XVIII
Théodoros dans le voisinage de Magdala.—Nos sentiments à cette époque.—Une amnistie accordée au Dalanta.—La garnison de Magdala rejoint l'empereur.—M. Rosenthal et les autres Européens sont envoyés dans la forteresse.—Conversation de Théodoros avec M. Flad et M. Waldmeier sur l'arrivée des troupes.—La lettre de sir Robert Napier à Théodoros tombe entre nos mains.—Théodoros ravage le Dalanta.—Il trompe M. Waldmeier.—On arrive au Bechelo.—Correspondance entre M. Rassain et Théodoros.—Les fers sont ôtés à M. Rassam.—Théodoros arrive à Islamgee.—Sa querelle avec les prêtres.—Sa première visite à l'Amba.—Jugement de deux chefs.—Il nomme un nouveau commandant à la garnison.
Nous avons suivi l'empereur depuis le jour de notre départ de Debra-Tabor jusqu'à son arrivée dans le voisinage de l'Amba. Pendant tout ce temps, sauf quelques billets adressées à M. Rassam touchant la lettre de la reine Victoria, et ceux adressés à M. Flad au sujet des ouvriers, nous n'eûmes que très-peu de relations avec lui. Pendant quelque temps les porteurs de dépêches rencontrèrent tant de difficultés que Théodoros craignant que ses messages écrits ne tombassent entre les mains des rebelles, n'envoya plus que des messages verbaux. Chaque envoyé nous apportait les salutations de Sa Majesté; avant de repartir de l'Amba il venait nous trouver par ordre du chef, et M. Rassam renvoyait un message de politesse en réponse à celui qu'il avait reçu.
La tenue officielle des courriers de l'empereur était trop connue pour qu'ils pussent traverser les districts en rébellion; aussi nous nous réjouissions de ce que toute communication était pour jamais interrompue entre le camp et la forteresse, lorsqu'un jour un jeune Galla, serviteur de l'un des prisonniers politiques, arriva à l'Amba porteur d'une lettre de Sa Majesté. Le jeune garçon avait erré de droite et de gauche pendant assez longtemps; et cependant à part ce qu'il reçut de nous je ne crois pas qu'il ait jamais touché la moindre chose pour avoir exposé sa vie; quelques individus qui avaient des amis et des connaissances sur la route purent aussi passer. Tous furent très-polis pour nous, ils portaient notre correspondance avec celle de M. Flad, et comme ils étaient bien récompensés, nous pouvions leur confier les lettres les plus dangereuses. C'était pour nous un amusement que d'avoir pour intermédiaire, entre nous et nos amis du camp impérial, le messager de l'empereur lui-même; c'était une petite trahison bien permise.
Après son arrivée à Bet-Hor, Théodoros envoya une déclaration aux districts rebelles de Dahonte et de Dalanta, leur offrant un pardon complet pour le passé, s'engageant, par la Mort du Christ, à ne plus piller ni inquiéter les habitants de ces provinces s'ils rentraient sous sa domination. Gobazé ayant promis de défendre ces districts, ils refusèrent pendant deux jours; mais ensuite le peuple de Dalanta voyant que Gobazé au lieu de venir vers eux se tournait du coté de Théodoros, pensèrent qu'après tout c'était peut-être le meilleur parti à prendre que d'accepter les offres de la dépêche. Ne pouvant résister, il valait mieux montrer de la confiance en la parole du maître. Mais le Dahonte ne se soumit pas, et se décida à s'opposer par la force des armes à toute attaque de l'empereur qui aurait pour objet de ravager la province. L'empereur ayant toujours parlé, à tous ses gens, de M. Rassam, dans des termes très-affectueux, celui-ci fut chargé, par le chef de l'Amba, d'écrire à Théodoros pour le féliciter de son arrivée dans le voisinage. Cette circonstance se répéta dans toutes les occasions semblables; les messagers qui portaient ces lettres furent toujours bien traités par Sa Majesté. Théodoros écrivit aussi une ou deux fois à M. Rassam, et nous eûmes une répétition de la correspondance édifiante et polie qui s'était échangée déjà entre eux dans les beaux jours qui suivirent notre arrivée.
