DANS LE NORD DE L'AMÉRIQUE


CHAPITRE PREMIER

SAINT-JEAN DE TERRE-NEUVE.—HALIFAX.

Il y avait deux jours qu'on attendait à Saint-Jean de Terre-Neuve la Nova Scotia, le meilleur steamer de la ligne Allan, faisant le service entre Liverpool et Baltimore. Elle arriva enfin, après avoir échappé aux assauts d'une mer déjà soulevée par les vents d'équinoxe. Le lendemain était le 20 octobre, et ce fut ce jour-là que, par une belle matinée, je quittai cette colonie, la plus ancienne des possessions anglaises de l'Amérique, et où j'avais passé dix-sept mois en qualité d'attaché temporaire au vice-consulat de France.

On venait enfin de tirer le coup de canon, signal du départ, et une demi-heure après on dénouait les amarres qui nous retenaient le long du quai, puis l'hélice battant l'eau, nous virions de bord lentement. Du rivage, à mesure que nous tournions, on voyait l'énorme vaisseau se raccourcir, l'arrière et l'avant semblant se reculer l'un contre l'autre dos à dos, et les trois-mâts s'alignant sur une file n'en plus former qu'un seul.

Que de fois, là-bas, ce spectacle toujours pareil a été pour moi la meilleure distraction de la semaine!

Rassemblés sur le pont, nous regardions le port qui paraissait s'éloigner, tandis que les montagnes, du côté opposé, avaient l'air de venir à notre rencontre.

Sur la rive, les visages ne se distinguaient plus, mais les mouchoirs qui s'agitaient prolongeaient de part et d'autre l'échange des adieux. À la fin, nous ne les vîmes plus que comme de petits papillons blanchissant parfois sous un coup de lumière.

Étagées du bas en haut de la colline, les maisons de la ville confondaient leurs toits d'ardoises et se serraient de plus en plus l'une contre l'autre. Quand le vent l'étalait, on voyait encore les couleurs du pavillon qui battait au mât du consulat de France.

J'envoyai un adieu dans sa direction, puis je cessai de rien distinguer, à part la cathédrale catholique dont les tours dominatrices nous faisaient l'effet de s'élever de plus en plus vers le ciel.

Nous étions arrivés dans la passe. D'un côté c'était le phare, de l'autre de vieux restes de fortifications françaises, et çà et là, suspendues aux anfractuosités du rocher, de petites maisons de pêcheurs avec leurs échafauds pour faire sécher la morue. À cet endroit il n'y a guère que quatre cents mètres de largeur, et dès qu'on a dépassé cette ligne, de chaque côté, les falaises semblent se rapprocher. Bientôt elles ne sont plus séparées que par une étroite coupure, à travers laquelle on aperçoit encore, dans le lointain, les dernières constructions de Saint-Jean. Puis les deux murailles se réunissent tout à fait, et l'on n'a plus devant les yeux qu'une côte accidentée, sans apparence de havre et poussant en tous sens des contreforts, comme pour se défendre des lames qui l'assaillent.

Cette fois je quittai mon poste d'observation. C'était bien fini, Saint-Jean avait disparu pour toujours. Il me semblait qu'il venait d'être englouti avec ses habitants dans le sein des montagnes qui l'avaient soudain dérobé à ma vue. Une vague tristesse m'envahit tout entier, et je cherchai autour de moi si je ne trouverais pas quelque compagnon avec qui causer d'un passé si soudainement évanoui.

Le ciel m'en avait ménagé un. Arrivé d'Halifax par le paquebot précédent, il n'avait fait que toucher barre à Saint-Jean, où je l'avais justement rencontré chez une charmante jeune fille.

Cette connaissance commune servit de prétexte à notre réunion, et, comme on se lie presque aussi facilement sur le pont d'un navire qu'en cabinet particulier, nous nous mîmes à marcher côte à côte et à deviser, ainsi que deux braves chevaliers du vieux temps se rencontrant sur le chemin de Jérusalem. Cette comparaison est moins déplacée que l'on ne pourrait croire, car de quoi parlions-nous, si ce n'est des «gentilles damoiselles» que nous laissions derrière nous, et du pays vers lequel était orientée la proue de notre nef?

Nous avions deux jours et deux nuits à passer à bord avant de débarquer à Halifax. Il est vrai que la traversée promettait d'être belle. La mer, fatiguée sans doute de s'être tant mise en colère les jours précédents, était tombée dans un calme presque plat. Le vent, qui cependant tenait encore, ne soulevait que de petites vagues roulant paresseusement de l'une à l'autre leur crête d'écume. Et, fier de voir ce même Océan, la veille encore si brutal, devenu rampant à ses pieds, notre vaisseau filait tout droit, inébranlable.

Il n'y avait point de brume, et nous longions les côtes à quelques encablures. De temps en temps, on voyait de petites villes blotties au fond d'une baie, au milieu des sapins et des bouleaux. Ou bien l'on croisait quelque bateau pêcheur, la voile gonflée, et qui fuyait par bonds désordonnés dans le sillage. Ils allaient presque aussi vite que nous, en sens inverse, et disparaissaient rapides, derrière l'horizon. Le soir ils seraient à Saint-Jean et ils y ramenaient pour un instant notre pensée.

Malgré tout cela, le temps est long en mer lorsqu'on n'a pas avec soi quelque intime ami. On se lasse vite de la compagnie des gens qu'on connaît peu. Aussi après le luncheon, où nous nous étions retrouvés à la table du capitaine, mon «ami» et moi restâmes chacun de notre côté.

J'avais donc repris seul ma promenade sur le pont, lorsque je fus accosté par un jeune homme aux traits fins et réguliers, aux grands yeux bruns éclairant un visage intelligent, et qui me salua par mon nom. Surpris, je m'arrêtai en le regardant, et il m'expliqua qu'ayant vu mon nom sur la liste des passagers, il s'était dit que je devais en être le possesseur, car je n'avais pas la tournure d'un Anglais.

Enchanté de trouver quelqu'un pour causer dans ma langue, j'emboîtai le pas avec lui, et grâce à sa société le reste du jour me parut moins long. L'infortuné ne savait pas un mot d'anglais, et personne à bord ne comprenait le français! Il était Polonais, et venait de subir toutes sortes de mésaventures à la suite desquelles il s'était pris d'une haine acharnée contre les fils d'Albion. Il y avait deux mois qu'il s'était embarqué à Liverpool sur un steamer allant à New-York. Ils avaient failli sombrer en plein Océan, lorsque heureusement un vapeur était venu à leur secours et les avait remorqués jusqu'à Saint-Jean. Mais ce qui le mettait en fureur, c'est que là, les passagers avaient signé une adresse de gratitude au capitaine qui les avait mis en danger de faire naufrage.

Enfin, le matin du troisième jour, juste quarante-quatre heures après avoir quitté Saint-Jean, nous arrivions, à la suite d'une belle traversée, en rade d'Halifax, la capitale de la Nouvelle-Écosse.

Désormais nous étions sur le continent américain et dans le Dominion du Canada. Terre-Neuve, en effet, ne fait point partie de cette confédération. C'est une colonie absolument indépendante, qui se gouverne elle-même et dont le chef suprême, le représentant de la Reine, n'a guère plus de pouvoir que la Reine elle-même en Angleterre. Il n'y a, au contraire, qu'un lieutenant-gouverneur, à Halifax, et il relève du gouverneur général résidant à Ottawa.

Mais n'allons pas plus vite que notre vapeur, lequel n'est encore qu'à l'entrée de la rade, et commençons par étudier l'aspect extérieur du pays avant de chercher à en connaître l'organisation.

Bien différentes sont les côtes de celles de Terre-Neuve. Au lieu d'escarpements, ce sont ici des terrains plats se relevant doucement pour encadrer la baie de leurs ondulations boisées. Elles n'offrent point d'abri contre le vent, et le vaste espace qu'elles entourent ne saurait servir de mouillage à aucun navire. Au bout d'une demi-heure nous longeons à tribord un îlot fortifié dont le tapis vert jette une note gaie au milieu de l'eau, grise comme le ciel. Sur la hauteur, à gauche, se dresse la citadelle. Le sémaphore s'y élève et, de ses longs bras, nous signale au port. Nous répondons par deux coups de canon successifs et commençons à défiler devant la ville, située à bâbord. Nous la passons presque tout entière en revue, et ses monuments, qu'elle nous présente tour à tour, nous font bonne impression.

Enfin nous accostons, et le débarquement de nos bagages commence aussitôt. Du quai ils vont directement à la douane qui est en face. Une valise et deux malles, en voilà assez pour exciter les soupçons de l'employé, qui me demande si j'ai une «lady» avec moi. Et, sur ma réponse négative, il me fait ouvrir une de mes caisses dont il se contente, du reste, de me voir soulever le couvercle.

Une vieille calèche attelée de deux chevaux blancs me dépose bientôt à l'Halifax-Hotel. C'est un vaste et bel établissement qu'on m'avait recommandé et que je conseille aussi à ceux de mes lecteurs qui auraient la velléité d'aller faire un tour en Nouvelle-Écosse.

Par bonheur, je connaissais un charmant ménage dans cette ville: un docteur et sa femme, celle-ci d'une des meilleures et des plus agréables familles de Saint-Jean. J'allai les voir entre le déjeuner et le luncheon, et comme c'était dimanche et l'heure de la messe, je les accompagnai à la cathédrale catholique. C'est un assez bel édifice de style gothique. Je ne puis, hélas! faire le même éloge de la musique que j'y ai entendue.

Après la messe, on m'a fort gracieusement retenu pour luncher, et j'ai mangé, pour la première fois, de ces perdrix américaines qui perchent dans les sapins, et dont la chair succulente est blanche comme celle du faisan.

La ville, que j'ai parcourue ensuite, m'a semblé une grande capitale en comparaison de Saint-Jean. Des rues pavées, avec de vrais trottoirs, alignées entre de belles maisons ou édifices publics en pierres de taille; des avenues plantées de vieux beaux arbres, et bordées de jolis hôtels. Et encore, ce jour-là, je ne pouvais pas juger de tout, les boutiques étant fermées et les gens restant chez eux pour sanctifier le dimanche.

Aussi je pris le parti de passer le temps à faire ma correspondance et d'attendre le lendemain pour commencer mes explorations à travers la cité.

La gare eut ma première visite. C'est une construction qui, à l'extérieur, a des allures de palais, et dont l'intérieur n'est qu'un grand hangar où tout le monde pénètre librement. Quant aux bagages, l'enregistrement en est aisé et pas cher: on attache à votre malle un numéro dont on vous donne le double, absolument comme aux vestiaires de nos théâtres. Et cela ne vous coûte que la peine d'emporter avec vous autant de numéros que vous avez de colis.

En quittant la gare, j'aperçus dans le port l'escadre anglaise. Il y avait là le Northampton, portant le pavillon de l'amiral sir J. E. Commerell, V. C. K. C. B., et dont les lourdes murailles cuirassées semblaient bâties sur des assises reposant au fond de la mer. Je l'avais vu quelques semaines auparavant à Terre-Neuve, ainsi que tous les autres vaisseaux de la station et le Canada, à bord duquel le prince George, le fils du prince de Galles, était midship. À Saint-Jean, on avait donné pour lui un bal où j'avais eu l'honneur de lui être présenté et de causer avec lui en français.

Je traverse le jardin public, qui est fort bien entretenu, et j'escalade les fortifications jusqu'aux pieds du sémaphore.

De là, dominant tout le pays, je découvre un des plus beaux panoramas qui se puissent voir.

