VII
Entrée en Abyssinie.—Altercation entre les Takruries et les Abyssiniens à Wochnee.—Notre escorte et les porteurs.—Application de la médecine.—Première réception de Sa Majesté.—Traduction de la lettre de la reine Victoria et présents offerts.—Nous accompagnons Sa Majesté à travers Metcha.—Sa conversation en route.
Fatigués de Metemma, et soupirant après le moment où nous franchirions celte haute chaîne qui avait été un si formidable rempart à nos espérances et à nos souhaits, ce fut avec une vive joie que nous fîmes nos préparatifs de départ, qui cependant fut retardé de quelques jours, à cause des chameaux. Le cheik Jumma, probablement, fier de sa dernière réélection, semblait prendre très-froidement les ordres qu'il avait reçus, et si nous n'eussions pas été plus pressés de pénétrer dans l'antre du tigre qu'il ne l'était lui de condescendre à ses désirs, nous fussions restés probablement bien des jours encore à la cour du cheik nègre. A force de demandes polies, de promesses, de menaces, le nombre de chameaux demandés nous fut à la fin fourni, et dans l'après-midi du 28 décembre 1865, nous passâmes le Rubicon éthiopien et fîmes halte pour la première fois sur la terre d'Ethiopie. Dans la matinée du 30, nous arrivâmes à Wochnee et nous plantâmes nos tentes sous quelques sycomores à peu de distance du village. Ainsi, notre première station en Abyssinie se fît au milieu de bois de mimosas, d'acacias et d'arbres d'encens; le terrain ondulé, s'élevait comme les vagues de la mer après un orage, tout couvert d'une verte pelouse. A mesure que nous avancions, le sol devenait plus irrégulier et plus accidenté, et nous dûmes traverser plusieurs ravins au fond desquels couraient de petits ruisseaux d'une eau cristalline. Petit à petit, les collines arrondies devinrent plus abruptes et plus escarpées, l'herbe de haute et verte qu'elle était devint courte et sèche; les sycomores, les cèdres et les grands arbres pour charpente commencèrent a se montrer. A mesure que nous approchions de Wochnee, notre route se transformait en une succession de montées et de descentes, de plus en plus rapides et fatigantes, tantôt dégringolant dans de profonds ravins, tantôt grimpant les côtes les plus perpendiculaires de la première chaîne de montagnes de l'Abyssinie.
A Wochnee, personne ne vint nous souhaiter la bienvenue. Les chameliers, ayant déchargé leurs chameaux, allaient partir, lorsque arriva un des serviteurs des officiers envoyés par Sa Majesté pour nous recevoir. Il nous présenta les salutations de son maître, qui n'avait pu se présenter à nous étant occupé à chercher les porteurs de nos bagages; il nous engagea en même temps à garder nos chameaux pour la station suivante, parce que nous ne pouvions en obtenir dans cette contrée.
Une altercation eut lieu alors entre le gouverneur de Wochnee et les chameliers. Ceux-ci refusèrent d'aller plus loin et après qu'ils se furent consultés, chacun d'eux prit son chameau et partit. Mais le gouverneur et le serviteur de l'officier, s'étant entendus, après que les chameliers furent partis, allèrent au village voisin où se tenait un marché et y raccolèrent un certain nombre de soldats et de paysans. Puis, lorsque les chameliers traversèrent le village, à un signal donné, la bande entière fondit sur eux et leur enleva leurs chameaux. Je suis fâché de l'avouer à la honte des Arabes et des Takruries, ces derniers, quoique bien armés, n'essayèrent même pas de résister, mais au contraire s'enfuirent dans toutes les directions. Cependant, la crainte de perdre leurs bêtes de somme fit que leurs possesseurs revinrent par bandes de deux ou trois. Alors, il y eut de nouveaux pourparlers, un pourboire d'un dollar chacun fut promis aux chameliers ainsi qu'une vache à partager entre eux, moyennant quoi la paix et la bonne harmonie furent rétablies. Une couple d'heures plus tard, nous arrivions à Balwaha. Je compris alors les difficultés suscitées par les chameliers; réellement la route était trop mauvaise pour des chameaux: il fallait gravir deux montagnes élevées et très-escarpées et traverser deux profonds ravins, tous couverts de bambous hauts et compactes.