Le mois de janvier 1868 fut pour nous une période de grande préoccupation morale, qui dura jusqu'à la fin de l'affaire abyssinienne. Cette angoisse croissait en intensité à mesure que nous touchions an dénoûment, car nous savions bien que c'était notre vie qui était en jeu. Mais il y a quelque chose dans la durée même des événements trop préoccupants, qui émousse la sensibilité et endurcit le coeur. Est-ce un effet physique ou moral? Je ne sais, mais à la longue on arrive à tout supporter pour ainsi dire avec indifférence et impassibilité. Nous avions éprouvé tant de secousses depuis trois mois, tant de fois nous nous étions attendus à être torturés ou tués, que les jours où nous fûmes en réalité placés entre l'espoir d'une délivrance ou la mort, la crise terrible ne nous affecta pas beaucoup, et une fois passée, nous n'y avons en quelque sorte plus pensé.
Théodoros, étant réconcilié avec ses enfants du Dalanta, la tâche lui devint plus facile. Plusieurs milliers de paysans lui aidèrent dans la construction de ses routes, d'autres lui apportèrent une partie de leurs provisions à Magdala, et sa bonne garnison de l'Amba pouvant désormais traverser le plateau du Dalanta sans aucune crainte, ils se rendirent auprès de lui, ne laissant sur la montagne que quelques hommes âgés et les sentinelles ordinaires pour garder les prisonniers. Le 8 janvier le commandant Bitwaddad Damash et son brave lieutenant Goji, accompagnés de sept ou huit cents hommes, partirent pour Wadela. Plusieurs d'entre eux ne s'éloignèrent pas sans battement de coeur à la perspective de la réception qui leur serait faite par Théodoros. Ils adoraient à distance leur empereur, mais le redoutaient en s'approchant de lui. Sa Majesté cependant les reçut très-bien; mais ne fut pas aimable avec tous. Il traita Damash un peu froidement; pourtant comme il avait besoin de tout son monde, il ne fit paraître en aucune façon son mécontentement à regard de quelques-uns.
Quelques jours plus tard, étant arrivé dans le Dalanta, il renvoya sa garnison de Magdala, pour accompagner à l'Amba les prisonniers qu'il avait avec lui, y compris les Européens, et par la même occasion il envoya de la poudre, du plomb et des instruments appartenant aux ouvriers. Il fut aussi permis à Madame Rosenthal d'accompagner l'expédition, et tous arrivèrent à l'Amba dans l'après-midi du 26 janvier. Les cinq Européens étant arrivés on donna la hutte de l'interprète à M. et à Madame Rosenthal; la plus grande dont on put disposer fut réservée pour les autres. Nous étions bien heureux d'être tous réunis. Les nouveaux venus avaient beaucoup de choses à nous raconter, et nous avions aussi beaucoup à leur dire sur notre façon de vivre. Nous étions surtout tout joyeux de l'arrivée de Madame Rosenthal, car notre crainte mortelle était qu'une colonne flottante de notre armée ne fut détachée du corps principal, pour être envoyée au-devant de Théodoros afin de lui couper la retraite vers la montagne; et nous craignions dans ce cas pour le sort de Madame Rosenthal et de son enfant, connaissant le caractère de Théodoros, qui avait probablement gardé ces prisonniers comme une garantie contre la fuite de ses captifs de Magdala.
Les envoyés allaient et venaient maintenant journellement, quelquefois même deux fois dans un jour, du camp à l'Amba. Tout d'abord nous avions vu avec crainte l'arrivée de Théodoros dans le voisinage à cause de la facilité des communications; mais comme c'était un mal contre lequel nous ne pouvions rien, nous nous consolâmes comme nous pûmes, et tout en craignant un sort pire nous nous répétâmes qu'il fallait en espérer un meilleur. Nous y gagnions d'ailleurs l'avantage de correspondre plus facilement avec M. Flad, qui avait montré toujours beaucoup de courage et qui, depuis son retour d'Angleterre, nous avait tenus an courant de ce que faisait Théodoros et de toutes leurs conversations. Il nous écrivit au commencement de février pour nous informer que, d'après certains entretiens qu'il avait eus avec les officiers de la maison de l'empereur, il était certain que Sa Majesté connaissait le débarquement de nos troupes. De plus, M. Flad avait reçu un chef venant de la part du souverain de l'Abyssinie, pour s'informer des instructions de notre gouvernement et savoir si Théodoros pouvait espérer que les intentions de l'Angleterre à son égard étaient toujours pacifiques.