Le regard se noie d'un côté dans le lointain changeant de la mer. Deux îles, dont la plus éloignée est grande et boisée, surgissent au large de la rade. L'autre est un fortin qui commande l'entrée du port. En face de moi, des collines doucement ondulées et couvertes d'une belle végétation. Niché dans le creux d'un vallon et trempant ses pieds dans les eaux d'un petit havre, un faubourg de la ville avec son clocher blanc.

À gauche, la mer forme un cours d'eau, s'enfonce dans les terres, disparaît et reparaît tour à tour jusqu'à l'horizon, dans les arbres.

Sur la rive où je suis, à mes pieds, la ville s'étend, et, dans ses larges rues, l'activité des grandes cités circule sur un parcours de plusieurs milles, continuellement.

Je restai longtemps à contempler ce spectacle aussi imposant que varié, et, comme je m'en retournais, je croisai des soldats anglais en tunique rouge et casque blanc.

Je revenais vers le bas de la ville où se trouve l'Halifax-Hotel, et je me demandais si, le soir, je me mettrais en route pour New-York ou le Canada, lorsque je rencontrai le commandant d'un navire anglais de ma connaissance. Il m'invitait déjà à l'aller voir, mais je lui dis que je partais dans quelques heures pour Québec, et cela me décida. Je rentrai, bouclai mes malles et allai prendre mon ticket pour l'ancienne capitale du Canada.

C'est une grande commodité, en Amérique, que ces agences où l'on se procure des billets sans avoir besoin de courir à la gare une demi-heure avant le départ de son train. On peut même s'en munir dès la veille pour le lendemain. Et l'on vous en donne qui sont valables pour un certain nombre de jours, voire même pour un temps indéfini, et pour tout le parcours de la ligne. C'est ainsi que le mien pouvait me conduire jusqu'à Montréal, avec la latitude de mettre dix jours à faire le voyage.


CHAPITRE II

D'HALIFAX À QUÉBEC.—QUÉBEC.—MONTRÉAL.—LE SAINT-LAURENT.—MONTRÉAL.

Notre sleeping car était au complet en partant d'Halifax, mais je ne connaissais aucun de mes compagnons de route. Après une assez bonne nuit dans un lit où de plus gros que moi eussent pu s'étendre à leur aise, le froid me réveilla à la pointe du jour. Comme nous ne devions arriver que le soir à dix heures, je n'étais pas pressé de m'habiller. Je soulevai les stores de mes fenêtres, et tandis que de l'autre côté un épais rideau me protégeait contre les regards indiscrets, je contemplai, à demi soulevé sur ma couche, le paysage qui se déroulait le long du train.

Le soleil, énorme et tout rouge, se levait sur une contrée plate et déserte dont les forêts de sapins et de bouleaux, à perte de vue, étaient couvertes d'une épaisse couche de givre. Nous n'étions pourtant qu'au 24 octobre.

Vers sept heures, nous découvrîmes un village pittoresquement disséminé aux alentours d'une large baie; la mer unie avec des reflets pâlissant sous la lumière nouvelle; la terre, les ruisseaux, les marais grelottant sous leur manteau de glace.

Cependant le paysage prenait un autre caractère. Les éternels petits pins entremêlés de petits bouleaux se faisaient plus rares.

Tout à coup, voici de nouveau la mer.—Il est bientôt huit heures. Le couloir qui divise notre wagon dans sa longueur commence à se remplir de l'agitation de ceux qui se lèvent et vont se débarbouiller et se coiffer dans le cabinet de toilette. Je soulève un peu mon rideau, et derrière ceux de mes voisins j'aperçois des jambes qui passent, des mains qui se tendent pour lacer des souliers, et l'étoffe des tentures qui se gonfle et retombe à chaque mouvement du personnage pour enfiler une chemise ou agrafer un corsage. Lorsque je me suis assez initié à la manière de se comporter dans un sleeping car américain, je me retourne sur mon coude pour me remettre à ma lanterne magique.

L'immense nappe d'eau silencieuse et immobile, blanche sur la rive où nous passons, se mélange de toutes les couleurs de l'azur pour aller mourir dans un horizon arrêté par des montagnes aux silhouettes capricieuses, moins bleues que les eaux qui les baignent et moins pâles que le ciel qui les encadre. Elles courent vers le nord, noyant leurs dernières cimes bien loin, où le ciel et la mer se confondent. Là, elles ne semblent plus qu'une légère fumée qui s'évanouit. Au contraire, elles se relèvent vers le sud, enveloppées de tons plus sombres. Et de l'immense amphithéâtre jaillissent plusieurs îles boisées, qui se détachent vigoureusement sur ce fond vaporeux de lumière matinale.

Enfin le premier plan, c'est-à-dire la rive que nous longeons, égayé de maisonnettes rustiques étalant leurs pauvres toits à l'ombre de bosquets aux arbres multicolores, achève la perfection de ce tableau.

Je ne connais point le golfe de Naples, mais certes celui-ci, qu'on appelle «Baie de Chaleur», fait rêver à tout ce que l'imagination peut enfanter de plus riche et de plus poétique, et un pareil site, en Europe, ferait la fortune de l'endroit où il se trouverait.

Dès lors nous n'avons cessé de parcourir une contrée des plus accidentées, le railway longeant perpétuellement des torrents étranglés entre des montagnes, celles-ci enfouies sous les sapins et les bouleaux. Dans les eaux rapides et peu profondes, de la passerelle où je me tenais, on voyait dormir les saumons, tandis que des rochers, au bord du chemin, pendaient de longues aiguilles de glace. Des arbres verts d'essences variées, «spruces», mélèzes, tuyas, etc.; des bouleaux à l'écorce blanche, des fusains aux rameaux pourprés, des sorbiers des oiseaux aux grappes rouges et, sur le sol, une petite plante qui jetait des tapis d'écarlate, tout cela répandu sur des montagnes, des plateaux, des ravins, contournés, parcourus, franchis par les rails du chemin de fer, tel est l'aspect général du pays jusqu'à Rimouski.

Les couleurs d'automne ont une variété et un éclat tout particuliers dans le nord de l'Amérique; aussi est-ce de préférence cette saison que choisissent les touristes pour y voyager.

À Rimouski, on n'entend déjà plus parler que le français sur les trottoirs des stations, et l'on découvre la nappe grandiose du Saint-Laurent, plus semblable à un golfe qu'à un fleuve. D'une rive à l'autre l'horizon est si éloigné qu'on le prendrait pour celui de la mer, si de hautes montagnes n'y soulevaient leurs crêtes cendrées dans le lointain bleu.

Il y avait plus de trente heures que nous avions quitté Halifax, lorsque enfin le train nous déposa à Point-Levi.

Point-Levi est un faubourg de Québec, situé sur la rive droite du Saint-Laurent, et il faut traverser le fleuve sur un ferry-boat (bateau de transport) qui vous débarque sur les quais de la ville.

Ces ferry-boats sont des espèces de maisons flottantes à vapeur, où l'on s'embarque à pied ou en voiture, et il y en a beaucoup sur les larges fleuves d'Amérique, là où un pont pourrait gêner la navigation.

Depuis longtemps il faisait nuit et l'on ne voyait de Québec que des lumières qui, çà et là, étoilaient l'eau du fleuve de clartés tremblantes. Ne pouvant regarder le paysage, je causais avec un jeune homme que je connaissais depuis quelques heures.

En route je m'étais peu à peu aperçu que la plupart des voyageurs étaient des Canadiens français, et plusieurs avaient lié conversation avec moi. L'un d'eux me dit qu'il comptait passer la journée du lendemain à Québec et partir le soir pour Montréal. Libre de toute occupation, il me proposait de descendre au même hôtel que lui et de faire ensuite route ensemble jusqu'à Montréal. À Québec il me servirait de cicerone. Ce projet entrait dans mes plans, et j'acceptai.

On m'avait indiqué l'hôtel Saint-Louis, comme le meilleur. Je lui en parlai; mais il était habitué ailleurs et m'entraîna avec lui.

C'était une espèce d'auberge, et je m'en aperçus tout de suite, rien qu'à la tournure et aux façons vulgaires de quelques hommes rassemblés dans la salle commune.

J'en pris vite mon parti, trouvant qu'il ne messeyait pas à un voyageur de chercher parfois des aventures. Je fus nommé, qualifié, et je dois dire qu'on eut dès lors pour moi des égards tout particuliers. N'empêche qu'il a fallu en passer par la chambre à deux lits, et quelle chambre! et quels lits! et quelles cuvettes! Et puis, le lendemain matin, comme je prenais, sur l'oreiller, des notes dans mon journal, pendant que mon camarade ronflait encore, j'ai été subitement interrompu par des connaissances qui sont entrées comme un ouragan pour dire bonjour à leur ami. Ne pouvant plus écrire, à cause du bavardage, je me suis levé. On m'a présenté, on a fait porter du madère et l'on a bu à ma santé!

Après déjeuner, nous sommes sortis. Québec, étant bâtie sur une sorte d'escarpement au milieu du fleuve, offre de loin un coup d'oeil très-pittoresque. Lorsqu'on y est, on ne s'aperçoit que du désagrément de toujours monter ou descendre.

La ville n'est ni jolie, ni curieuse. Je m'attendais à trouver de vieilles maisons intéressantes; mais tout cachet d'antiquité a disparu sous le badigeonnage moderne.

Par exemple, ce qu'il y a de magnifique, de tout à fait imposant, c'est la vaste terrasse qui s'étend au pied de la citadelle, et d'où l'on jouit sur le Saint-Laurent d'un panorama qui passe, sans qu'il y ait, je crois, d'exagération, pour un des plus beaux du monde.

Dans l'après-midi, le «gérant de l'hôtel», un jeune et aimable garçon, m'a conduit à la citadelle. Là, un de ses amis, sergent de cavalerie, comme il faut et instruit, nous a pilotés avec une complaisance et un empressement tout canadiens, ce qui veut beaucoup dire. Il parle le français avec correction et bien plus distinctement que la plupart des autres Canadiens-Français avec lesquels je me suis trouvé, et dont le langage m'est resté souvent impossible à comprendre. Si je n'avais pris la résolution de ne nommer personne ici, je serais heureux d'y pouvoir inscrire son nom, en le remerciant de nouveau de la façon dont il nous a fait les honneurs de la citadelle, y compris un excellent verre de bière.

Des remparts, on découvre de tous côtés des panoramas à faire rêver des décorateurs d'opéra. Ce qu'il faut chercher à Québec, ce sont les points de vue dominants. Il n'y a dans la citadelle que de l'infanterie et de l'artillerie, mais il était alors question d'y mettre aussi de la cavalerie légère, et c'est à cet effet qu'on y avait détaché le jeune sous-officier qui nous accompagnait.

Une garnison un peu forte n'est pas inutile à Québec. Le bas de la ville, en partie occupé par de pauvres maisons entre lesquelles serpentent des rues sales et étroites, est habité par des Irlandais, et, de leur part, on redoute toujours quelque manifestation politique. Deux ou trois jours avant mon arrivée, le marquis de Landsdowne étant venu en Canada, remplacer au gouvernement général le marquis de Lorne, gendre de la Reine, s'était arrêté à Québec. Les Irlandais, dont il n'a pas les sympathies, et de qui son prédécesseur avait su se faire bien venir, comme de tout le monde, s'étaient agités pour protester contre sa nomination. Pourtant ils s'en étaient tenus à des réclamations pacifiques.

