IX

Seconde visite à Zagé.—Arrestation de M. Rassam et des officiers anglais.—Accusations contre M. Rassam.—Les premiers captifs sont amenés enchaînés à Zagé.—Jugement public.—Réconciliation.—Départ de M. Flad.—Emprisonnement à Zagé.—Départ pour Kourata.

Le 13 avril, nous fîmes notre troisième expérience des bateaux de jonc, parce que l'empereur désirait voir une fois de plus ses chers amis avant notre départ. Les ouvriers européens de Gaffat nous accompagnèrent. Tous les prisonniers de Magdala et de Gaffat partirent le même jour, mais par des routes différentes; le rendez-vous général fut désigné à Tankal, situé à l'extrémité nord-ouest du lac, où nos bagages devaient aussi nous rejoindre.

A notre arrivée à Zagé, nous fûmes reçus avec tout le respect habituel. Ras-Engeddah et plusieurs officiers vinrent à notre rencontre sur le rivage, et des mules richement enharnachées furent amenées des écuries impériales. Nous descendîmes à l'entrée de la demeure impériale, et nous fûmes conduits dans la salle d'audience élevée dans l'enceinte fortifiée de la demeure de Sa Majesté. En entrant, nous fûmes surpris de voir la grande salle garnie des deux côtés d'officiers abyssiniens en habits de fête. Le trône avait été érigé à l'extrémité de la salle; mais il était vide, et l'espace qui restait était occupé par les pins grands officiers du royaume. Nous avions à peine fait quelques pas, précédés de Ras-Engeddah, quand ce dernier s'inclinant baisa le sol; nous crûmes que c'était un acte de respect pour le trône; mais ce n'était que le premier acte d'une infâme trahison. Aussitôt que le ras se fut prosterné, neuf hommes, placés là pour l'exécution de ce projet, se ruèrent sur nous, et en moins de temps que je ne mets à l'écrire, nos épées, nos ceinturons, nos chapeaux furent jetés à terre, nos uniformes arrachés, et les officiers de l'ambassade anglaise, saisis par les bras et le cou, furent traînés dans la partie supérieure de la salle, dégradés et insultés en présence des courtisans et des grands officiers de la cour de Théodoros.

Il nous fut permis de nous asseoir, et nos gardiens s'assirent à nos côtés, l'empereur ne fit point son apparition, mais il nous fit poser plusieurs questions par divers messagers, tels que Bas-Engeddah, Cantiba Hailo (le père adoptif de l'empereur), Samuel et les ouvriers européens. La plupart de ces questions, pour dire le moins, étaient puériles. «Où sont les prisonniers?—Pourquoi ne les avez-vous pas amenés?—Vous n'aviez pas le droit de les renvoyer sans ma permission.—Je désire que vous me réconciliiez avec eux.—J'ai l'intention de donner des mules à ceux qui n'en out pas et de l'argent à ceux qui en manquent pour leur voyage.—Pourquoi leur avez-vous donné des armes à feu?—Ne m'apportez-vous pas une lettre d'amitié de la reine d'Angleterre?—Pourquoi avez-vous envoyé des lettres à la côte?» Et d'autres insignifiances.

La plupart des premiers officiers témoignèrent leur approbation à l'ouïe de nos réponses, chose rare à la cour d'Abyssinie. Evidemment ils n'aimaient pas et ne pouvaient approuver la conduite trompeuse de leur maître. Au milieu de ces questions, un fragment de journal fut lu qui traitait de la généalogie de l'empereur. Comme cela n'avait aucun rapport avec les accusations portées contre nous, je ne pus comprendre dans quel but on nous faisait cette lecture, sinon que c'était une faiblesse de ce parvenu pour se glorifier devant nous de ses ancêtres. Le dernier message de Sa Majesté fut celui-ci: «J'ai fait appeler vos frères; lorsqu'ils seront arrivés, je verrai ce que j'ai à faire.»