Nous ne doutions nullement que depuis plusieurs mois Sa Majesté ne fût an courant du débarquement de nos troupes par ses espions; mais, vu sa position difficile en ce moment, il lui parut plus sage de garder le silence sur ce sujet. Cependant depuis qu'il était arrivé dans le voisinage de l'Amba, dans sa conversation avec ses chefs, il avait souvent donné des preuves qu'il s'attendait sous peu à se rencontrer avec des soldats européens. Le 8 février, Théodoros dit à M. Waldmeier, le chef des ouvriers, homme bien élevé et très-intelligent (pour lequel l'empereur avait eu certains égards, bien que plus tard il l'ait mené un peu rudement), qu'il avait reçu des nouvelles de la côte qui l'informaient du débarquement de nos troupes à Zulla. Le lendemain il fit venir M. Flad, l'attira près de lui et lui dit: «Les gens dont vous m'avez apporté une lettre, et que vous disiez devoir venir sont arrivés et out débarqué à Zulla. Ils sont venus par la plaine salée. Pourquoi n'ont-ils pas pris une meilleure route? celle de la plaine salée est très-malsaine.»
M. Flad lui expliqua que, pour des troupes qui arrivaient de l'Inde, c'était la plus commode; que dans trois ou quatre jours ils pouvaient atteindre la chaîne de montagnes d'Agame, Théodoros lui répondit: «Nous, nous avons fait nos routes avec de grandes difficultés, mais pour eux c'aurait été un jeu que de faire des routes. Il me semble que c'est la volonté de Dieu qu'ils soient venus. Si Lui ne veut pas que je meure, nul ne pourra me tuer; s'il a dit: Vous mourrez, nul ne pourra me sauver. Souvenez-vous de l'histoire d'Ezéchias et de Sennachérib.» Théodoros paraissait d'un calme affecté pendant cette conversation. Deux jours après il dit à quelques ouvriers: «Il n'y en a pas pour longtemps avant que je voie une armée européenne disciplinée. Je suis comme Siméon: il était vieux, mais avant de mourir il eut le coeur réjoui en tenant le Sauveur dans ses bras. Je suis bien vieux; mais j'espère que Dieu m'épargnera pour voir ces soldats européens. Mes soldats ne sont rien comparés à une armée disciplinée dans laquelle mille hommes obéissent an commandement d'un seul.» Evidemment il conservait l'espoir que les événements qui allaient se passer tourneraient à son avantage. Une autre fois il dit à M. Waldmeier: «Nous avons une prophétie dans le pays qui dit qu'un roi européen doit se rencontrer avec un roi abyssinien, et que, après cela, un roi régnera en Abyssinie, plus grand qu'aucun autre qui y ait jamais régné. Cette prophétie est sur le point de s'accomplir, mais je ne sais si je sois le roi désigné ou si ce sera un autre.»
Nous fûmes très-heureux en recevant toutes ces nouvelles; nous avions toujours pensé qu'il connaissait le débarquement de nos troupes; mais comme il n'avait jamais fait mention de ce fait nous étions dans le doute à cet égard, et nous craignions sa première colère lorsqu'il apprendrait cet événement.
Le 15 février une lettre du commandant en chef, adressée à Théodoros, nous fut remise par le délégué qui en avait été chargé, parce qu'il redoutait de la remettre à main propre. Cela nous mettait dans une position difficile. Cependant, en ce qui concerne la traduction en amharie, il valait mieux qu'elle ne fût pas arrivée entre les mains de Théodoros, attendu que sur plusieurs points très-importants, cette traduction avait, dans une autre circonstance, donné un sens tout différent de l'original. J'étais tout réjoui du langage plein de fermeté du commandant.
La lettre était aussi ferme que polie, et je me sentais heureux et fier, même dans ma captivité, qu'un général anglais eût enfin déchiré le voile de fausse humilité qui trop longtemps avait obscurci le génie fier et intrépide de l'Angleterre. Nous nous sentions fortifiés par la conviction que l'heure avait sonné où le droit prévaudrait sur l'injustice, et où l'impitoyable despote qui avait agi à notre égard avec tant de perfidie, allait enfin recevoir le juste salaire de son iniquité.
Vu les dernières nouvelles que nous avions reçues du camp impérial, nous craignîmes que Théodoros voulût se venger sur nous de tous ses désappointements et se mit en fureur eu voyant tous ses plans renversés par le débarquement de notre armée; c'est pourquoi nous décidâmes de garder le document important qui nous était tombé accidentellement entre les mains. Il pouvait nous servir comme une arme défensive toute puissante, dans le cas où un changement aurait lieu dans la conduite que Théodoros avait adoptée, depuis que nous avions appris l'arrivée des hommes envoyés pour effectuer notre délivrance. Nous connaissions trop bien l'empereur pour n'avoir pas à craindre constamment.