C'est du reste dans l'enceinte même de la citadelle qu'est logé le gouverneur général, lorsqu'il vient à Québec. Car il ne faut pas croire, comme beaucoup de gens le pensent, que l'ancienne capitale du Canada est restée celle du Dominion. C'est à Ottawa, ville située dans le nord, sur un tributaire du Saint-Laurent, et déjà peuplée de quarante mille âmes, bien qu'elle soit de construction toute récente, que la Grande-Bretagne a établi le siége du gouvernement de ses provinces d'Amérique.

De là, le gouverneur général étend son autorité sur toutes les autres colonies anglaises de cette région, à part Terre-Neuve, qui, je l'ai dit, est indépendante de toute autre autorité que celle de la Reine.

Néanmoins, chaque province du Canada a sa Capitale, avec son parlement qui s'occupe de toutes les affaires intéressant particulièrement la province. Québec est une de ces capitales, et l'on y achève un superbe édifice, dans lequel doivent siéger les Chambres.

En fait d'autres monuments, il n'y a rien de bien remarquable dans cette cité, qui est pourtant la plus ancienne du Canada. C'est en effet Champlain qui la fonda en 1608. Wolfe s'en empara, en 1759, à la suite de la glorieuse défaite où périt Montcalm. Et, de la citadelle, on vous montre le champ de bataille des plaines d'Abraham où s'élève un monument en l'honneur des deux héros.

On peut cependant faire une visite à l'Université, vaste bâtiment qui renferme les nombreuses salles d'une musée de peinture, histoire naturelle, etc., et surtout une belle bibliothèque de soixante-dix mille volumes.

Tout cela se trouve dans la ville haute, la basse étant entièrement occupée par le commerce.

Avant de redescendre, n'oublions pas de tout voir. La cathédrale ne vaut pas la peine que j'y conduise le lecteur. Je l'inviterai plutôt à m'accompagner sur la place du Marché, chez un grand fabricant de pianos et orgues. Mon compagnon, qui le connaît, me présente à lui, et dès qu'il me sait musicien, il m'ouvre et me fait essayer l'un après l'autre tous ses instruments. Il n'a pourtant pu me convaincre que les facteurs d'outre-mer fussent aussi habiles que les nôtres. Et quelque excellents que soient les pianos de Weber qui a la vogue en ce moment en Amérique, je conserve la palme aux Érard, Pleyel, etc. Pensant peut-être que je goûterais mieux son éloquence, le brave homme nous emmena au bar de l'hôtel Saint-Louis, tout en se lançant dans une interminable discussion politique, qui m'eût certainement beaucoup intéressé si j'avais pu la comprendre. Mais j'avais beau dresser mes oreilles de voyageur curieux, il me fut impossible de saisir une parole de ce français-charabia. De plus le vous savez canadien qu'il plaçait régulièrement entre chaque mot achevait de me dérouter complétement.

Ce personnage est bien certainement ce que j'ai vu de plus curieux dans Québec. Du reste, aimable et accueillant, comme tous ses compatriotes, il eût pu, si je l'avais compris, me fournir nombre de détails pleins d'intérêt. Il était d'abord fort instruit sur l'histoire du pays, de plus, membre du conseil municipal.

Quant à mon compagnon de chambre, je vis avec dépit qu'il était inutile de lui poser aucune question, incapable qu'il était d'y répondre.

Mon dernier coup d'oeil, avant de regagner mon auberge, fut pour le port. On y fait des travaux considérables d'agrandissement, et, la nuit, les ouvriers poursuivent leur tâche à la lumière électrique.

Une journée m'a suffi pour visiter Québec, et mes lecteurs connaîtront comme moi cette ville hospitalière, si j'ajoute qu'elle est le siége de notre consulat général dans l'Amérique du Nord, et que les grands paquebots de la ligne Allan, qui vont de Liverpool à Montréal, y arrivent et en partent tous les huit jours.

Dans la soirée, je m'embarquai pour Montréal sur un de ces steamers de rivière dont les deux cheminées m'avaient toujours paru d'un effet si pittoresque sur les gravures représentant «un fleuve d'Amérique».

Le lendemain matin, après douze heures de trajet, nous débarquions à Montréal, et cette fois, au lieu de suivre mon compagnon, je me conformai aux renseignements qu'on m'avait donnés et me fis conduire au Windsor-Hotel.

C'est une sorte de palais, situé en dehors de la ville et établi sur le plan américain. Il y a, en effet, en Amérique, deux genres d'hôtels tout différents: ceux sur le plan américain où, pour une somme variant de trois à cinq dollars, on est logé, nourri et servi; et ceux sur le plan européen où l'on paye chaque chose à part et selon qu'on en use.

À peine arrivé, comme je ressortais pour voir la ville, je rencontrai le consul marchand d'Allemagne, de Terre-Neuve. À ma vue il resta stupéfait, et se constituant aussitôt mon guide, il me présentait à toutes ses connaissances, leur disant que je lui étais apparu comme l'ange Gabriel.

Sa société me rendit plus agréable encore le séjour de Montréal, car il m'avait offert une place à sa table entre deux jeunes et jolies veuves, qu'il accompagnait dans un voyage d'affaires.

Nous sortîmes après déjeuner. De belles rues, de beaux magasins, de beaux monuments et nombre de femmes bien habillées, toutes choses que je n'avais pas vues depuis longtemps, me causèrent la plus agréable surprise.

Montréal est la ville la plus considérable et la plus importante du Canada, en attendant qu'elle devienne le centre le plus populeux et le plus actif du nord de l'Amérique. Elle est située sur une île du Saint-Laurent au confluent de l'Ottawa et renferme une population d'environ trois cent mille âmes.

Son accroissement prodigieux en a bientôt fait une voisine redoutable à Chicago, et il n'est pas difficile de prévoir qu'après l'achèvement du Canadian-Pacific-Railway, Montréal écrasera sa rivale. Les premiers Européens s'y fixèrent au milieu du seizième siècle. Il y avait alors là un village indien appelé Hochelaga. La majorité des habitants est catholique et française. Cependant, en dehors du peuple et des boutiquiers, l'anglais se parle autant que notre langue.

Dès le jour même je fus emmené par le consul d'Allemagne chez plusieurs négociants, et je pus me convaincre tout de suite de l'important commerce qui se fait à Montréal. Les plus grands steamers remontent le Saint-Laurent jusque-là et viennent s'amarrer le long des quais, qui sont superbes. Si l'on réfléchit que Montréal est à plus de huit cents kilomètres de la mer et que, en continuant de le remonter environ sur une longueur de deux cents kilomètres, jusqu'au lac Ontario, le Saint-Laurent conserve toujours une largeur minima d'un kilomètre, on peut se faire une idée de l'immensité de ce fleuve. Quant à l'île où s'élève Montréal, elle a environ trente kilomètres de longueur sur quinze de largeur. La rive droite est reliée à la ville par un pont en fer long de plus de trois kilomètres.

Tout près du Windsor-Hotel se trouve Mount Royal. C'est un beau parc planté de chênes à larges feuilles et qui escalade une haute colline d'où l'on découvre un superbe panorama de la ville et du fleuve. De longues rues composées d'une succession d'élégants hôtels entre cour et jardin, se prolongent très-loin vers l'extrémité ouest de l'île; en face, on voit le bras droit du Saint-Laurent, avec le port rempli de navires. Mais on ne peut apercevoir le bras gauche, de sorte qu'on n'a nullement l'impression d'être dans une île.

J'avais connu, à Terre-Neuve, quelques jeunes gens de Montréal. Dès le soir de mon arrivée je fus invité chez l'un d'eux, appartenant à une famille des plus considérables de l'endroit et qui habite l'un de ces jolis hôtels dont j'ai parlé. Après un très-bon dîner, nous allâmes au théâtre, où l'on donnait un drame finissant en comédie. Me trouver dans un vrai théâtre, quelle jouissance après dix-huit mois de ténèbres loin d'une rampe de gaz!

Du coup, je me décidai à prolonger mon séjour dans cette aimable cité, et, le lendemain, je fis avec deux autres jeunes gens le projet d'une excursion dans un village indien, situé sur le Saint-Laurent, à seize milles au-dessus de Montréal.

Nous partîmes dans la journée, et au bout d'une demi-heure le train nous déposa sur la rive gauche du Saint-Laurent.

Là, nous montons dans un canot indien qui nous transporte sur la berge opposée. À cet endroit, le fleuve, très-large, est parsemé d'îles couvertes de hauts taillis. Nous avons deux milles à faire pour aborder au point le plus rapproché de l'autre bord. Mais notre léger esquif, poussé par de courts avirons, glisse rapidement sur l'eau.

Bientôt nous mettons le pied dans le village exclusivement indien de Caughnawaga.

Sans doute, on s'attend à trouver dans les lignes qui suivent des descriptions de huttes, de coiffures à plumes et de flèches empoisonnées. J'aime mieux enlever tout de suite au lecteur ses illusions, de crainte qu'il ne m'accuse ensuite d'avoir voulu capter sournoisement son intérêt.

Il n'y a, à Caughnawaga, que des maisons de bois comme on en voit partout dans le Canada. Elles s'alignent sans ordre des deux côtés d'une rue unique, qui se distingue des terrains environnants par de plus nombreuses et de plus profondes ornières. Si l'on tient à patauger davantage, on n'a qu'à traverser la petite place qui est devant l'église. Celle-ci élève son clocher solitaire auprès de la maison du curé: tout le monde est catholique à Caughnawaga.

Tout le monde aussi est Iroquois, car aucun Blanc n'a le droit de venir se fixer là, de par la volonté du gouvernement canadien. Grâce à cette circonstance, on trouve ici le type indien dans toute sa pureté.

Il y a de beaux hommes aux larges épaules, au nez aquilin, aux dents brillantes, à l'oeil sombre et profond, avec des regards tantôt vifs, tantôt mélancoliques. Ceux qui conservent encore des restes de l'ancienne tradition portent de longs cheveux noirs et lisses, et qui leur tombent jusque sur les épaules.

Les femmes ont le teint moins coloré que les hommes; j'en ai vu de presque blanches et de jolies.

Après le dîner, nous sommes allés chez le grand chef, qui porte, hélas! le nom anglais de Williams.

Il est bon de dire que l'un des deux jeunes gens avec qui j'étais, a là une maison où il habite plusieurs jours, la semaine, en vertu de certaines fonctions dont il est chargé par le gouvernement. Il est respecté et consulté de tous, et il nous recevait là comme un prince au milieu de ses vassaux.

Il m'expliqua que le village est gouverné par un grand chef et quatre chefs inférieurs. Mais, pour tout ce qui regarde les affaires de droit, d'une façon générale, les Indiens sont considérés comme des enfants mineurs et placés sous la tutelle du gouvernement du Dominion.

Dès qu'elle nous vit, la femme du grand chef s'empressa de nous faire entrer.

En dépit de sa haute dignité, Williams tient boutique d'épiceries et autres marchandises. On entre dans le magasin et, de là, on pénètre dans deux vastes pièces, dont la première sert de salle à manger et la seconde de salon.

Dans l'une, je contemple avec admiration une sorte de monument, avec des lions en sautoirs, fait de perles de toutes couleurs. Les Indiens excellent dans ce genre de travail, et j'ai sous les yeux un véritable chef-d'oeuvre, puisque c'est un premier prix d'une exposition que mon ami de Montréal avait organisée dans le village.

Mais dans l'autre, oh! spectacle horrible! contre le mur, au fond—hélas! non, ce ne sont ni chevelures scalpées, ni dépouilles diverses de chrétiens!—un piano, et pour comble un piano carré, étale son ventre affreux, crevant de civilisation!