L'assemblée ayant été dissoute, nous attendîmes quelque temps, tandis qu'on nous dressait une tente dans l'enceinte de la demeure impériale. Pendant que nous supportions cet ennui, les bagages qui nous avaient suivis furent visités par Sa Majesté elle-même. Toutes nos armes, notre argent, nos papiers, nos couteaux, etc., furent confisqués; le restant nous fut renvoyé, lorsqu'on nous eut conduits sous escorte à notre tente. Nous fîmes fièrement notre entrée dans notre nouvelle demeure, et nous étions à peine remis de la première surprise que nous avait causée cet imbroglio abyssinien, lorsque nous vîmes arriver en abondance des vaches et du pain, envoyés pour nous par Théodoros; singulier contraste avec ses récents procédés!

En même temps que nous étions les témoins de l'inconstance de la fortune, les captifs relâchés étaient appelés à un terrible désappointement. Leur sort était pire que le nôtre. Après deux heures de course à cheval, ils arrivèrent dans un village et furent laissés à l'ombre de quelques arbres, jusqu'à ce que leurs tentes fussent établies; après quoi on vint les prendre pour les conduire auprès du chef du village. Aussitôt qu'ils furent tous réunis, il entra un certain nombre de soldats, et le chef de l'escorte, leur montrant une lettre, leur demanda s'ils reconnaissaient le sceau de Sa Majesté. Sur leur réponse affirmative, on leur ordonna de s'asseoir. Ils furent d'abord inquiets; mais ils s'imaginèrent que peut-être l'empereur leur avait envoyé cette lettre pour les saluer, et qu'on leur avait ordonné de s'asseoir à cause de leur fatigue. Toutefois leurs conjectures ne durèrent pas longtemps. A un signal donné par le chef de l'escorte, ils furent saisis par les soldats qui remplissaient la chambre, et on leur fit la lecture de la lettre de Théodoros. Elle avait été adressée au chef de l'escorte et s'exprimait ainsi: «Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, à Bilwaddad Tadla. Par la puissance de Dieu, nous, Théodoros, le roi des rois, salut. Nous avons à nous plaindre de nos amis et des Européens, qui ont dit: «Nous partons peur notre pays.» Lorsque nous n'étions pas encore réconciliés. Jusqu'à ce que j'aie décidé ce que je dois faire, emparez-vous de leurs personnes; mais ne les maltraitez pas, ne leur faites point peur et ne les frappez pas.»

Le soir, ils furent enchaînés deux à deux; on veilla sur leurs serviteurs, et l'on ne permit qu'à deux d'entre eux de préparer leur nourriture. Le lendemain matin, ils furent amenés à Kourata. Ils apprirent là notre arrestation, et même on leur donna à entendre que nous avions été tués. Les femmes des gens de Gaffat les traitèrent avec douceur; ils étaient eux-mêmes dans une grande inquiétude au sujet du sort de leurs parents. Le 13 au matin, ils furent conduits par le bateau à Zagé. A leur arrivée, ils furent reçus par des gardes, qui les conduisirent dans un enclos fortifié; des mules avaient été amenées pour le capitaine Cameron, pour M. Rosenthal et pour M. Flad; bientôt après, l'empereur leur envoya des vaches, des moutons, du pain, etc., etc., en abondance.

Les trois jours que nous passâmes sous notre tente à Zagé furent trois jours d'angoisse. Jusque-là nous n'avions vu que le beau coté des choses, l'humeur aimable du notre hôte, et nous n'étions pas accoutumés aux changements soudains de son caractère, ni à sa violence, ni à sa mauvaise foi. Dès que nos bagages furent arrivés, nous détruisîmes toutes les lettres, les papiers, les notes, les journaux que nous possédions, et nous adressâmes plusieurs fois des questions à Samuel sur notre avenir. Dans la matinée du second jour, Théodoros nous envoya ses compliments et nous fit dire que, aussitôt que les prisonniers seraient arrivés, tout irait bien. Nous lui fîmes passer quelques chemises que nous avions fait faire tout exprès pendant notre séjour à Kourata; il les reçut, mais refusa le savon qui les accompagnait, en disant qu'il pourrait nous être utile pendant la route. Dans l'après-midi, nous l'aperçûmes à travers les interstices de sa tente, assis sur une plate-forme élevée à l'entrée de sa résidence. Il paraissait calme et demeura assez longtemps en conversation avec son favori, Ras-Engeddah, placé au-dessous de lui.