A Balwaha, nous campâmes dans un petit enclos naturel formé de magnifiques arbres au feuillage épais. Trois jours après notre arrivée, deux des officiers envoyés par Théodoros firent leur apparition; mais ils n'amenaient aucune bête avec eux. Nous étions arrivés malheureusement le dernier jour de la grande fête qui précède la Noël et, nous dit le chef de l'escorte, nous devions prendre patience jusqu'à ce que la fête fût passée.
Le 6 janvier, environ douze cents paysans furent réunis, mais la confusion était si grande, que nous ne pûmes partir que le lendemain et même ce jour-là nous ne fîmes qu'une très-courte étape d'environ quatre milles. La plus grande partie de nos lourds bagages fut laissée derrière, car cela aurait demandé un renfort de Tschelga plus considérable pendant notre voyage. Le 9, nous fîmes une plus grande étape et nous nous arrêtâmes pour passer la nuit sur un plateau situé vis-à-vis le fort élevé de Zer-Amba.
Nous étions là tout à fait dans la montagne, et nous devions souvent monter ou descendre des pentes escarpés, nous étonnant de la facilité avec laquelle nos mules grimpaient sur ces flancs abruptes et semblables à une muraille. Le 10, nous avions encore la même route qui devenait de plus en plus mauvaise à mesure que nous avancions. Et lorsque nous eûmes fait l'ascension du pic le plus escarpé qui rejoignait le plateau abyssinien et que nous pûmes admirer la belle vue qui s'étendait à nos pieds, nous nous réjouîmes de grand coeur comme si nous avions atteint le pays de la promesse. Nous fîmes halte à quelques milles du marché de la ville de Tschelga, à un endroit appelé Wali-Dabba. Là, nous eûmes à échanger nos bêtes de somme et, par conséquent, nous dûmes attendre plusieurs jours jusqu'à ce que de nouvelles bêtes fussent arrivées ou que nous eussions fait un peu d'ordre. Dès cet instant, mes tracasseries commencèrent.
A toute heure du jour, j'étais entouré d'une foule importune de tout âge et de tout sexe, affligée de tous les maux dont notre chair a hérité. Je n'avais plus ni retraite ni repos, si je quittais un instant notre camp avec mon fusil, pour aller à la recherche de quelque gibier; j'étais suivi d'une foule hurlante. Sur notre route, à chaque halte de Wali-Dabba au camp de Théodoros dans le Damot, du lever du soleil à son coucher, je n'entendais pas autre chose que le cri incessant: «Abiet, Abiet, medanite, medanite.»[20] Je faisais tout ce que je pouvais; je recevais tous les jours pendant plusieurs heures ceux qui avaient besoin de remèdes. Mais cela ne contentait pas la majorité composée de syphilitiques, de lépreux, ou bien de ceux qui souffraient d'éléphantiasis, d'épilepsie, de scrofules, ou bien encore de malheureux qui avaient été mutilés par les cruels Gallas. Jour après jour la foule des malades allait croissant; ceux qui n'avaient pu être admis attendaient dans l'espoir qu'un autre jour la boite de médecine surprenante du hakeem s'ouvrirait pour eux. De nouveaux malades s'ajoutaient chaque jour aux autres. Quelques guérisons de cas ordinaires de maladies, que j'avais pu opérer, répandirent ma renommée de tous côtés, elle arriva même jusqu'à mes compatriotes à Magdala. Ils entendirent parler d'un hakeem anglais, qui était arrivé et qui pouvait rompre les os et les remettre en place immédiatement, de telle sorte que les gens opérés se mettaient à marcher comme le paralytique des saintes Ecritures. Cependant cela finit par devenir insupportable, et je fus obligé de tenir ma tente fermée toute la journée; quand je la laissais ouverte, j'étais entouré d'une foule curieuse. Les officiers de l'escorte furent obligés de placer une garde tout autour de ma tente, ne permettant d'approcher qu'à leurs parents ou à leurs amis. Mais il arriva que la crainte qu'inspirait le despote était moins grande que l'amour de la vie et de la santé; et ces cas étaient innombrables.