Heureusement la femme du chef ne sait absolument que l'iroquois, et je la regarde pour me consoler.

Cependant, notre présence étant signalée, la compagnie s'empresse pour nous voir. C'est d'abord la fille du grand chef. Elle n'a que quatorze ans, mais est déjà très-posée, très-sérieuse; une vraie demoiselle. (C'est désolant; mais j'ai beau chercher, je ne puis trouver une autre épithète qui lui convienne!) Celle-là parle anglais mieux que moi et français presque aussi bien! Entrent plusieurs hommes: tous savent ces deux terribles langues.

Enfin, mademoiselle se met au piano et nous joue des valses que je reconnais aussitôt pour les avoir entendues aux Bouffes ou aux Nouveautés.

Je boudais complétement, lorsqu'on me demanda de faire, à mon tour, de la musique. Je les contentai, et, comme on m'accablait de compliments hyperboliques, j'en profitai pour leur demander des chansons iroquoises.

Ils en savaient!

Les uns chantèrent en choeur, les autres seuls; je les accompagnais au hasard, m'évertuant à tirer de mon instrument les accords les plus sauvages,—et j'y réussissais.

Je fermais les yeux, cherchant à oublier toute civilisation, et j'écoutais avec délices la mélodie indienne se déroulant sur des mots doux et harmonieux comme un souffle de brise à travers les lianes.

Quelques-uns ont de belles voix, et ils sont généralement tous musiciens. La fille du chef se tirait même très-bien d'affaire sur son clavier.

Ils voulurent absolument que je chantasse. Et, comme ils m'avaient fait entendre des airs nationaux, j'en cherchai un de mon pays, et j'entonnai Au clair de la lune! qu'ils applaudirent bruyamment. La femme du grand chef cria sêgo! ce qui veut dire bis, et je dus recommencer, tout comme mademoiselle Van Zandt, sa romance de Lakmé!

Avant notre départ, Williams nous montra quelques objets anciens assez curieux. Mais il les conserve comme reliques de ses ancêtres, et je ne pus réussir à rien emporter. Néanmoins, je ne sortis pas de là tout à fait comme j'étais entré, car j'avais appris plusieurs mots iroquois. Par exemple ceux-ci, qui peuvent donner une légère idée du langage: aôna, bonsoir; sêgo, qui signifie à la fois bonjour, et, encore; ouxsa, faites vite, dépêchez-vous; conoronghqoua, chérie, ma chérie.

Le lendemain matin à quatre heures, nous étions debout. Après nous être lestés à l'anglaise, nous jetons le fusil sur l'épaule et quittons Caughnawaga endormi. Dans la nuit calme, la brume qu'argentait la lumière des étoiles, ne faisait que rendre plus confus les objets autour de nous. Soudain, mes deux compagnons s'arrêtèrent. Je distinguai une place noire qui nous barrait le passage. L'un de nous se courba, et je vis qu'il poussait quelque chose qui semblait glisser. C'était une pirogue indienne. Nous y entrâmes tous trois en la faisant basculer terriblement sur l'eau sombre. Puis, d'un aviron silencieux, nous nous mîmes à contourner des massifs épais de joncs et de roseaux.

Bientôt nous entendîmes des frémissements d'ailes, de légers caquets, le bruit d'un plongeon. Alors on se dirigeait par là, buttant quelquefois contre un obstacle invisible, puis on attendait, l'oreille au guet. Mais les canards, car c'était eux que nous cherchions, se faisaient entendre d'un autre côté et nous obligeaient à une navette perpétuelle sur le Saint-Laurent assoupi.

Enfin, le jour commença à poindre. À mesure qu'il s'éclairait davantage, le fleuve se faisait plus vaste autour de nous. L'aube y étalait une lueur grise, qui donnait un reflet douteux à chaque objet. Alors nous commençons la fusillade, tantôt sur un morceau de bois flottant, tantôt sur des feuilles ou des paquets d'herbes entraînés à la dérive et que nous prenons pour des palmipèdes. Cependant, à la suite d'un coup de feu, l'objet visé a disparu. Il se montre bientôt plus près de nous et nageant dans notre direction. Trois détonations successives, et le plomb qui ricoche autour de lui, ne parviennent pas à l'arrêter dans sa marche courageuse contre l'ennemi. J'entends un de mes compagnons qui dit: C'est un rat musqué! Ce nom évoque aussitôt dans mon esprit mille tableaux palpitants des Trappeurs de l'Arkansas. Je mets l'arme à l'épaule comme si j'avais eu devant moi toute une tribu d'Indiens Comanches ou Corbeaux, et je presse successivement les deux détentes.

Quand le nuage de fumée s'est dissipé, nous voyons l'héroïque animal tout près de monter à l'abordage de notre pirogue: mais il n'avançait plus que de la vitesse du courant. Il était tué! et le prenant par sa queue en lame de couteau, mon compagnon l'approcha de moi pour me faire sentir son odeur de musc.

Le jour venait de se faire complétement, comme si, d'abord incertain, il s'était enfin, tout d'un coup, décidé à paraître.

Alors nous poussâmes d'immenses bordées sur le fleuve, tout en restant sur la même rive. Vers dix heures, fatigués de ce manége, nous rentrons déjeuner. Deux heures après, nous repartons, mais dans une autre direction, et cette fois avec un Iroquois aux longs cheveux qui dirige notre piroque.

Pour le coup, c'est plein de pittoresque.

Nous ne quittons plus le fleuve jusqu'au soir; mais ni la ruse, ni la patience ne nous font venir à bout d'approcher les troupes nombreuses de canards. Vers la fin de la journée, désespérant de tout succès, nous nous mîmes à tirer à des portées invraisemblables pour nos simples lefaucheux.

Nous débarquâmes alors dans différentes îles couvertes d'une végétation fort touffue, et d'où mes compagnons rapportèrent quelques oiseaux qui m'étaient inconnus.

Enfin, la nuit nous chassa du fleuve qu'elle envahissait, et je crois que si, à dîner, on nous avait servi mon rat musqué, nous l'eussions trouvé bon.

Malgré notre chasse infructueuse, je me félicitai sincèrement de notre journée.

Quoi de si admirable que ce fleuve, le plus large d'Amérique, et qui, en maint endroit, n'a que le ciel pour horizon?

J'ai été, du reste, particulièrement favorisé. Le jour de notre chasse sous un ciel un peu pâle, le Saint-Laurent déroulait, tout unie, sa nappe moirée de reflets blancs et bleus. Du côté des grands lacs, d'où il sort dans toute sa majesté, on le voyait venir, divisant ses eaux autour d'îles nombreuses, les plus éloignées ne découvrant que les sommets cendrés de leurs arbres estompés sur le ciel. Celles qui étaient tout près de nous et qui formaient le premier plan, contrastaient vivement par l'éclat de leurs feuillages d'automne.

À droite, sur la rive la plus éloignée, on distinguait deux grands couvents de «nonnes», tranquilles, au milieu des futaies. À gauche, le village indien éparpillait ses petites maisons sur la berge nue, semblable au filet d'un pêcheur qui sèche sur le gazon.

Il y avait dans l'atmosphère et dans l'eau des limpidités à donner le vertige; il y avait des lointains clairs que l'oeil ne pouvait saisir; des profondeurs diaphanes toutes remplies d'air; des ombres pleines de couleurs vives et chaudes; il y avait quelque chose de diapré et de rayonnant autour de tous les objets. Et le soir, à mesure que le soleil déclinait, une ombre bleue éteignait un à un chaque rayon de lumière.

Parfois, le grand silence était troublé par une sorte de battement sourd, dont les vibrations tremblaient sur l'eau autour de nous. Et tout à coup on voyait apparaître, bien loin, les deux cheminées noires d'un vapeur. Elles s'allongeaient dans le ciel, et bientôt surgissait sur le fleuve le navire lui-même, avec ses deux grandes roues qui mettaient en fuite des troupes de canards. Il s'arrêtait à un embarcadère, sur la rive opposée à Caughnawaga, et attendait les voyageurs du train qui préféraient descendre en bateau jusqu'à Montréal.

C'est à cet endroit que nous devions le prendre, le lendemain matin, pour franchir les dangereux rapides de Lachine.

Ce jour-là, quand nous quittâmes les toits hospitaliers des Iroquois, le Saint-Laurent était bien différent de ce que je l'avais vu la veille! Un vent de tempête y soufflait, et les eaux claires et vertes comme celles de l'Océan, malgré la pluie torrentielle de la nuit, se jetaient d'une vague à l'autre notre frêle esquif. Nous allions à la voile, en dépit de l'eau qui embarquait de temps en temps et nous avertissait de notre imprudence. Mais nous avions peur de manquer le départ du steamer.

Ce fut au contraire lui qui nous fit attendre, et j'en profitai pour faire connaissance avec le village de Lachine, où nous étions. Il est en grande partie composé d'habitations de plaisance, et de Montréal, on s'y rend pour passer les mois d'été et se baigner dans le Saint-Laurent.

En revenant en bateau, nous nous proposions de franchir les fameux rapides de Lachine, les plus redoutables du fleuve. Nous étions presque seuls à bord, et, de l'étage supérieur du pont, à l'avant, nous voyions, immédiatement au-dessous de nous, les deux pilotes à la barre. Ce sont des Indiens qui remplissent ces fonctions dans la traversée de ces passages difficiles.

Nous partons, et bientôt après nous voyons le fleuve qui descend, rapide, en roulant des flots d'écume. En cet endroit il est coupé, suivant des directions tout à fait opposées, par des bancs de rochers qui font comme d'énormes barrages naturels.

Dans les creux, formant une sorte de chenal tourmenté, les eaux se rencontrent furieusement, venant de toutes les directions, et rejaillissent en gerbes, si haut, que nous en sommes aspergés. C'est là que nos pilotes précipitent notre fragile navire, hardiment.

Parfois, lancés comme une flèche, l'arrière presque tout entier sorti de l'eau, nous voyons soudain devant nous se dresser quelque gigantesque assise de rocher. Le chenal, arrêté tout à coup, tourne brusquement, rempli du vacarme de l'eau qui tourbillonne. Il semble que tout est fini; que rien ne peut plus nous sauver de la catastrophe. Déjà l'eau qui déferle de la muraille nous éclabousse à la figure, lorsque, obéissant soudain à l'impulsion du gouvernail, notre navire bondit sur le flanc et s'engouffre dans le canal débordant d'écume.

À peine est-on sorti de ce chaos, on débouche dans le lac Georges, où le fleuve, écartant ses rives, reprend aussitôt son cours paisible.

Puis on passe sous le pont Victoria, l'orgueil de Montréal. Il a deux milles de longueur; il est en fer; vingt-quatre assises de pierre le supportent. Enfin on débarque dans un canal par où ces mêmes steamers qui font la navigation fluviale remontent le Saint-Laurent; car on ne peut franchir les rapides qu'à la descente.

J'éprouvais à revoir Montréal une véritable joie, et, ce qui est bien rare, je n'eus pas à revenir sur les impressions de mon premier séjour.

Le lendemain, je parcourus tous les quartiers de la ville que je n'avais pas vus. Si je pouvais dire le nombre d'édifices religieux que je rencontrai sur mon chemin, on ne serait pas seulement surpris; pour sûr on ne me croirait pas.