Nous étions gardés nuit et jour, et nous ne pouvions faire un pas hors de nos tentes sans être suivis par un soldat; la nuit, si nous avions besoin de sortir, il nous fallait prendre une lanterne. Nos gardiens étaient tous de vieux chefs de l'intimité de l'empereur, des hommes ayant une position et un rang élevés, qui exécutaient les ordres de leur maître, mais qui n'abusèrent jamais de leur influence pour aggraver notre position. Dans la soirée du 15 se passa un petit incident qui m'amusa beaucoup. Je sortis un instant, et aussitôt un soldat prit les devants portant une lanterne. Nous avions à peine fait quelques pas, qu'un soldat saisit brusquement celui qui m'accompagnait; aussitôt un officier de garde se jeta sur lui, jouant l'homme indigné et lui recommandant de laisser mon serviteur tranquille; en même temps il levait un bâton et le frappait sur le dos de plusieurs coups en disant: «Pourquoi les arrêtez-vous? Ils ne sont pas prisonniers; ce sont les amis du souverain.» Me retournant alors, je vis le chef et le soldat qui étouffaient de rire. Le lendemain matin, il était question d'accomplir la réconciliation. Théodoros désirait nous convaincre que nous étions toujours ses amis, et que nous ferions mieux de céder de bonne grâce, les arrestations du 13 étant là pour nous avertir qu'il pourrait aussi nous traiter en ennemis. Son plan n'était pas mauvais, et tous ses projets réussirent.

Le 17, nous reçûmes l'ordre de Sa Majesté de nous rendre auprès de lui, désireux qu'il était de juger en notre présence ceux des Européens qui, disait-il, l'avaient insulté. Théodoros aimait beaucoup à poser, et, dans cette occasion plus que jamais, il désirait faire sensation sur les Européens aussi bien que sur les indigènes, et leur donner une haute idée de sa puissance et de sa grandeur. Il s'assit sur un alga, en plein air, à l'entrée de la salle d'audience. Tous les grands officiers de son royaume se tenaient à sa gauche; à sa droite étaient les Européens; tout autour, les personnages les plus importants: puis venait un cercle formé par les soldats et les chefs inférieurs.

Aussitôt que nous approchâmes, Sa Majesté se leva, nous salua et nous assura, en peu de mots, que nous étions toujours ses hôtes honorables, et non les envoyés d'une grande puissance qui l'avait si grossièrement insulté. On nous ordonna bientôt de nous asseoir; et au bout de quelques minutes de silence, nous vîmes arriver par la porte extérieure nos pauvres compatriotes, escortés comme des criminels et enchaînés deux à deux. On les fit mettre en face de Sa Majesté, qui, après les avoir regardés quelques secondes, s'enquit avec douceur de leur santé, et comment ils avaient passé leur temps. Les prisonniers témoignèrent leur reconnaissance de ces compliments en baisant plusieurs fois le sol devant cette incarnation du mal, qui tout le temps grimaça de plaisir à la vue des souffrances et de l'humiliation de ses victimes. On enleva les fers du capitaine Cameron et de M. Bardel et on leur commanda d'aller s'asseoir auprès de nous. Tous les autres prisonniers furent laissés debout an soleil et furent chargés de répondre aux questions de l'empereur. Il fut recueilli et calme; une seule fois, en s'adressant à nous, il parut un peu agité.

Il demanda aux prisonniers: «Pourquoi voulez-vous quitter mon royaume avant de prendre congé de moi?» Ils répondirent qu'ils avaient agi ainsi d'après les ordres de M. Rassam, duquel ils dépendaient. Il ajouta alors: «Pourquoi n'avez-vous pas demandé à M. Rassam de vous conduire auprès de moi, afin de nous réconcilier?» Se tournant alors vers M. Bassam, il lui dit: «C'est votre faute. Je vous avais bien dit de nous réconcilier? Pourquoi ne l'avez-vous pas fait?» M. Rassam répondit qu'il avait cru que l'acte écrit de réconciliation qui avait suivi l'assemblée publique des accusations contre les prisonniers, était suffisant.