Le 13 janvier, nous commençâmes notre voyage pour nous rendre au camp de l'empereur; nous traversâmes successivement les provinces de Tschelga, une partie du Dembea, le Dagossa, le Wandigé, l'Atchefur, l'Agau-Medar et le Damot, laissant la mer de Tana à notre gauche. Les trois premières provinces avaient encouru la colère de Théodoros, quelques années auparavant; tous les villages avaient été brûlés, les récoltes détruites, et la plupart des habitants étaient morts de faim; ceux qui restèrent furent incorporés dans l'armée impériale. Quelques-uns revenaient en ce moment à leurs habitations renversées, après avoir entendu proclamer l'amnistie de l'empereur. Ce prince, au bout de trois ans, s'était lassé, et avait permis à ceux qui erraient dans les provinces éloignées, abandonnés et sans asile, de retourner au pays de leurs pères. De tous côtés, au milieu des ruines de ces villages autrefois en pleine prospérité, on voyait passer des paysans presque nus et à demi affamés, devant de petites huttes sur les cendres des habitations de leurs ancêtres, sur la terre qu'ils se préparaient à cultiver de nouveau. Hélas! ils ne savaient pas que cette même main impitoyable allait s'étendre de nouveau sur eux. L'Atchefur avait aussi été ravagé à la même époque; mais leur crime n'ayant pas été aussi grand, le père de son peuple s'était contenté de les dépouiller de leurs propriétés, sans faire appel à l'incendie pour achever sa vengeance. Les villages de l'Atchefur sont grands et bien bâtis; quelques-uns, tels que Limju, peuvent être rangés parmi les petites villes; mais les gens ont une apparence pauvre et misérable. Le peu de terrain en culture indique clairement qu'ils s'attendent toujours, à quelque invasion, aussi ne travaillent-ils que juste la portion du sol capable de fournir à leurs premiers besoins.
Le pays d'Agau-Medar fut toujours en faveur auprès de l'empereur: il ne le ravagea jamais, ou, ce qui revient au même, il ne fit jamais un séjour amical prolongé dans cette région. Les riches et abondantes moissons déjà prêtes pour la faucille, les nombreux troupeaux de bétail paissant les prairies parsemées de fleurs, les villages vastes et propres, le regard heureux des paysans montrent clairement ce que l'Abyssinie pourrait devenir par le travail de ses propres enfants, si leur riche et fertile sol n'était pas dévasté par des destructions inutiles, et si les habitants eux-mêmes n'étaient pas réduits par la guerre et l'effusion du sang, à périr de misère et de faim.
Le camp de Théodoros était alors dans le Damot; il avait déjà tant brûlé, pillé et ravage à coeur joie qu'il n'y avait rien d'étonnant à ce que de la province d'Agau jusqu'à son camp nous n'eussions pas rencontré un être humain, à part notre escorte; pas une belle tête de bétail; pas un hameau souriant: c'était un contraste saisissant avec cet heureux Agau, que «saint Michel protège.»