Montréal est bien véritablement la ville des églises. Le culte le plus magnifiquement représenté est le catholique. Entre toutes les autres, Notre-Dame (la «French Cathedral»), l'église des Jésuites et celle de Notre-Dame de Lourdes témoignent par leur intérieur somptueux de la richesse et de la puissance des catholiques canadiens-français. Ce qu'il y a de couvents est incalculable. La moitié de la ville et des alentours appartient à des congrégations. De Caughnawaga, on voit sur la rive opposée deux superbes couvents de «nonnes». Avant de passer le pont Victoria, on en aperçoit un autre, suspendu aux flancs du Mont-Royal, de l'autre côté du Parc, et dont les flèches et les pavillons se détachent dans le ciel, en magnifique silhouette. Après le pont, et pour se rendre au débarcadère, on longe une île couverte de beaux arbres, encore la propriété d'un autre couvent. Enfin, de l'hôtel Windsor, qui est pourtant tout à fait en dehors du centre de la ville, je voyais de ma fenêtre, au second étage seulement, seize clochers. Aussi est-ce un dicton à Montréal qu'on n'y peut jeter un caillou sans briser un vitrail d'église.

Je revins aussi admirer le port, où allait bientôt cesser toute animation. En effet, il fait très-froid au Canada, et l'hiver y commence de bonne heure. Généralement, le commerce est interrompu à partir de novembre. Car malgré son immensité, le Saint-Laurent gèle, et même si fort, que l'on a pu établir sur la glace un chemin de fer le traversant, en dessous du pont Victoria!

Il en résulte que beaucoup d'ouvriers restent sans travail. On les emploie alors à une véritable exploitation sur le fleuve. La glace, épaisse de deux ou trois pieds, est débitée en blocs semblables à des pierres de taille, et dans l'hiver de 1882-1883, on s'en est servi pour bâtir un superbe palais, dont on peut voir des photographies, et où l'on a dansé, sur des patins, un bal magnifique.

J'appris tous ces détails curieux le soir à dîner, chez mes amis de Dorchester street. Le jour suivant je devais partir pour Toronto et le Niagara.


CHAPITRE III

TORONTO.—LE NIAGARA.

Le lendemain je pris le Grand-Trunk Railway, et quelques coups de piston de la machine m'eurent bientôt fait passer de l'ancienne terre française dans le Canada anglais.

Nous étions désormais dans la province d'Ontario, et il nous fallait passer toute la journée en route, avant d'arriver à Toronto. On avait, du reste, attaché un wagon-restaurant (dining-car) à la queue du train. J'y dînai et y soupai. On vous y sert à prix fixe; mais la carte est abondamment variée, et l'on peut demander une quantité de plats pour la somme de 75 cents, qui font 3 fr. 75 centimes de notre monnaie.

Je regardai attentivement le pays que nous traversions. C'est une immense plaine, qui paraît très-fertile et où la culture s'étend chaque jour davantage. On y voit, comme en Normandie, de longs rangs de pommiers dans les champs. Et c'est de ma part un impardonnable oubli de n'avoir point parlé, dans le chapitre précédent, de la «merveilleuse», une petite pomme succulente qu'on m'a fait manger à Montréal. Elle est d'une variété que l'on ne trouve qu'au Canada, parmi vingt-cinq ou trente autres espèces différentes, et dont la plupart ont été acclimatées en France.

De temps en temps, nous nous rapprochions du Saint-Laurent, et on l'apercevait, entre les massifs de tuyas, toujours immense avec ses îles hautes et basses, grandes et petites, semblables aux navires de tous rangs d'une puissante flotte.—Il y a un endroit qu'on appelle les Mille-Îles (Thousand-Islands), et où il y en a bien plus que le nom ne l'indique[11]. Les unes ne sont qu'un simple rocher; les autres sont vastes et couvertes de bois où l'on tire des lapins. C'est un peu avant d'arriver à Kingstone. Dans cette ville, située sur le lac Ontario, à la sortie du fleuve, est concentrée la principale force militaire du Dominion. Bâtie, en 1783, sur l'emplacement du fort français de Frontenac, Kingstone était, avant Ottawa, la capitale du Canada, et c'est encore une place forte.

Il était minuit lorsque j'arrivai à Toronto, au Queen's hotel.

Fondée en 1793, Toronto est la plus grande ville de l'Ontario et renferme 80,000 habitants.

Elle est située au bord du lac, sur la rive nord et vers son extrémité ouest.

Le lendemain matin, je n'eus rien de plus pressé que d'aller prendre un billet pour le Niagara. On me le donna même pour jusqu'à New-York et pour un temps illimité.

Les chemins de fer sont commodes et bon marché, en Amérique; les bagages, jusqu'à 100 kilos, sont transportés gratis. Mais sous le rapport de l'exactitude, il y a terriblement à redire. À Québec, nous étions arrivés deux heures et demie en retard, et l'on m'avait dit: «Oh! vous verrez, quand vous irez à Toronto! Le Grand-Trunk Railway n'est pas comme l'Intercolonial; il part et arrive à la minute dite.» Or hier soir, en me guidant vers l'omnibus du Queen's hotel, la première parole du conducteur est celle-ci: «Deux heures et demie de retard: c'est tous les soirs la même chose!»

Après avoir fait enregistrer mes bagages pour la Cataracte, je commençai mon inspection de la ville, où je ne devais rester que quelques heures.

J'entrai d'abord dans le Zoological Garden. C'est une suite de vieilles baraques malpropres, et dans lesquelles s'avachissent un certain nombre de fauves et d'oiseaux, les mêmes que dans toutes les ménageries. Il y a pourtant un magnifique ours de Russie, qu'on n'a pas oublié de nommer Pierre le Grand.

La ville est bien bâtie; les rues sont droites et larges; il y a beaucoup de très-belles maisons et, tout le long de King's street, de jolies boutiques. J'ai remarqué nombre d'églises ayant grande apparence. Mais elles étaient presque toutes fermées, excepté une seule, la cathédrale catholique, style gothique et toute peinte à l'intérieur. C'est du reste le genre d'églises que l'on retrouve partout en Canada.

Quant au lac Ontario, la ville étant sur un terrain plat, on ne le voit de nulle part, et j'aurais pu ne pas me douter de son voisinage, si je ne l'avais découvert de la fenêtre de ma chambre. Du reste, rien de bien remarquable. Les rives sont plates, et il étend à perte de vue ses eaux incolores qui tracent à l'horizon, comme une mer morte, une longue ligne toute droite et triste.

Dans une habitation que lui a donnée la cité de Toronto, c'est là que vit, sur une île, le célèbre Hanlan. Cet homme si remarquable, ce grand citoyen que la République a récompensé de bien-faits semblables à ceux qu'autrefois des héros recevaient de la patrie sauvée par eux, cet homme, quel est-il? qu'a-t-il fait?

Il y a quelques années à peine, il revenait à Toronto—retour d'Angleterre—et le peuple en délire s'attelait à la voiture du triomphateur pour traîner sa gloire unique. Dans un concours sur la Tamise, Hanlan le Grand avait battu les plus fameux canotiers du monde, même ceux de l'Australie! Et Athènes reconnaissante le consacrait illustre et lui donnait un temple.

Cet individu, qu'il faut entendre détailler par les connaisseurs,—car ils savent la longueur de chacun de ses muscles,—a amassé plus d'un million par des paris gagnés. L'heureuse proportion de ses membres, nous dit-on, lui permet d'imprimer à son bateau des mouvements d'une précision automatique telle, qu'aucun ne peut lutter avec lui.

Et enfin, Toronto a son grand homme!

J'étais trop pressé de contempler le magnifique spectacle de la Cataracte dont je me sentais si près, pour prolonger beaucoup mon séjour à Toronto. Du reste, rien d'intéressant ne m'y retenait plus. En Amérique il n'y a, pour un voyageur, que deux choses à observer: l'aspect de la contrée, et puis les moeurs, les affaires et la politique des peuples. On n'a pas, comme dans les pays où la civilisation est nombre de fois séculaire, les mille souvenirs et les mille restes de l'antiquité à rechercher.

Je partis donc dans la journée.

Le soir, j'arrivai à Niagara-Falls, à 6 heures 25,—l'heure portée sur l'indicateur! Il neigeait un peu: c'était la première neige de l'hiver, et le premier jour de novembre. Il faisait nuit noire. Quelques guimbardes attendaient dans l'ombre, leurs cochers jetant tous à la fois au touriste ahuri des noms d'hôtels. Ce n'est pas un mince embarras, lorsqu'on va à la Cataracte, que de décider dans quelle maison l'on descendra et si l'on choisira la rive canadienne ou l'américaine. D'autant plus qu'à cette époque, beaucoup d'hôtels sont fermés, la saison d'été étant finie, et celle d'hiver—pendant laquelle on va admirer les chutes en partie congelées—n'étant pas encore venue.

Fort heureusement, mes amis de Dorchester street avaient pensé à tout, et, suivant leur conseil, je descendis à Rosli's hotel, sur la rive canadienne. À mon tour, je ne saurais recommander trop vivement à qui ira là-bas, de frapper à la même porte. C'est moins un hôtel qu'une maison meublée, où l'on est sûr de l'honnêteté de son hôte et où l'on vous accueille de façon affable et polie.

M. Rosli,—un gros énorme Suisse,—est venu me recevoir fort civilement, m'a conduit dans ma chambre, puis m'a invité à prendre «le thé». Lorsque j'eus inscrit mon nom sur le registre et qu'il vit que j'étais Français, il me parla aussitôt dans ma langue. Il me tint compagnie à table et me servit d'excellents mets. On me l'avait, du reste, recommandé à Montréal en me disant: «He his a splendid cook and he will save your money»; c'est un excellent cuisinier, et qui vous empêchera d'être exploité.

En effet, de lui-même, il se chargea de tout arranger pour ma journée du lendemain et de régler pour moi avec le cocher.

Sur cette assurance, je montai tranquillement me coucher, un peu ému par la pensée que j'allais bientôt me trouver en face d'un des spectacles les plus magnifiques de la terre. J'étais à un demi-mille de la chute, et cependant, à travers les croisées fermées, j'en entendais le bourdonnement, semblable au bruit qu'aurait fait un barrage de rivière élevé au pied de la maison.

Le lendemain matin à 9 heures je montai en voiture pour commencer mon excursion.

—Quelquefois, pendant une de ces nuits où, dans le ciel noir, les étoiles brillent d'un éclat inaccoutumé, il m'est arrivé d'en fixer une, mais en concentrant sur elle toute la plénitude de mon attention. Je réunissais, pour ainsi dire, dans mon regard, tout ce qui vibrait en moi de vivant; je faisais un violent effort pour y faire filtrer toute ma pensée. Alors je ne voyais plus rien que cette étoile, toute seule dans le ciel. Peu à peu, elle perdait ses rayons, et il me semblait que je montais vers elle, à travers les espaces. Tout d'un coup, je me rendais véritablement compte de l'immense vide, infini. Je parcourais, jusqu'au bout, l'incommensurable distance qui me séparait d'elle, et pendant une seconde, je la voyais comme elle était, toute ronde et de toute sa grandeur, roulant son monde fabuleux dans le néant insondable.—Et ce n'était que l'éclair d'une apparition, qu'avec toute la puissance de ma volonté j'étais parvenu à faire jaillir, et qui s'éteignait brusquement, lorsqu'il n'y avait plus assez de force en moi. À première vue, je n'avais trouvé l'étoile que jolie; tandis qu'ensuite elle m'était apparue telle qu'elle était: effrayante.

