notre race, brillait au ciel et embrasait l'atmosphère. Bientôt accablée par la chaleur suffocante, je dus m'asseoir à l'ombre d'un buisson d'églantiers, où je ne tardai pas à tomber dans cet état de somnolence qui n'est plus la veille, mais n'est pas encore le sommeil. Combien de temps restai-je ainsi? Je ne sais. Tout à coup il me sembla entendre un faible bruit auprès de moi, mais si faible qu'il arrivait à peine à mon oreille. Je crus rêver et n'ouvris pas les yeux, bientôt une voix douce comme la brise qui joue dans le feuillage s'éleva au centre du buisson qui me protégeait, chantant sur un air plaintif:"
O toi qui sans crainte repose
Sous l'ombrage que font les roses
Abritant ton front abattu,
Me connais-tu?
Pour voir encore ton doux visage,
Jeune fille, vers ton village
Je suis entraîné par mon coeur,
Je te vois jouer sur la mousse
Et j'écoute ta voix plus douce
Que celle de l'oiseau moqueur.
Lorsque tu cours dans la prairie,
Ton pied rase l'herbe fleurie
Plus léger qu'une aile d'oiseau;
Dans les sentiers tu vas, tu passes,
Sans jamais laisser plus de traces
Que le castor au sein des eaux.
"Tout à coup la voix s'interrompit brusquement: une exclamation gutturale de colère se fit entendre. Je me réveillai en sursaut, croyant avoir rêvé".
--Eh bien? dit l'Abeille.
--Fleur-de-Printemps n'avait pas rêvé. Sa tête et sa poitrine étaient couvertes de ces jolies fleurs bleues qui croissent au bord des eaux et qu'une main invisible avait répandues sur elle pendant son sommeil.
--Et ma fille ne chercha pas à savoir de qui lui venaient ces fleurs?
--Si, mais Fleur-de-Printemps examinant attentivement la plaine ne vit rien qu'un mouvement d'ondulation parmi les herbes de la prairie.
--Et que fit ma fille?
--Fleur-de-Printemps est une Indienne et la fille d'un chef; son coeur est brave et son oeil est perçant En examinant attentivement le pied du buisson qui lui avait servi d'abri, elle découvrit la piste de deux hommes, l'un se dirigeant vers le sud, l'autre vers l'ouest. Fleur-de-Printemps, prenant la mesure des empreintes, reconnut qu'elles avaient été faites par des pieds indiens.
--Ma fille sait-elle à quel tribu ces Indiens appartiennent?
--Oui! répondit Fleur-de-Printemps après quelques instants d'hésitation.
--Veut-elle me le dire?
--A la tribu des Enfants perdus.
L'Abeille se leva d'un bond l'épouvante peinte sur le visage.
Au même instant, la porte de la loge de la médecine s'ouvrait avec fracas et le vieux sorcier, les vêtements en désordre, les cheveux hérissés, l'oeil brillant de fièvre et d'insomnie, s'élançait sur la place en faisant des gestes de désespoir.
--Aux armes, fils des Iroquois-Yakangs! cria-t-il d'une voix stridente, un grand danger vous menace!
Ce cri fit l'effet d'un coup de foudre au milieu de la population si tranquille du village. En un clin d'oeil, hommes, femmes, enfants furent groupés sur la place, interrogeant anxieusement le vénérable vieillard.
--J'ai vu les corbeaux voler vers l'ouest, disait le sorcier d'un air égarée. Fasse le Grand-Esprit que la Flèche-Noire et ses guerriers prenant l'heure du retour!
A peine ces paroles étaient-elles prononcées qu'une grande clameur, Se levant de derrière les palissades qui entouraient le village, vint jeter l'épouvante dans le coeur des Yakangs.
--Trahison!... C'est le cri de guerre des enfanta perdus! s'écria le sorcier; la Flèche-Noire, notre chef, nous manque; serons-nous vaincus? Guerrier, les! Yakangs sont des braves; montrons aux voleurs du désert que les Iroquois ne sont pas de vieilles femme peureuses et qu'ils savent mourir en braves?
Il y eut d'abord un moment de confusion inexprimable: les femmes et les enfants couraient en tous sens, cherchant un abri. Les hommes, vieux guerriers pour la plupart et habitués de longue date à ces surprises, s'élançaient vers leurs huttes pour saisir leurs armes et revenaient se mettre sous les ordres du sorcier, qui, en l'absence du sachem, servait de chef à la tribu.