L'empereur répondit à M. Rassam: «Ne vous ai-je pas dit que je voulais leur donner des mules et de l'argent, et vous me répondîtes que vous aviez amené des mules pour eux et que vous aviez assez d'argent pour leur retour dans leur pays? Maintenant, à cause de vous, les voilà dans les chaînes. Du jour où vous m'avez dit que vous désiriez les faire partir par une autre route que celle que je vous désignais, j'ai commencé à soupçonner que vous agissiez ainsi dans le but de pouvoir dire dans votre pays, qu'ils avaient été mis en liberté par votre habileté et votre puissance.»

Les crimes supposés des premiers prisonniers étant bien connus et cette assemblée n'ayant été qu'une reproduction de celle de Gondar, ce serait du temps perdu que de la rapporter ici; il suffit de dire que ces malheureux faussement accusés répondirent avec douceur et humilité, s'efforçant ainsi de détourner la colère du misérable au pouvoir duquel ils étaient tombés.

La généalogie de l'empereur fut ensuite lue: d'Adam à David, cela marcha assez bien; de Menilek, fils supposé de Salomon, à Socinius, on donna peu de noms, peut-être ceux qui vécurent dans ces temps-là étaient-ils des patriarches à leur manière; mais quand on en vint aux aïeux de Théodoros même, les difficultés devinrent toujours plus grandes; en vérité, la chose était difficile, plusieurs témoignages furent produits pour attester la descendance royale et l'on alla même jusqu'à invoquer l'opinion de Jean, l'empereur-comédien, pour attester le droit légal de Théodoros au trône de ces ancêtres.

Nous fûmes encore appelés et la séance du 18 nous fut fatale. Après qu'on nous eut invités à nous asseoir, Théodoros fit venir devant lui ses gens et leur demanda s'il devait exiger un «kassa» (c'est-à-dire une réparation pour ce qu'il avait eu à souffrir de la part des Européens). Plusieurs d'entre eux ne répondirent pas très-distinctement; d'autres déclarèrent hautement que «le kassa était une bonne chose.» Sa Majesté conclut en disant, et en s'adressant à nous: «Seriez-vous mes maîtres? Vous resterez avec moi. Là où j'irai, vous irez; là où je m'arrêterai, vous vous arrêterez.» Aussitôt nous fûmes renvoyés à nos tentes et le capitaine Cameron fut autorisé à nous accompagner. Les autres Européens, toujours dans les chaînes, furent envoyés dans une autre partie du camp, où plusieurs semaines auparavant ou avait vu s'élever une forteresse, sans en connaître la destination.

Le lendemain, nous fûmes encore conduits en présence de l'empereur; mais c'était pour une affaire privée. Les prisonniers furent d'abord amenés sous nos tentes et leurs fers leur furent enlevés. Puis on nous conduisit en présence de Sa Majesté; les premiers prisonniers nous suivirent et les gens de Gaffat entrèrent après nous et furent invités à s'asseoir à la droite de Théodoros. Aussitôt que les prisonniers entrèrent ils inclinèrent la tête jusqu'à terre et demandèrent grâce. Sa Majesté leur commanda aussitôt de se lever, et, après leur avoir dit qu'il n'avait aucun tort à leur reprocher, il les assura qu'ils étaient ses amis; toutefois ils inclinèrent encore la tête jusqu'à terre et de nouveau demandèrent grâce. Ils demeurèrent dans cette attitude jusqu'à ce qu'il leur dit: «Par la grâce de Dieu, nous vous pardonnons!» Le capitaine Cameron lut alors à haute voix une lettre du docteur Beke et la pétition des prisonniers relâchés. La réconciliation opérée, l'empereur dicta une lettre pour notre reine et M. Flad fut chargé de la faire parvenir. Nous eûmes alors toutes nos tentes établies dans un même espace entouré de fortifications qui avaient été élevées le matin sous la surveillance de Théodoros; nous fûmes de nouveau réunis, mais nous étions tous prisonniers. M. Flad nous quitta; nous nous attendions à ce que sa mission ne réussirait pas, et que l'Angleterre, dégoûtée de toutes ces trahisons, ne consentirait pas à pousser plus loin les négociations, mais insisterait sur sa première réclamation. Le jour du départ de M. Flad, sa femme accompagna les ouvriers qui avaient reçu l'ordre de retourner à Kourata; nous eûmes beaucoup moins de rapport avec eux qu'auparavant, d'abord parce qu'ils étaient craintifs, et puis parce qu'ils ne voulaient pas se compromettre par des relations avec des amis douteux du roi.