La conduite pacifique de Théodoros ne pouvait pas durer longtemps. Les habitants du Dalanta, confiants dans ses promesses, et désireux de lui prouver leur dévouement, firent tout ce qui était en leur pouvoir, charriant ses provisions à l'Amba, ou travaillant sur ses routes sous sa direction. La fidélité avec laquelle il avait gardé sa parole vis-à-vis des habitants du Dalanta décida d'autres districts du voisinage à lui envoyer des députations pour implorer leur pardon, lui offrant de payer un tribut et de lui fournir des approvisionnements, s'il voulait leur accorder les mêmes faveurs qu'an peuple du Dalanta. Si Théodoros avait été sage, il avait là une excellente occasion de regagner une portion de ce royaume qui lui échappait; et s'il eût toujours été fidèle à sa parole, toutes les provinces l'une après l'autre, dégoûtées de la pusillanimité de leurs chefs de révolte, seraient venues se remettre sous son joug. Mais l'empereur était trop amateur de razzias et d'ailleurs, selon son opinion, les paysans ne lui fournissaient pas assez de vivres. Comme il n'ignorait pas que le district était excessivement riche en grain et en bétail, insouciant de son véritable intérêt, le 17 février il donna l'ordre à ses soldats d'aller fouiller les maisons des paysans.
Pris à l'improviste, un très-petit nombre d'entre eux cherchèrent à résister. Théodoros réussit donc an delà de son attente: grains et bestiaux affluaient an camp; et afin d'économiser ses provisions, Théodoros autorisa les habitants de Gondar, qui étaient encore avec lui, à s'en aller vivre où bon leur semblerait, avec leurs femmes et leurs enfants, y compris les soldats et les chefs fugitifs. Depuis son départ de Checheo, il avait organisé une bande de pillards composée uniquement des femmes les plus fortes et les plus hardies de son camp: Théodoros était tout réjoui de leur air martial, et l'une d'elles ayant tué un chef inférieur et lui ayant apporté le sabre de son adversaire, il en fut tellement enchanté, qu'il lui donna un commandement et lui offrit un de ses pistolets. Nous connaissions assez le caractère de l'empereur pour savoir que si une fois encore il se remettait au pillage et au massacre, il perdrait aussitôt cette politesse, cette aménité qu'il nous avait montrée dans ces derniers temps, et que probablement le débarquement de nos troupes changerait ses dispositions à notre égard. Nous ne fûmes donc pas étonnés d'entendre dire qu'il s'était pris de querelle avec les Européens qui se trouvaient encore auprès de lui. Il est probable aussi que vers cette époque quelque copie du manifeste du commandant envoyée aux différents chefs, lui était tombée entre les mains, attendu qu'on l'a retrouvée parmi ses papiers après sa mort. Sans cela on ne comprendrait pas le motif de son changement soudain. Sans aucune autre raison il commença à suspecter ses ouvriers, et tout en leur ordonnant de se tenir prêts à travailler pour lui, pendant plusieurs jours il ne leur permit pas de se rendre à leur ouvrage.
Un jour, M. Waldmeier en rentrant pour prendre son repas du soir, se mit à causer avec un espion de l'empereur, sur la marche de l'armée anglaise. M. Waldmeier entre autres choses, lui dit que ce serait un acte de sagesse de la part de Sa Majesté de se rendre favorable l'Angleterre, attendu qu'il ne comptait pas un seul ami dans toute l'Abyssinie. L'officier s'étant hâté de rapporter cette conversation à Théodoros, celui-ci entra dans une grande colère et fît appeler tous les Européens; pendant quelques instants sa fureur fut si grande, qu'il ne put parler, et qu'il allait et venait regardant avec des yeux ardents ces pauvres étrangers et tenant son épée à la main d'une façon menaçante. À la fin il s'arrêta devant M. Waldmeier, et l'interpella dans des termes insolents: «Qui êtes-vous? chien que vous êtes. Rien qu'un âne, un misérable venu d'un pays éloigné pour être mon esclave, que j'ai payé et nourri des années? Que pouvez-vous comprendre, vous, mendiant, à mes affaires? Est-ce que vous prétendez m'enseigner ce que je dois faire? Un roi vient pour s'entendre avec un roi. Est-ce que vous comprenez quelque chose à cela?» Puis il se jeta sur le sol et lui dit: «Prenez mon épée et tuez-moi; mais ne me déshonorez pas,» M. Waldmeier tomba alors à ses pieds et lui demanda pardon; l'empereur se leva mais refusa son pardon, puis l'avant fait relever à son tour, il lui ordonna de le suivre.