Le 25 janvier fut notre dernière journée de voyage. Nous avions passé la nuit précédente à une distance très-rapprochée du camp impérial. La tente noire et blanche de Théodoros, plantée sur le sommet d'une colline conique, se montrait dans toute sa fierté et contrastait avec le reste du camp comme la clarté du soleil levant avec les ténèbres des bas-fonds. Un murmure faible et éloigné, tel que celui qu'on entend à l'approche d'une grande cité, arrivait jusqu'à nous, porté par la douce brise du soir; et la fumée qui s'élevait autour de la noire colline, couronnée par ces tentes silencieuses, devait nous convaincre que nous nous trouvions non-seulement dans le voisinage du despote africain, mais encore que nous étions déjà au milieu de ses armées innombrables. A mesure que nous approchions, on nous expédiait messager sur messager; nous dûmes nous arrêter plusieurs fois, puis nous remettre en marche, puis nous arrêter de nouveau; enfin le chef de l'escorte vint nous avertir qu'il était temps de nous habiller. En conséquence, on éleva une petite tente, sous laquelle nous nous abritâmes pour passer nos uniformes. Après quoi, nous nous remîmes à monter; nous avions à peine parcouru une centaine de mètres, que tout à coup, à un coude de la route, nous nous trouvâmes en face d'une de ces scènes orientales qui rappela à notre mémoire les jours de Lobo et de Bruce.
Une haute colline boisée, située juste en face de celle où se déployait la tente impériale, était couverte jusqu'à son extrême sommet par les fusiliers et les lanciers de Théodoros, tous en habits de fête; ils étaient vêtus de chemises de soie aux riches couleurs, tandis que le lamb[21] rouge, noir ou brun tombait de leurs épaules; l'acier brillant de leurs lances miroitait à l'éclat du soleil en son méridien qui lançait ses rayons à travers le noir feuillage des cèdres. Dans la vallée, entre les deux collines, se tenait un corps de cavalerie d'environ 10,000 hommes, formés sur deux rangs, au milieu desquels nous avancions. A notre droite, vêtus de magnifiques vêtements, portant des boucliers d'argent, montés sur des chevaux ornés de brides richement plaquées, se tenaient le corps entier des officiers de l'armée de Sa Majesté, les gens de sa maison, les gouverneurs de province, de district, etc. Tous avaient d'élégantes montures; la plupart étaient assis sur le fier animal à l'oeil de feu, originaire des plateaux de l'Yedjow et des chaînes du Shoa. A notre gauche était la cavalerie, plus sombre et aussi plus compacte que son aristocratique vis-à-vis. Les chevaux, bien que moins gracieux dans leur allure, étaient plus forts et bien proportionnes; et lorsque nous vîmes leurs rangs bardés de fer, nous comprîmes de quelle terreur devaient être saisis ces pauvres paysans dispersés, lorsque Théodoros, à la tête de ses impitoyables compagnons si bien équipés et si bien armés, apparaissait soudainement parmi leurs paisibles demeures. Avant qu'on eût pu soupçonner sa présence, il était arrivé, avait tout ravagé et était reparti.
Au centre opposé se tenait Ras-Engeddah, premier ministre, qui se distinguait de tous par ses manières comme il faut et par la grande simplicité de sa mise. Nu-tête, ceint du shama, en signe de respect, il nous délivra le message impérial de bienvenue, qui fut traduit en arabe par Samuel, demeuré près de lui, et dont les traits finement découpés et le maintien intelligent, démontraient sa supériorité sur les ignorants Abyssiniens. Les compliments finis, le ras et nous, nous nous mîmes de nouveau en route, nous avançant toujours vers la tente impériale, précédés des hauts fonctionnaires à cheval et suivis par la cavalerie. Arrivés au pied de la colline, nous descendîmes de nos montures, et l'on nous conduisit à une petite tente en flanelle rouge, dressée pour notre réception sur la pente même de l'élévation. Nous nous arrêtâmes là quelques instants pour partager une légère collation. Au bout de trois heures, on vint nous annoncer que l'empereur était prêt à nous recevoir. Nous montâmes la colline à pied, escortés par Samuel et plusieurs officiers de la maison de l'empereur. Aussitôt que nous atteignîmes le sommet du petit plateau, un officier vint nous réitérer les salutations et les compliments de Sa Majesté. Nous avancions lentement à travers de magnifiques tentes en soie rouge et jaune, entre une double ligne de fusiliers, qui, à un signal donné, nous saluèrent par une salve de coups de fusil pas mal réussie, vu leur ignorance dans cette science.