Le plan de défense fut bientôt fait.
Hommes, femmes, enfants, vieillards, tous se mettent à l'oeuvre. En un clin d'oeil, par les ordres du sorcier, une vingtaine de wigwams des guerriers absents sont renversés et leurs débris servent à former un solide retranche autour de la loge de la médecine. Les hommes les plus jeunes de la tribu s'échelonnent en avant de cette espèce de barricade avec mission d'en défendre l'approche. Si l'ennemi parvient à franchir cet obstacle, il viendra se heurter, au pied même du retranchement, contre le reste des hommes valides placés en réserve. Enfin les vieillards et ceux que les graves blessures reçues à la guerre ont rendus impropres au service des armes forment le dernier corps, barrière, hélas! bien faible si l'ennemi parvient à franchir les deux autres. Dans la loge de la médecine, le sorcier fait entrer les femmes et les enfants des principaux chefs; mais nulle prière ne peut décider l'Abeille à suivre l'exemple de ses compagnes.
--L'Abeille est forte et courageuse, dit l'Indienne; elle est la femme d'un chef, elle se défendra!
Et, brandissant une hache de guerre de son époux, elle va se placer au premier rang des guerriers.
--Hommes vaillants, dit alors le sorcier, que chacun de vous fasse son devoir et qu'il montre aux brigands des prairies que les Yakangs ne sont pas des chiens craintifs!... Souvenez-vous que le brave frappé sur le sentier de la guerre est conduit par le Grand-Esprit dans les prairies bienheureuses, où il pourra chasser le bison pendant des milliers de lunes.
Le discours du sorcier fut brusquement interrompu par un craquement de mauvaise augure, suivi d'une formidable clameur. La palissade servant de rempart s'était brisée sous les efforts répétés des Enfants perdus faisant irruption et poussant leur cri de guerre bien connu des Indiens.
La première attaque des assaillants ne fut pas heureuse. Les Yakangs placés en avant du retranchement, comprenant que le salut de la tribu reposait sur leur courage seul, attendirent de pied ferme le choc de leurs ennemis. Droits, immobiles comme des statues de bronze, l'arc bandé, ils les laissent s'approcher; puis, quand ils ne sont plus qu'à quelques pas, ils font pleuvoir sur eux une grêle de flèches qui forcent les ennemis à reculer en désordre.
Trois fois les Enfants perdus reviennent à la charge; trois fois ils se voient forcés de reculer devant ces ennemis impassibles et inébranlables.
L'Oeil-Sanglant, les traits enflammés par la colère, rallie de nouveau ses compagnons.
--Lâches, dit-il d'une voix tonnante, vous n'êtes pas des guerriers! Les femmes et les vieillards des Yakangs devraient laisser leurs armes et vous chasser à coups de fouet comme des chiens peureux.
--Oach! dit un guerrier, mon père est sévère pour ses enfants. Ses enfants vont lui prouver qu'il a tort.
L'Oeil-Sanglant appelle alors autour de lui les chef des différents détachements de sa petite armée et leur donne quelques ordres à voix basse; puis son cri de guerre devient le signal d'une nouvelle attaque.
Les assiégés comprennent que la partie décisive va se jouer et que, s'ils parviennent à repousser de nouveau leurs ennemis, ceux-ci ne reviendront plus à la charge.
Le choc est terrible, L'Oeil-Sanglant et le Scalpeur, à la tête de leurs guerriers, se précipitent comme des bêtes fauves! sur les Yakangs, qui, la lance en arrêt, leur présente une barrière infranchissable. Malgré des prodiges de valeur, les Enfants perdus vont, sans doute, se voir forcés de reculer, lorsque plusieurs coups de carabines retentissent. C'est la bande du Novice, qui, d'après les ordres de l'Oeil-Sanglant, s'est portée sur la gauche du retranchement et, prenant les Yakangs en écharpe, ouvre sur eux, un feu roulant.? A cette attaque meurtrière à laquelle ils ne peuvent faire face, un certain désordre commence à se manifester dans les rangs des défenseurs de la tribu. Ils se voient forcés de reculer à leur tour, puis de se mettre ù l'abri derrière le retranchement.
--Chef, dit tout à coup le Scalpeur, où donc avez vous le Castor?