Le 18 février Théodoros établit son camp sur le plateau du Dalanta, et le lendemain les chefs de l'Amba, avec leur télescope, pouvaient suivre une partie de l'armée en marche sur la route qui descend jusqu'an Bechelo. Théodoros avait capturé environ un millier de prisonniers lorsqu'il avait dévasté le Dalanta, et c'étaient ces hommes qui, accompagnés d'une forte escorte, marchaient vers le Bechelo; mais ils étaient à peine à mi-chemin, que l'empereur leur fit dire de retourner dans leur province.
Pendant quelque temps encore les communications entre l'Amba et le camp furent interrompues. Les quelques chefs et les soldats qui étaient restés à Magdala, ne voyaient pas sans crainte ce dernier acte de trahison de la part de leur maître, car cela ne présageait rien de bon pour eux malgré les privations qu'ils avaient eu à supporter, dans l'accomplissement des charges dont ils avaient été investis. Nous eûmes beaucoup de peine à trouver des messagers qui voulussent traverser la vallée du Bechelo à cause de l'état de trouble du pays, depuis le pillage du Dalanta. Les nouvelles qu'ils nous apportèrent étaient assez bonnes. Sa Majesté s'était réconciliée avec M. Waldmeier et traitait de nouveau ses ouvriers avec égard et douceur. Cependant Théodoros ne les avait pas encore autorisés à aller travailler, et ils couchaient tous ensemble dans une tente voisine de la sienne, précaution à laquelle il avait renoncé pendant quelque temps. Il causait souvent, soit avec ses soldats, soit avec les Européens, de l'arrivée de nos troupes; parfois il témoignait le désir de se battre avec elles, tandis que d'autres fois il avait des paroles tout à fait conciliantes. Il avait parlé de nous en dernier lieu avec dureté; mais contrairement à son habitude il ne parlait plus de M. Stern avec colère. Il mentionnait souvent une lettre de Madame Flad, qui l'avait grandement offensé quelques années auparavant. Cette dame y faisait allusion à l'invasion probable des Anglais et des Français, et ajoutait qu'elle ne croyait pas que Théodoros en éprouvât de la crainte. Celui-ci disait alors: «Madame Flad a raison: ils approchent, et je ne les crains pas.»
Le 14 mars, Sa Majesté suivie de tous ses chariots, ses canons, ses mortiers, arriva dans la vallée du Bechelo. D'après une lettre que nous reçûmes de M. Flad, il paraissait que Sa Majesté avait grande hâte d'arriver à Magdala. Les Européens étaient toujours traités convenablement, mais strictement surveillés jour et nuit. Evidemment l'empereur recevait des informations exactes de ce qui se passait dans le camp britannique. Il dit une fois à M. Waldmeier, en qui il avait plus de confiance qu'en personne: «Par la charité et par l'amitié ils auraient obtenu de moi tout ce qu'ils aurait voulu; mais ils viennent avec d'autres dispositions et je sais qu'ils ne m'épargneront pas. Eh bien, j'en ferai un grand carnage et puis je mourrai.»
Le 16 il dépêcha un envoyé à l'Amba pour annoncer à ses gens la bonne nouvelle de son approche et nous envoyer ses salutations. M. Bassani aussitôt lui écrivit pour le féliciter de ses succès. M. Rassam certainement mérite des éloges quant aux efforts constants qu'il a faits, pour faire naître chez Théodoros cette amitié que notre consul ressentait à l'égard de ce souverain, et afin de le convaincre de la sincère admiration et du profond dévouement que le temps n'avait pas affaiblis, et que même la captivité et les chaînes ne purent détruire. La position officielle de M. Rassam l'avait placé bien plus avantageusement que les autres prisonniers à la cour d'Abyssinie, elle lui permettait de se faire des amis de tous les délégués royaux, et de tout le personnel spécialement attaché à Sa Majesté; aussi, soit an camp, soit à l'Amba, tons n'avaient que de bonnes paroles pour lui. Ne connaissant pas la source des libéralités de M. Rassam, les courtisans, et Sa Majesté elle-même, finirent par croire que M. Prideaux et moi, étions des êtres inférieurs, des individus sans importance qu'il serait parfaitement absurde de placer sur un pied d'égalité avec l'homme éminent, libéral et beau parleur, qui seul et en dehors de toute considération, complimentait Sa Majesté.