Zagé était une des principales villes du district de Metaha, et il y avait peu de temps, très-prospère et très-populeuse, mais lorsque nous y arrivâmes, nous ne vîmes que ruines et néant; et nous n'aurions pu croire que peu de semaines auparavant cette colline était la demeure de milliers d'habitants, et que ces terrains couverts de vertes prairies et de bois, avaient abrité une population riche et industrieuse.

Quelques jours après l'assemblée de la réconciliation, Sa Majesté nous renvoya nos armes et notre argent, nous fit offrir en même temps des mules, des épées et des boucliers montés en argent, et un peu plus tard des chevaux. Nous vîmes le souverain lui-même à diverses reprises; il vint deux fois dans nos tentes; une autre fois nous allâmes avec lui examiner des fusils fabriqués par des ouvriers européens; un autre jour encore, nous allâmes ensemble à la chasse aux canards sur le lac; enfin, nous allâmes le voir jouer au divertissement national des goucks (coucou). Il s'efforçait de paraître notre ami, nous fournissait des provisions en abondance, et deux fois par jour, nous faisait saluer; il fit même tirer des salves d'artillerie et donna une grande fête le jour de naissance de la reine d'Angleterre. Malgré cela, nous étions malheureux: notre cage était gentille, mais c'était une cage, et l'expérience que nous avions acquise du caractère trompeur du roi nous mettait dans une crainte constante. Lorsque nous l'avions rencontré dans le Damot, et lorsque nous l'avions visité à Zagé, nous n'avions vu que l'acteur à la physionomie souriante; maintenant, il avait rejeté toute contrainte; des femmes étaient flagellées jusqu'à ce que mort s'ensuivît, près de nos tentes, et des soldats étaient enchaînés ou fouettés à mort pour le moindre prétexte. Le véritable caractère du tyran se montrait de jour en jour davantage, et nous commencions à craindre que notre position ne fût critique et dangereuse.

Théodoros avait toujours la pensée de se fabriquer des bateaux; voyant que tous répugnaient à lui faire ce plaisir, il voulut se mettre à l'ouvrage lui-même; il fit construire un immense bateau de jonc à fond plat, d'une grande épaisseur et capable de supporter deux grandes roues mues par les mains. Dans le fait, il avait inventé le bateau à aubes, seulement l'agent moteur faisait défaut. Nous le vîmes plusieurs fois sur l'eau: les roues en étaient si grandes qu'elles réclamaient la force de cent hommes pour les mettre en mouvement. Il est curieux de voir que ce souverain passât son temps dans ces frivolités, tandis qu'il ne s'enquérait nullement de l'ennemi redoutable qui s'était avancé jusqu'à quatre milles à peine de son camp.

Le choléra faisait des ravages dans le Tigré; et nous ne fûmes nullement surpris, lorsque nous apprîmes qu'il décimait d'autres provinces et que plusieurs cas s'étaient déclarés à Kourata. Le camp impérial était établi dans un lieu très-malsain, dans un terrain has et marécageux; les fièvres, la diarrhée et la dyssenterie y sévissaient avec force. Ayant appris l'approche du fléau, Sa Majesté ordonna très-sagement que son camp fût transféré sur les hauteurs de Begember. Madame Rosenthal était en ce moment très-malade, et ne pouvait supporter sans danger un voyage sur la terre ferme. Elle fut autorisée à aller à Kourata par la voie du lac, accompagnée de son mari, du capitaine Cameron, dont la santé était délicate, et du docteur Blanc. Nous partîmes dans la soirée du 31 mai, et nous arrivâmes à Kourata de bonne heure le lendemain matin. Le vent soufflait en ce moment et nous obligeait à de fréquentes stations sur les pointes de terre situées sous le vent, car la mer en courroux menaçait parfois d'engloutir notre faible esquif. Cette dernière traversée fut, dans toute l'acception du mot, le nec plus ultra du discomfort.