Arrivés à l'entrée de sa tente, l'empereur nous fit demander encore des nouvelles de notre santé. Ayant répondu avec tout le respect qui lui était dû à son message poli, nous nous avançâmes jusqu'à son trône, et lui remîmes en main la lettre de Sa Majesté la reine d'Angleterre. L'empereur la reçut très-poliment et nous invita à nous asseoir sur le splendide tapis qui couvrait le sol. Théodoros était assis sur un alga, enveloppé jusqu'aux yeux par le shama, signe de grandeur et de pouvoir en Abyssinie. A sa droite et à sa gauche se tenaient quatre de ses principaux officiers, portant des vêtements de soie riches et éclatants, et devant lui veillait un de ses affidés intimes, tenant dans chaque main un pistolet double chargé. le roi se plaignit des prisonniers européens, regrettant que, par leur conduite, ils eussent rompu la première amitié qui existait entre les deux nations. Il était heureux de nous voir, et il espérait que tout s'arrangerait. Après quelques compliments échangés, et sous le prétexte que nous étions fatigués, venant de si loin, il nous fut permis de nous retirer.
La lettre de la reine d'Angleterre, que nous avions remise dans les propres mains de Sa Majesté abyssinienne, était en anglais, et aucune traduction n'y avait été ajoutée. Sa Majesté n'en avait pas rompu le sceau devant nous, probablement à cause de ses premiers officiers, car il n'aurait pas aimé qu'ils fussent témoins de son désappointement, si la lettre n'était pas selon ses désirs. Dès que nous fûmes rentrés dans nos tentes, la lettre nous fut renvoyée pour être traduite; mais comme nous n'avions avec nous aucun Européen qui connût la langue du pays, elle fut d'abord remise à M. Rassam, qui la traduisit en arabe à Samuel, lequel la traduisit de cette langue en amharic. Il est à regretter qu'aucun des Européens fixés dans la contrée et habitués à parler cette langue ne nous ait accompagnés, pour interpréter ce document important devant Sa Majesté, car je crois que non-seulement la traduction n'en fut pas bien faite, mais encore qu'à certains égards elle était incorrecte. Une phrase toute simple, par exemple, fut rendue par une autre dont le sens eut une grande importance sur le succès de la mission: elle exprimait de telles intentions, vu la position de Théodoros, que j'ai toujours cru qu'elle avait été insérée dans la traduction par les ordres de l'empereur. La lettre anglaise s'exprimait ainsi: «Ainsi, nous ne doutons nullement que vous ne receviez favorablement notre serviteur Rassam, et que vous ne donniez un entier crédit à tout ce qu'il vous dira de notre part.» Cette phrase avait été ainsi traduite: «Il fera pour vous tout ce que vous exigerez;» ou par d'autres mots ayant le même sens. Sa Majesté fut très-satisfaite de ce que ses serviteurs intimes faisaient dire à la lettre de la reine, et il donna à entendre qu'avant peu de temps les captifs seraient relâchés.
Le matin suivant, Théodoros nous envoya prendre. Il n'avait auprès de lui que Ras-Engeddah. Il se tenait à l'entrée de sa tente, gracieusement penché sur sa lance. Il nous invita a entrer dans sa tente, et là, devant nous, il dicta à son secrétaire Samuel, en présence de Ras-Engeddah et de notre interprète, une lettre à la reine d'Angleterre, lettre humble, justificative, qu'il n'eut jamais l'intention d'expédier.