Je demande pardon au lecteur de cette digression; mais, d'aucune manière, je ne pouvais mieux lui faire comprendre le genre de déception qu'on éprouve à la première apparition des chutes du Niagara. Ce n'est pas ce que l'on avait rêvé, et cela, pour la raison, précisément, que notre esprit est trop étroit pour s'imaginer des merveilles qu'il n'a pas vues, autrement que comme des monstruosités. En arrivant, on est surpris de ce que ce n'est pas plus haut, de ce que ce n'est pas plus large, et surtout de ce qu'on n'est pas saisi par l'immensité. Et pourtant, c'est vraiment haut, c'est vraiment large, et nos yeux le voient tel quel; mais notre esprit ne peut le comprendre parce qu'il n'est pas réglé à la mesure de telles conceptions. Il faut lui donner le temps de se mettre au point, et de voir enfin à cette lumière qui l'éblouit. Pour bien faire, on devrait s'en aller et ne revenir qu'un mois après.—Car ce ne sont pas mes seules impressions que je rapporte ici, mais celles de tous ceux qui ont été au Niagara et qui, déçus une première fois, ont éprouvé l'émerveillement lorsqu'ils l'ont revu. Beaucoup de personnes, du reste, m'avaient averti du désenchantement qui m'attendait; mais j'y croyais peu.

Je ne m'arrêtai donc point stupéfait, lorsque soudain j'aperçus la Cataracte, ni lorsque je descendis de voiture au bord de la Chute Canadienne avec la Chute Américaine en face de moi. Et pourtant, c'était un fleuve immense qui se précipitait là, d'un seul bond, s'écroulant avec fracas d'une hauteur de cent soixante pieds et sur une étendue de plus de deux mille! Et j'avais lu qu'il passait là, chaque seconde, vingt-huit mille tonnes d'eau!

Je continuai ma route. Je voulais tout voir et acheter à tout prix la délicieuse émotion que me procurerait l'intelligence d'un si grand spectacle.

Parti par un temps couvert et maussade, je suis assez heureux pour être bientôt favorisé de la présence du soleil. Je monte dans l'Observatoire, d'où l'on voit le Niagara tomber de la Chute Canadienne, à laquelle sa forme circulaire a valu le nom de Horseshoe Falls (Chutes du fer à cheval), je revêts le costume goudronné des matelots pour descendre dans le précipice, et là, collé aux parois ruisselantes du rocher, je vois passer le déluge sur ma tête et j'entends gronder le tonnerre à mes pieds. Sauvé des éléments, je pénètre dans des boutiques, où je deviens la proie de jolies filles, qui me vident mes poches pour les remplir de bagatelles. Je m'arrête au «Burning spring», où, dans un puits, l'eau brûle avec des flammes d'enfer;—aux Trois Iles Soeurs (Three sisters' Islands), où de grands arbres secouent leurs crinières de lianes au-dessus des rapides qui bouillonnent impétueux, en amont de la cataracte. Je passe dans l'île des Chèvres (Goats' Island), dont les rochers s'amoncellent entre les Horseshoe Falls d'un côté, et de l'autre les chutes américaines, d'où l'eau se précipite d'un seul jet, en ligne droite. Je descends jusqu'aux pieds de l'île, où je suis inondé d'une poussière humide et où il commence à me paraître que l'eau tombe bien fort et de bien haut. Enfin, je quitte les États-Unis pour rentrer en Canada et je traverse le Niagara en aval des Chutes, sur un pont en fil de fer, qui a plus de douze cents pieds de longueur et qui est suspendu à plus de deux cent cinquante au-dessus du fleuve. Celui-ci, à peine a-t-il fait sa chute, coule paisible et limpide dans les profondeurs de son lit bordé d'escarpements.

Il me reste quelque chose de plus à visiter: ce sont ces terribles rapides de Whirpool où l'infortuné capitaine Wabb a trouvé la mort. Ils sont à trois milles en-dessous des chutes. Là, on est tout de suite saisi d'effroi à l'aspect de ce torrent qui brise ses flots de tous les côtés, perpétuellement: le Saint-Laurent tout entier passe par là!

J'avais tout vu et je rentrai pour me recueillir et prendre quelques notes. Le soir à huit heures, je devais partir pour New-York; mais je voulus auparavant revoir la Cataracte, et j'y allais à pied vers la fin du jour. Au lieu de suivre mon premier itinéraire et d'arriver au niveau même du sommet de la chute, je pris un chemin qui descendait jusqu'au fond du ravin où coule le Niagara.

J'arrivai jusqu'au bord de l'eau, attendant d'y être pour regarder. Alors, fermant l'horizon, la cataracte, avec ses deux chutes, m'apparut dans toute sa sublime magnificence. Je me rendis compte de ses proportions colossales; je ne pouvais revenir d'avoir d'abord été déçu. Je compris enfin cette merveille qui n'avait cessé de s'étaler devant moi et que, malgré tout, j'avais eu tant de peine à découvrir.

C'est unique dans le monde et c'est beau, voilà tout!

Mais qui pourra jamais dire cette prodigieuse masse d'eau, écumant sur les rapides et s'effondrant avec fracas dans un gouffre d'où elle se relève en poussière blanche, jusqu'aux cieux, pour couler quelques pas plus loin sans une ride? Qui dira l'aspect féerique de cette cataracte, qui semble, au soleil, une avalanche de neige, en travers de laquelle de fugitifs arcs-en-ciel jettent des écharpes diaprées que le vent emporte ou secoue? Et cette île des Chèvres où, sur des rocs entassés, des arbres séculaires tendent leurs bras moussus sans cesse trempés par le rejaillissement des eaux canadiennes et américaines?

Comme le soleil allait disparaître et que je songeais à rentrer, un rayon, parti du couchant, s'élança jusqu'à la cataracte, embrasant sur son passage les maisons situées sur la rive américaine, et enveloppant d'un reflet rose le nuage de vapeur qui s'élève de la Chute Canadienne. Le ciel, partout ailleurs couvert d'épais nuages, répandait déjà sur la terre les ombres hâtives du crépuscule, et cette traînée de feu semblait un chemin de lumière par où la poésie descendait du ciel et remplissait d'une grave mélancolie les sublimes beautés de ces lieux.

Dans de pareils moments, comme on se sent petit et isolé; comme le coeur se gonfle d'émotion et se remplit de mille souvenirs chéris; comme on aimerait fort si l'on aimait!

Je restai ainsi, plongé dans une contemplation triste, jusqu'à ce que toute clarté se fût dissipée. Alors je m'éloignai en hâte de ces lieux d'où il me semblait que le néant s'avançait pour me saisir, et je m'en retournai, l'âme pleine de deuil.

Oui, c'est un grand spectacle que celui qui jette l'homme dans de telles extases!


CHAPITRE IV

NEW-YORK[12].—RETOUR EN FRANCE.

Après avoir passé la nuit en sleeping-car et avoir suivi, pendant la matinée, la belle vallée de la Delaware aux forêts tapissées de rhododendrons, je débarquai enfin à New-York. Avant d'arriver, un employé passe dans le train et vous distribue, pour un dollar et demi, des tickets pour le «ferry», le transport de vos bagages et celui de votre personne, dans des sortes de carrosses appelés «transferts».

Des rues encombrées de caisses, de camions, de déballages de tous genres, voilà ce qu'on traverse d'abord péniblement en s'éloignant des quais. Les chemins de fer aériens, dont la double ligne court de chaque côté des avenues, à la hauteur du premier étage, achèvent de donner un aspect plus désespérément mercantile à cette partie de la ville qui fait songer à une vaste gare de marchandises. Et pour compléter le tableau, les fils télégraphiques, téléphoniques et de lumière électrique, se croisent, se serrent, s'enchevêtrent si épais, qu'ils semblent un filet tendu au-dessus des rues de peur que, le soir, des étoiles il ne tombe sur le pavé quelques rayons de poésie.

On débouche bientôt dans Broadway, la grande artère de New-York, qui coupe la ville en deux dans toute sa longueur. C'est la rue des boutiques, des magasins, des restaurants; rue animée, mais trop étroite, où l'on vient se promener, le soir, entre quatre et six heures, sur le trottoir de gauche, comme à Paris sur le côté droit des Champs-Élysées.

Se prolongeant des deux côtés de Madison-Square, où elle coupe Broadway en diagonale, la Fifth Avenue (Ve avenue), avec ses maisons de maîtres, ses vastes hôtels et ses nombreuses églises de toutes religions, est la plus large, la plus belle et la plus aristocratique des voies de l'Empire City. Là, tout commerce a cessé. Quelques très-rares boutiques, parmi lesquelles une succursale Goupil. Ce n'est, du reste, pas la seule maison de Paris qui soit représentée ici et y occupe le premier rang.

Si l'on tentait d'établir une comparaison entre les deux capitales (car New-York est de fait la capitale des États-Unis), on pourrait dire que la Ve Avenue ressemble au haut du boulevard Malesherbes: pas de foule, pas de boutiques, des équipages, de riches habitations. Mais d'abord, au delà de Madison Square, la Fifth Avenue prend un caractère d'originalité dû à une quantité de splendides hôtels (Brunswick, Windsor, etc.) et à cette rangée d'églises de tous les styles, parmi lesquelles la plus belle est la cathédrale catholique, édifice moderne et d'un superbe gothique.

Avant de voir tout cela, j'étais descendu dans Broadway à l'hôtel Saint-Denis. On me l'avait recommandé, mais je me garderai, cette fois, d'en faire autant aux lecteurs pour lesquels j'écris. En montant, je demandai mes bagages, et l'on m'assura qu'ils allaient me suivre dans un instant. Il était de bonne heure, et je comptais avoir le temps de m'habiller, de luncher et de me rendre à l'Opéra italien, où chantaient Capoul et Nilsson. Je voulais ainsi profiter de ma liberté avant d'aller faire visite aux quelques personnes que je connaissais à New-York. Et, par avance, je me réjouissais de l'après-midi de dilettantisme que je me réservais.

Cependant, il était déjà midi, et j'étais sans nouvelles de mes malles. Je sonne. Un jeune domestique vient, sur un ton impertinent, me demander ce que je veux.—Eh! parbleu, mes bagages! C'était la seconde fois que je les réclamais. On me répond qu'on va me les envoyer. Au bout d'une demi-heure, rien encore! J'appuie de nouveau sur le bouton électrique, et une troisième figure de domestique se présente. Même question, même réponse, même attente.

Impatienté, je prends le parti de descendre au bureau et de savoir enfin ce que tout cela signifie. On me déclare que mes bagages ne sont pas encore arrivés de la gare, et l'on ajoute sur un ton ironique qu'ils ne seront peut-être pas là avant la nuit. J'étais furieux. Mais que faire?

Ce qui me révoltait le plus, c'étaient ces trois domestiques qui étaient venus successivement et qui, au lieu de me dire que mes bagages n'étaient pas arrivés, me laissaient dans une vaine attente. Mais, en Amérique, tous les gens d'hôtels, maîtres et valets, sont grossiers et peu serviables, et la seule manière de n'en pas souffrir est d'apprendre à faire comme eux. Avec cela, ces messieurs sont fort choqués lorsqu'on a l'air de les traiter en inférieurs. J'avais déjà fait cette remarque en chemin de fer, où les employés s'asseoient sans gêne à côté de vous et vous parlent comme à un camarade, ce qui ne les empêche pas d'accepter un pourboire pour un renseignement donné.

Bref, il était plus de trois heures quand mes bagages arrivèrent, et j'étais à New-York depuis onze heures du matin!

Encore un grief à noter contre les Compagnies de chemins de fer des États-Unis.