--Le Castor se bat, dit l'Oeil-Sanglant en fronçant les sourcils.
--Vous croyez?... Il ne fait pas beaucoup de bruit.
--Il est prudent.
--Hum! prudent, c'est bientôt dit!... Enfin je veillerai; ce n'est pas le moment de discuter.
--Oach! dit l'Oeil-Sanglant à sa troupe, les Yakangs fuient devant nous. Poursuivez ces lâches et chacun de vous pourra montrer avec orgueil les nombreuses chevelures qu'il aura conquises aujourd'hui. En avant! Derrière ce rempart, vous trouverez des femmes que vous pourrez amener dans vos wigwams pour préparer votre nourriture. Quant à moi, guerriers, mon choix est fait: les deux yeux de Fleur-de-Printemps éclairent mon coeur comme les étoiles du Wacondah.
--Ma fille n'est point faite pour habiter la hutte d'un chien des prairies comme toi! s'écria l'Abeille d'une voix retentissante.
Et s'avançant à la rencontre de Oeil-Sanglant elle fit tournoyer son tomahawk pendant une seconde, puis le lança de toute sa force contre l'Indien.
Mais celui ci était sur ses gardes. D'un bond de côté, il évita l'arme meurtrière, qui alla briser la tête d'un Enfant perdu placé derrière lui. Devenant agresseur à son tour, Oeil-Sanglant se rua comme une bête fauve sur l'Abeille désarmée, l'étreignit dans ses bras puissants et la terrassa.
C'en était fait de l'Indienne. Déjà sa chevelure était menacée par le terrible couteau de son ennemi, lorsqu'un tomahawk lancé avec une adresse inouïe vint briser l'arme dans la main de l'Oeil Sanglant.
Celui ci poussa une exclamation de colère et tourna les yeux du côté d'où le coup était parti.
--Le Castor! murmura t-il; c'est lui! Un jour sa chevelure ornera mes mocassins et ses os me serviront de sifflet de guerre.
Mais le mouvement qu'il avait fait avait suffi à l'Abeille pour se dégager, et, preste comme une biche poursuivie par les chasseurs, elle escalada le retranchement et se réfugia auprès de sa fille, dans la loge de la médecine.
Les Enfants perdus s'élancent sur sa trace et essayent de monter à i'assaut. Mais les Yakangs, combattant avec le courage du désespoir et ayant pour eux la supériorité de la position, les forcent à reculer.
Tout à coup un cri de guerre retentit derrière le retranchement et une grande lueur illumine la nuit. C'est le Serpent qui a conçu un plan diabolique pour vaincre la résistance de l'ennemi. Tournant la position, il jette adroitement quelques torches enflammées sur le retranchement, lequel, composé en grande partie des piquets de bois des wigwams, prend feu en un clin d'oeil.
A cette vue, le découragement gagne les Yakangs: ils comprennent que leur défaite n'est plus qu'une question de temps. Plusieurs d'entre eux, avec la témérité du désespoir, tentent une sortie par un point du retranchement que le feu n'a pas encore envahi et essayent de se faire jour à travers les rangs ennemis. Mais ils se voient refoulés au milieu du cercle de flammes.
Les Enfants perdus, jugeant leur victoire certaine, entonnent leur chanson de guerre et exécutent la danse du scalp autour du brasier. La lueur des flammes découpe dans la nuit leurs silhouettes grimaçantes, qui passent et repassent, semblables à une bande de démons.
Tout à coup un son étrange, grave, prolongé, analogue à celui que les bergers des Alpes tirent de leur corne de boeuf, s'élève à une soixantaine de pas du théâtre de la lutte.
En même temps trois coups de feu retentissent, auxquels répondent trois cris de douleur et de rage. Le Scalpeur et le Serpent s'affaissent, mortellement trappés; le bras gauche de l'Oeil Sanglant retombe inerte, fracassé par une balle.
--Courage! braves Yakangs crie alors une voix retentissante, courage! les amis viennent!
Et trois nouveaux coups de feu abattent encore trois des assaillants.
--Le Marcheur! s'écrièrent les Enfants perdus avec un accent de rage mêlé de crainte.
--Notre frère disent les Yakangs.
Et ce secours inespéré relevant leur courage, ils se forment en colonne serrée, prêts à fondre sur les Enfants perdus.