Dans l'après-midi, nous eûmes l'honneur d'une autre entrevue à l'effet de lui offrir les présents que nous lui avions apportés. Il nous demanda aussitôt si les cadeaux lui étaient faits au nom de la reine ou au nom de M. Rassam. Ayant appris que c'était au nom de la reine qu'on les lui offrait, il les accepta, faisant remarquer toutefois que ce n'était pas à cause de leur valeur, mais comme témoignage d'une puissance amie qui renouait des relations qu'il était très-heureux de reconnaître. Parmi les présents offerts se trouvait une glace. M. Rassam, en la lui présentant, lui dit que Sa Majesté Britannique avait eu l'intention de l'offrir à la reine. L'empereur l'examina avec gravité et répondit tranquillement qu'il n'avait pas été heureux dans sa vie conjugale, mais qu'il était sur le point de prendre une autre femme, et qu'il lui offrirait le magnifique miroir. Bientôt après notre arrivée, des vaches, des moutons, du miel, du tej, du pain, nous furent envoyés en abondance, et chaque jour, nous et nos compagnons de voyage fûmes approvisionnés par la cuisine impériale.
Sa Majesté nous accompagna une partie du chemin conduisant à la mer de Tana, Kourata nous avant été désigné comme le lieu de notre résidence, jusqu'à l'arrivée de nos compatriotes de Magdala. Le premier jour de marche, nous restâmes en arrière, à cause de nos bagages, et nous fîmes l'expérience de ce que c'est que de voyager avec une armée abyssinienne. Les guerriers marchaient eu tête avec le roi; les hommes du camp (au nombre d'environ 250,000), portant les tentes et les approvisionnements, marchaient lentement derrière nous. Il est impossible de se faire une idée du bruit et de la confusion qui régnaient dans le camp, lorsqu'il fallait passera à gué quelque petite rivière, ou lorsque la route était coupée par une pente taillée dans le roc nu. Des milliers de gens entassés poussaient, criaient, et l'on aurait fait de vains efforts pour pénétrer dans cette masse vivante. Le tumulte allait toujours croissant; les mules et les bêtes de somme s'effrayaient, de plus la boue des rives du ruisseau devenant toujours plus glissante, et le terrain manquant sous leurs pas. Plusieurs fois, désespérant de voir l'ordre se rétablir après des heures d'attente, nous allions à la recherche d'une autre route ou d'un gué où le bruit et la foule étaient moindres. Ce n'était que bien tard dans l'après-midi que nous pouvions rejoindre notre lieu de campement; nous avions passé la journée entière à parcourir l'espace que l'empereur avait franchi dans une heure et demie. Théodoros ayant eu connaissance des inconvénients que nous avions eus en faisant transporter ainsi nos lourds bagages, nous permit de prendre avec nous quelques objets légers et de marcher avec lui en tête de l'armée. Pendant les quelques jours qu'il nous accompagna, nous ne fournîmes que de courtes étapes, tout au plus dix milles par jour. Théodoros voyageait avec nous pour plusieurs raisons: il devait nous faire prendre le plus court chemin par la mer de Tana, et comme le pays était entièrement dépeuplé, il fut obligé de faire porter nos bagages par ses soldats. Il n'avait pas cependant pillé cette partie du Damot; les habitants avaient fui, mais la moisson, prête pour la faucille, était debout, et sur un signe de l'empereur, elle fut abattue par mille bras. Tandis que la plus grande partie de ses soldats étaient ainsi occupés (le sabre, dans cette circonstance, fut employé comme un instrument de paix), le roi et sa cavalerie quittèrent le camp, et bientôt après la fumée qui s'éleva de tous côtés dénonça leur cruelle mission.