Du reste, c'est une marque du caractère yankee, parmi tout ce qui est employé, d'affecter le mépris pour les gens qu'ils ont à servir. Comme si nous devions leur être humblement reconnaissants de l'honneur qu'ils daignent nous faire d'accepter notre argent.

Une fois dehors, je m'aperçus que j'étais au bon endroit et que j'arrivais au bon moment pour trouver toute la ville sur le trottoir. Je rentrais après avoir flâné deux heures, et si alors on m'avait demandé ce que je pensais de New-York, je n'aurais guère pu donner mon avis que sur les New-Yorkaises. Eh bien! je le dis aux Parisiennes, sans vouloir les flatter, elles peuvent être tranquilles. Beaucoup de jolies toilettes, beaucoup de femmes élégantes; mais de femmes jolies, je n'ai conservé le souvenir d'aucune. Et pour sûr la grâce, sinon la beauté, n'a pas cessé de tenir sa cour au milieu de nous. Il n'y a qu'un Paris dans le monde, et de Parisiennes qu'à Paris.

Du reste, il n'y a rien à voir à New-York, et si l'on n'est pas dans les affaires, la vie y est terriblement monotone. Huit jours sont plus qu'il n'en faut pour se rendre compte des moeurs et coutumes de ses habitants et pour découvrir tout ce qui est marqué d'un cachet original. Quant à la politique et aux affaires, je n'en parle pas. Elles peuvent être par tout pays l'objet de longues et savantes études, mais je les tiens pour choses sacrées auxquelles je me garderai fort de toucher autrement que par hasard. Aussi je ne m'engage à conduire mes lecteurs que dans les théâtres, bars, promenades et autres lieux du même genre.

C'est aux Niblo's Garden que je passai seul ma première soirée. On y donnait Excelsior, le fameux ballet qui avait inauguré à Paris l'Éden-Théâtre. Que pourrais-je en dire aujourd'hui qui puisse intéresser? Tout le monde l'a vu ou l'a entendu critiquer. Tout le monde sait quelle révolution il a causé, par ses effets d'ensemble, dans l'art de la chorégraphie française, et quelle polémique aussi il a soulevée, entre gens de haut mérite, sur l'intéressante question de la mise en scène. Cette dernière remarque me fera dire quelques mots sur les décors qui servaient à la représentation d'Excelsior à New-York.

Les Américains applaudissaient beaucoup le pont de Brooklyn. Cela se comprend: c'est de l'enthousiasme patriotique. Et encore je veux bien faire aux auteurs grâce pour cette toile. Mais quant aux autres, je gage que M. Sarcey lui-même ne s'en fût pas trouvé satisfait. La salle est grande, et j'étais placé loin de la scène. Malgré cela, le badigeonnage des décors n'en paraissait pas moins grossier et primitif. D'abord, manque complet d'air, d'espace et d'illusion; puis, manque de goût, manque d'exécution et manque d'imagination. Ainsi, il y a un moment où une toile se lève, sur laquelle sont peints en buste, dans une apothéose, les portraits des héros qui illustrent le ballet. L'exécution en est si barbare, que je n'ose même pas comparer cette toile à celles qui servent d'enseigne pour les badauds sur la façade de nos baraques de foire. Il y a particulièrement une femme nue qui, au lieu d'être légèrement enveloppée d'une couleur de poésie, ce qui seul pourrait justifier là sa présence, semble découpée dans une feuille de zinc et toute barbouillée de charbon. Le reste est à l'avenant. Les Américains applaudissent cela.

Et notez bien que ce ne sont pas des bastringues que les théâtres de New-York. On y entend chaque hiver les chefs-d'oeuvre de la littérature et de la musique, interprêtées par les plus célèbres artistes du monde entier. C'est pour cela que je voudrais le cadre un peu plus digne des personnages qu'il entoure.

Toutes ces remarques ne me servent qu'à faire cette observation de caractère, que les Américains manquent de goût au point de vue artistique, comme de politesse au point de vue social. À l'appui de mon dire, je citerai ce fait irrécusable: un magnifique vase de Sèvres bleu de roi et monté en bronze doré, avait été envoyé pour une loterie de charité par M. Grévy. La personne qui le gagna n'en fit aucun cas, parce qu'il était d'une seule couleur, et elle le mit en vente chez un marchand. Il resta là très-longtemps. On le dédaignait. Enfin, un ami, chez lequel j'ai été reçu le plus gracieusement du monde, le vit et l'acheta pour un prix bien au-dessous de sa vraie valeur. C'est de lui-même que je tiens l'histoire. Il me l'a contée tandis que j'admirai ce vase qui, posé sur un piédestal, fait à son salon un superbe ornement.

Du reste, ce n'est que sur la masse des Américains que je prétends faire tomber mon appréciation. Comme partout, il y a là aussi des exceptions. Mais elles sont peu nombreuses, et ce qui le prouve, c'est qu'il n'y a guère d'objets d'art en Amérique que ceux importés de l'étranger. On me dira que par cela même qu'on en achète, on fait preuve de bon goût. Je n'en suis pas très-sûr. Et ce qui me laisse dans le doute, c'est le développement énorme et populaire dans ce pays de la chromolithographie, qui est pour moi l'antipode de l'art. Et puis, combien de gens qui, parce qu'ils sont riches ou vaniteux, collectionnent, pour la montre, tableaux de maîtres et éditions rares, tout en étant absolument incapables d'en apprécier les beautés?

Voilà donc quelles furent mes premières impressions au pays de Washington. Mais de charmants amis se chargèrent bien vite d'en atténuer l'amertume. Grande fut leur surprise de me voir, et non moins grande la satisfaction que j'éprouvai à me sentir si bien accueilli. Pendant tout mon séjour, ce n'ont été qu'invitations à déjeuner et à dîner, et j'ai trouvé assez de charmes dans cette maison pour en revêtir toute l'Amérique.

Sans eux, qu'aurais-je fait seul à New-York pendant dix jours?—Il y a bien à voir quelques galeries de tableaux?—Oui, mais je ne me serais jamais douté que ce qu'il y a de plus beau en ce genre se trouve dans le bar de l'Hoffmann hotel. Dans cette salle, où l'on boit, sont pendus aux murailles des toiles de Bouguereau et du Corrége; des tapisseries des Gobelins; des objets d'art indiens, japonais, chinois, etc. Les serviettes des garçons traînent sur des Vénus de marbre; la fumée des pipes disparaît dans les plis de tentures orientales, et la lumière électrique tombant des lustres remplit de perles les verres où mousse le champagne.

De tout ce que j'ai vu à New-York, c'est ce qui m'a semblé le plus digne d'une visite: car, dans son genre, cette salle est bien certainement unique au monde. Un tel appareil pourrait sembler étrange en cet endroit, si je n'ajoutais que là-bas, pour les oisifs, l'existence se passe en grande partie dans les halls et bars d'hôtels. Durant le jour, on y entre à chaque instant s'y faire brosser, cirer, réparer les désordres de sa toilette, prendre des billets pour les théâtres, consulter le livre où s'inscrivent les voyageurs à leur arrivée. C'est à la fois la commodité et la distraction de tout le monde.

Comme on voit, c'est peu pour occuper l'existence. Aussi la grande majorité des habitants est-elle dans les affaires. Du reste, ce n'est qu'à cette condition qu'on est considéré, et là, où l'aristocratie du sang n'existe pas, celle de la fortune est toute-puissante. Mes amis, que j'allais souvent voir à leur office de Beaver street, sont agents pour la maison de champagne Piper Heidsieck and Co et plusieurs autres grandes marques de vins français. Avec le mumm et le roederer, le champagne qu'ils représentent est le plus estimé à New-York, et les agents de ces trois maisons font de grandes affaires d'argent. C'est inouï ce qu'il se consomme de cette espèce de vin en Amérique. On en est vite dégoûté, et l'on soupire après un verre de bon bordeaux. Mais même dans les meilleurs endroits, il est très-cher sans être bon.

Il y a quelques restaurants français où l'on vous sert du vin ordinaire qui vaut mieux. Un jour, que j'étais fatigué de déjeuner au café au lait et à l'eau glacée, j'entrai dans un de ces établissements et j'y fis une singulière rencontre. C'était dans la XXVIe rue, car on sait qu'à New-York, excepté dans la vieille ville, toutes les rues se coupent à angles droits et sont numérotées. Le garçon qui me servait s'étant aperçu que j'étais Français me dit qu'il l'était lui-même. J'étais seul alors dans la salle, et il entama la conversation avec moi. Il commence par me déclarer qu'il ne porte pas son vrai nom et ne peut me le dire. Et cela par fierté; car il est «un ancien officier de l'armée française». Il était capitaine d'infanterie. Il n'a que quarante ans et est ici depuis cinq ans. Venu pour spéculer, après avoir donné sa démission, il vit ses espérances trompées et dut se mettre en quête d'une place pour vivre. Il a été au Mexique, en qualité de chef à bord d'un navire de guerre américain, et n'ayant pas la moindre notion d'art culinaire. Cependant, justifiant le proverbe, il s'est tiré d'affaires en sa qualité de Français. À son retour, il s'est placé là où je l'ai rencontré. Il m'a assuré que la situation des garçons de restaurant est bien différente à New-York de ce qu'elle est à Paris. «D'abord, m'a-t-il dit, nous sommes tout à fait indépendants. Puis, nous sommes payés. On nous donne un dollar par jour, et nous nous en faisons encore au moins deux avec les pourboires». Il m'a appris ensuite qu'il n'était pas le seul à New-York dans sa position. Il y connaît plusieurs officiers français pourvoyant à leur existence d'une façon analogue à la sienne; et le maître d'hôtel de son restaurant est un ancien grand négociant de Hambourg.

Des Allemands, il y en a en masse. C'est une invasion. Ils ont leur théâtre où l'on joue en allemand des pièces allemandes; leurs journaux, rédigés dans leur langue; leurs meetings politiques et leurs députés qui forment, dans l'Assemblée, un parti imposant. Ils ont de grandes salles, dans les beaux quartiers, où l'on va boire en choeur en écoutant de la musique allemande. Ils ont des restaurants; ils ont des coiffeurs; enfin, si cela continue, ils auront tout. Et je n'ai pas parlé des cent mille Juifs dont quelques-uns font, suivant leur gré, la hausse et la baisse dans les affaires de finances.

Invasion pour invasion, j'aime mieux celle des Italiens. On est aussi de mon avis à New-York, si bien qu'on leur a bâti deux palais pour les recevoir. L'un s'appelle Académie de musique, et l'autre Opéra italien métropolitain. Pendant mon séjour, Patti régnait dans le premier, tandis que Nilsson trônait dans l'autre. Le Métropolitain, bien que loin d'être achevé à l'extérieur, venait d'être inauguré, et l'on était très-inquiet de savoir lequel des deux l'emporterait en succès sur son rival.

Le soir où j'allai à l'Academy of musique, c'était une première: première, parce que la Gazza ladra qu'on y donnait n'avait pas été représentée à New-York depuis quelque trente ans, et première parce que la Patti, qui venait d'arriver, faisait, ce soir-là, ses débuts de la saison.

J'étais aux fauteuils d'orchestre; et comme, là-bas, ils ne sont pas moins recherchés des femmes que des hommes, je n'aurais su me trouver mieux placé pour voir la salle. Tout autour de moi, les toilettes les plus élégantes: robe bleu pâle, recouverte d'un voile de guipure blanche; robe de faille blanche, brochée d'or; plumes retenues dans les cheveux par des épingles de diamants. Enfin, tout ce que le luxe produit de plus raffiné. Pour rien, on distribue un superbe programme, qui renferme l'indication de toutes les pièces que doivent représenter, pendant la «saison», les acteurs de Her Majesty's opera company. Car cette troupe, où figure Adelina Patti, est celle de la reine d'Angleterre.