Quelques-uns des incidents qui se passèrent pendant notre commun voyage avec Théodoros, méritent d'être racontés, car ils peignent son caractère et la nature de son amitié. Le second jour de notre voyage avec Sa Majesté, le 1er février, nous dûmes traverser le Nil Bleu, non loin de sa source; les bords en étaient glissants et escarpés, le tumulte était à son comble, et plusieurs femmes et plusieurs enfants eussent été inévitablement noyés ou tués, si Théodoros n'avait envoyé quelques-uns des chefs qui l'accompagnaient pour aider le passage au moyen de leurs épées, tandis qu'il restait là jusqu'à ce que le dernier des hommes de son camp eût traversé. Lorsque nous arrivâmes, Sa Majesté nous envoya dire de ne pas descendre de nos montures. Nous traversâmes donc l'eau sur nos mules, mais au moment où nous atteignîmes le bord opposé, nous mîmes pied à terre et grimpâmes sur le tertre où se tenait Sa Majesté. Le sentier était si rapide et si glissant que M. Rassam, qui marchait en tête, eut quelque difficulté à atteindre le sommet; Théodoros voyant cela, s'avança, lui prit la main, et lui dit en arabe: «Ayez bon courage, n'ayez pas peur.»
Le jour suivant, pendant la marche, Théodoros envoya Samuel, tantôt en avant, tantôt en arrière pour nous poser diverses questions, telles que: «Les Américains sont-ils en guerre?—Combien d'hommes ont été tués?—Combien de soldats avaient-ils?—Les Anglais se battent-ils avec les Achantis?—Ont-ils fait leur conquête?—Leur contrée est-elle malsaine?—Ressemble-t-elle à ce pays?—Pourquoi le roi de Dahomey met-il à mort ses sujets?—Quelle est sa religion?» Puis il nous fit faire ses excuses de ne nous avoir pas répondu plus tôt. Il avait eu des désagréments, nous dit-il, avec tous les Européens qui avaient pénétré dans son pays. Personne n'avait été bon comme Bell et Plowden, et il aurait aimé de savoir si l'Anglais qui avait abordé à Massowah était comme ces derniers. Sa bonhomie était telle qu'il avait supposé qu'il était bon, et à cause de cela, il avait décidé de le faire venir.
Le 4, il nous envoya prendre encore. Il était seul, assis en plein air. Il nous fit asseoir sur un tapis près de lui, et nous parla longuement de sa vie passée. Il nous dit comment il se conduisait avec les rebelles. D'abord, il leur envoyait l'ordre de payer leur tribut; s'ils refusaient, il y allait lui-même et ravageait leur pays. Au troisième refus, pour employer ses propres paroles: «il envoyait leurs corps au sépulcre et leurs âmes en enfer.» Il nous dit aussi que Bell lui avait beaucoup parlé de la reine d'Angleterre, et que plusieurs fois il avait eu l'intention de lui envoyer un ambassadeur, tout était même prêt quand le capitaine Cameron, par son influence, changea en ennemi son premier ami. Il avait ordonné, nous dit-il, que des présents nous fussent offerts pour nous montrer sa considération, car il n'avait rien avec lui qui fût digne de nous être présenté; il avait eu du plaisir à nous voir et nous considérait comme trois frères. L'entrevue fut longue; lorsque enfin il nous congédia, il nous informa que le jour suivant, il nous enverrait à Kourata pour y attendre l'arrivée de nos compatriotes de Magdala. Bientôt après être arrivés dans notre tente, M. Rassam reçut un billet poli qui l'informait qu'il recevrait 5,000 dollars, dont il pourrait disposer comme bon lui semblerait, mais toujours d'une manière agréable au Seigneur. Un message verbal me fut aussi envoyé pour savoir si je ne connaissais pas l'art de fondre le fer, les canons, etc. Je répondis, d'après l'avis d'un ami, que je ne connaissais rien en dehors de ma profession de médecin.
Notes:
[19] De Kassalu à Kédaref, ou compte environ 120 milles.
[20] Seigneur, seigneur, médecine, médecine.
[21] Manteau de forme particulière en fourrure ou en velours.