À huit heures, l'orchestre entame l'ouverture. Bonne exécution, inférieure malgré tout à ce qu'on entend à Paris à l'Opéra ou à l'Opéra-Comique. Quand Patti entre en scène, tempête d'applaudissements: dix salves au moins. Elle n'en pouvait plus de saluer et riait de la façon la plus gracieuse. Jolie, derrière la rampe, elle a toujours l'air d'avoir vingt ans. Dès qu'on le lui a permis, elle a chanté la cavatine: Di piacer mi balza il cor, qui est, en même temps que le morceau de début, le plus brillant de l'opéra. Dire qu'elle est comédienne aussi excellente qu'admirable cantatrice; qu'elle enlève avec une légèreté prodigieuse cette musique légère; qu'elle chante avec un style, une expression, une délicatesse, une science et une facilité incomparables, cela n'apprend rien à ceux qui la connaissent et rien non plus à ceux qui ne la connaissent pas. Il ne me serait pas moins difficile de calculer le nombre de bouquets, corbeilles, vases remplis de fleurs dont on a accablé plutôt que comblé la diva. Tout ce que je puis dire, c'est qu'après le premier et le dernier acte, les acteurs faisaient la chaîne pour déposer les présents dans les coulisses. Si bien qu'à bout de saluts et de sourires, Patti a envoyé des baisers à l'auditoire enthousiasmé.

J'ai vainement cherché, pendant les entr'actes, à découvrir quelque beauté parmi cette élite du grand monde de New-York. J'ai vu de belles toilettes, de beaux diamants, mais pas de belle figure. Cela m'eût laissé une bien triste impression des Américaines si, heureusement, je n'avais rencontré à la sortie deux ravissantes blondes, deux blondes au teint de blondes et aux yeux bruns! que je me suis donné tout le loisir d'admirer.

Si, d'après cette soirée et celle que j'ai passée plus tard à l'Opéra métropolitain, j'avais eu à porter un jugement en faveur de l'un ou l'autre de ces théâtres, j'eusse à coup sûr accordé la préférence au premier.

Il est vrai que je suis très en retard sur mon siècle, puisque je ne suis pas wagnérien, et c'est justement Lohengrin que j'ai vu jouer au Métropolitain. Et Lohengrin chanté par il signor Campanini, tandis que Nilsson faisait Elsa. En vérité, pour être excellents chanteurs, ces deux artistes n'en sont pas moins de médiocres comédiens. Et puis, on sent que tous les deux ont la voix usée. Du reste, il est bien rare d'en conserver aussi longtemps la fraîcheur que la Patti. Aussi, mon principal grief est-il que, plusieurs fois, le chef d'orchestre a été obligé d'interpeller à haute voix soit les choeurs, soit l'orchestre. Cela m'a horriblement choqué. Ah! par exemple, je ne connais aucun théâtre où l'on soit aussi confortablement assis que dans celui-là. Sans doute qu'il a été spécialement construit pour entendre du Wagner et qu'on a pris ses précautions en conséquence. On peut très-bien dormir dans son fauteuil sans gêner le voisin[13].

Si, aux noms de ces acteurs illustres, j'ajoute ceux de Capoul, qui chantait aussi au Métropolitain, et de Irving, le grand tragédien anglais, que j'ai applaudi dans le Marchand de Venise, on avouera que j'avais raison de dire que les plus célèbres artistes du monde entier se font entendre chaque hiver dans l'Empire City.

Pour peu que je continue sur ce chapitre, on croira qu'il n'y a absolument que les théâtres à voir à New-York. En ce cas, courageux lecteur, il ne serait peut-être pas inopportun de m'accompagner dans la promenade que je fis avec mon ami, possesseur du vase de Sèvres.

Le but de notre course était une visite à Brooklyn, chez ses grands-parents. Nous nous arrêtâmes d'abord à la poste. Suivant la coutume américaine, chacun a sa boîte avec sa clef, de sorte qu'il prend ou fait prendre sa correspondance quand bon lui semble. Il y a aussi des facteurs pour ceux qui n'ont pas de boîtes. Mais on préfère généralement l'autre système, le service postal étant mal fait.

Naturellement, la politique en est la cause. Car, aux États-Unis, plus encore peut-être que dans toute autre République, chaque nouveau député gratifie ses amis des places qu'occupaient auparavant les protégés de son prédécesseur. De telle sorte, il est difficile d'avoir des employés connaissant leur affaire. Quand ils sont en place, ils savent qu'ils tiendront autant que le protecteur, et le reste leur est bien égal.

La politique est encore plus puissante en Amérique qu'en France. Les jours d'élections sont jours de fête: on ferme les boutiques; on suspend les affaires, et, quand on a voté, on passe le reste du temps à s'amuser.

Bien que je n'aie pas envie de me lancer dans une longue dissertation à ce sujet, je ne puis m'empêcher de dire un mot sur les partis aux États-Unis. Il y en a deux principaux: celui des démocrates et celui des républicains. Tandis que ces derniers cherchent à centraliser à outrance et veulent une République dont le siége principal soit à Washington, les autres ont au contraire pour programme d'augmenter l'indépendance des États. Ils demandent aussi qu'on ne se serve plus que de monnaies d'or et d'argent, tandis qu'on ne fait pour ainsi dire usage que de papier. Les bank-notes de un à cinq dollars sont la monnaie courante.

Tout en causant et dépouillant notre courrier, nous arrivons bientôt au fameux pont suspendu de Brooklyn, sur lequel nous allons passer. Quoique très-sceptique à l'égard de la huitième merveille du monde,—il y a tant d'endroits où l'on vous la montre,—je serais tenté de dire que je l'ai trouvée ici, et que c'est le pont de Brooklyn. La description en est impossible. Tout ce que j'en ai lu ou entendu dire ne donne pas la moindre idée de ce que c'est. Un dessin, une photographie ne font pas mieux comprendre. Il faut être dessus; voir en bas les hautes maisons aplaties; les navires qui passent en dessous de vous; les énormes câbles en fer qui soutiennent le pont; les deux routes pour les voitures qui courent de chaque côté, le long du parapet; les deux lignes de chemins de fer longeant intérieurement chacune des routes; et ces deux chemins de fer, séparés à leur tour par un espace de la même largeur, où passent les fils télégraphiques et téléphoniques qui relient New-York à Brooklyn. Enfin, occupant également le centre du pont et suspendu au-dessus de la voie électrique, le chemin pour les piétons. Les trains ne marchent pas à la vapeur, mais par une chaîne, le pont étant en dos d'âne. Le soir, tout est éclairé à la lumière électrique. Bref, c'est un prodige de science et d'art devant lequel on tombe en admiration. Ce n'est pas un pont, c'est un monument, et je n'hésite pas à dire que c'est le plus beau de New-York.

Après un trajet de six minutes en wagon, on débarque de l'autre côté dans une grande ville de province peuplée de 500,000 habitants. Ce n'est plus New-York, la capitale, l' «Empire City». On n'y trouve pas ces vastes hôtels semblables à des villes; ni des foyers de lumière électrique pour éclairer les squares et les rues; ni même d' «elevator railways» transportant les voyageurs d'un bout à l'autre de New-York dans les airs, pour dix cents. Il est vrai qu'il est question d'en établir une ligne.

Mais pour être moins bruyant, ce séjour n'en est que plus agréable. D'abord, la vie y est de vingt-cinq à trente pour cent moins chère que de l'autre côté de l'eau. Puis, il y a un magnifique parc où les écureuils gris sautillent et rongent jusque sur les allées. Il y a un cimetière qu'on mène les touristes visiter pour son aspect pittoresque. Il y a aussi une belle route bordée d'arbres, de jardins et de villas, qu'on appelle Clinton avenue, et qui est comme le Passy de New-York. Beaucoup de gens riches vivent là retirés des affaires.

C'est dans Clinton avenue que demeurent les grands-parents de mon ami. Qu'ils sachent que j'ai été touché, quand on m'a présenté, de voir que je n'étais pas un étranger dans cette maison et que mon nom leur était bien connu.

Vers cinq heures, nous étions de retour chez mon ami, dans Park avenue,—une des plus belles de New-York.—Après dîner, nous allâmes un instant au Casino. La salle de style mauresque est de beaucoup la plus jolie de New-York. Quant au rideau, qui s'ouvre en se séparant par le milieu, il est en velours bleu et en soie chamarrée de broderie: je ne sais rien de plus somptueux en ce genre.

On joue des opérettes dans ce théâtre. Ce soir-là, qui était un dimanche, on donnait un concert. On est devenu moins strict là-bas que dans la vieille Albion. La salle était comble, et ces réunions dominicales, qui n'eussent pas été tolérées il y a quelques années, sont aujourd'hui très en faveur.

C'est ainsi que je passai l'avant-veille de mon départ. Il ne me restait plus rien d'intéressant à voir à New-York; aussi songeai-je à faire mes malles. Du reste, j'avais déjà arrêté ma cabine sur le Labrador, de la Compagnie Transatlantique, et j'avais pris mon billet pour jusqu'à Paris. Je voulais acheter quelques livres pour le voyage. Je m'arrêtai devant une librairie où se trouvaient les derniers romans parus à Paris. Qu'on juge de ma stupéfaction quand je vis qu'on vendait un dollar quarante-cinq cents (7 fr. 25) un volume de 3 fr. 50! Il en est ainsi de toutes les publications étrangères, et cela vient d'une taxation exagérée. Aussi beaucoup d'Américains réclament-ils à ce sujet, faisant observer que cela nuit considérablement au développement de l'instruction.

Enfin le 14 novembre arriva.

En quittant New-York, nous pûmes longtemps contempler le merveilleux aspect de la rade. De loin, le pont de Brooklyn est d'un effet magique. Je n'entrerai pas dans des détails de description: tout le monde sait que ce lieu passe pour un des plus beaux du monde, et à cela il est difficile de rien ajouter.

Pendant toute la traversée nous fûmes horriblement secoués par la houle; mais la seconde nuit, surtout, après notre départ, une tempête furieuse assaillit le navire. Grâce à sa solidité à toute épreuve et à la vaillance de notre commandant, nous en réchappâmes. Ce ne fut pas, hélas! sans payer un tribut à la mer. Au moment où l'on s'y attendait le moins, une lame prodigieuse s'éleva de l'avant, si haut qu'elle monta éteindre le feu du mât de misaine, et retombant sur le pont d'une seule masse, défonça la chambre du capitaine et renversa plusieurs marins, dont deux furent écrasés net. C'était la nuit, et le maître d'équipage se trouvait couché, n'étant pas de quart. À ce coup il bondit hors de son cadre, persuadé que le navire était coupé en deux. C'est du commandant lui-même que je tiens tous ces détails véridiques. Du reste, quand j'arrivai à Paris, le bruit de l'événement m'y avait précédé, et ceux qui avaient à bord des amis n'étaient pas très-rassurés sur leur destin.

Depuis dix-huit mois je n'avais pas vu la France, lorsque enfin, après avoir quitté le Havre par le train transatlantique, je débarquai bientôt gare Saint-Lazare. Dans la journée, faisant mon premier tour de boulevard, je rencontrai un des passagers du Labrador, et je m'écriai en lui tendant la main: Adieu, nouveau monde!—Paris est plus beau que tout ce que j'ai vu!

FIN.

PARIS

TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie

Rue Garancière, 8.