Théodoros fut si heureux de la lettre de M. Rassam que, de grand matin, le 18, il expédia M. Flad, son secrétaire et plusieurs officiers, porteurs d'une lettre pleine d'amitiés pour ce consul, afin d'avertir le chef de l'Amba qu'il eût à ôter les fers de son ami. Théodoros dans cette lettre à M. Rassam, oubliant sans doute que plusieurs fois déjà il avait fait mention de ses fers, lui disait qu'il n'avait rien contre lui, et que lorsqu'il l'avait envoyé à Magdala il avait simplement chargé ses gens de le surveiller, mais non de le charger de chaînes. Il lui fit passer également 2,000 dollars, et lui fit dire qu'à cause de l'état de révolte du pays il n'avait pu aller le saluer, et qu'il espérait qu'il voudrait bien accepter, en même temps que les dollars, un présent de cent moutons et de cinquante vaches. Il n'était fait mention d'aucun de nous dans cette lettre, et j'avoue que nous fûmes assez fous pour nous sentir fort malheureux de cela. Probablement que vingt mois de captivité avaient affaibli aussi bien notre esprit que notre corps, et que dans telle autre circonstance nous n'y eussions pas seulement pris garde. Au reste, nous eûmes bientôt oublié cette impression, à la pensée que l'indépendance et la liberté allaient être notre partage dès que le drapeau britannique flotterait sur notre prison. Il paraît que notre mécontentement avait été remarqué et un espion était parti aussitôt pour le camp de Sa Majesté afin de l'informer que nous avions été très-fâchés que l'ordre n'eût pas été donné de nous ôter nos fers.
Le même soir M. Flad retourna au camp impérial, qui était déjà établi sur le penchant de la montagne, an nord du Bechelo. Le lendemain matin, l'empereur fit appeler M. Flad pour lui demander s'il nous avait tous vus et si nous paraissions contents. Il s'informa surtout de M. Prideaux et de moi; M. Flad répondit à Sa Majesté que nous étions en bonne santé, mais fâchés qu'il eût fait une différence entre nous et M. Rassam. L'empereur sourit tout le temps de la conversation, puis il répondit à M. Flad: «J'ai su que lorsqu'on les mit dans les chaînes M. Rassam n'avait absolument rien dit, mais que ces Messieurs avaient été très en colère. Je ne suis pas fâché contre eux, ils ne m'ont fait aucun tort; dès que je serai auprès de M. Rassam, je leur ôterai aussi leurs chaînes.
M. Flad expliqua alors à Sa Majesté combien nous avions été déçus; que des gens qui avaient entendu l'ordre apporté d'enlever les fers de M. Rassam, avaient conclu que le consul, le Dr Blanc et M. Prideaux étaient compris dans cette faveur, et avaient aussitôt couru pour nous annoncer le Misciech (bonne nouvelle). Il ajouta que M. Rassam avait été aussi très-fâché que ses compagnons n'eussent pas le même sort que lui, qu'ils lui en avaient demandé la raison, mais que ne connaissant pas les motifs de Sa Majesté, il n'avait pu leur répondre. Théodoros toujours souriant répondit: «S'il y a seulement un peu d'amitié, tout ira bien.»
Le 25 mars, dans la soirée, l'empereur établit son camp sur le plateau d'Islamgee. Il avait avec lui ses canons et le monstrueux mortier qui avait été traîné jusqu'au pied de la montagne; et certes ç'avait été un rude travail.
De bonne heure, dans la matinée du 26, les prêtres de l'Amba et tous les dignitaires de l'Eglise, portant le dais pompeusement orné, se rendirent à Islamgee pour féliciter l'empereur de son arrivée. Théodoros les reçut avec beaucoup d'affabilité et les renvoya en leur disant: «Retournez chez vous; ayez bon courage; si j'ai de l'argent je le partagerai avec vous. Vous serez vêtus comme moi-même et je vous nourrirai de mon blé.» Ils étaient sur le point de partir lorsqu'un vieux prêtre bigot, qui s'était toujours montré notre ennemi, se retournant, s'adressa à Sa Majesté dans les termes suivants: «Oh! mon souverain, n'abandonnez pas votre religion!» Théodoros tout à fait surpris lui demanda le motif de son exclamation. Le prêtre aussitôt s'écria d'un ton élevé et avec vivacité: «Vous ne jeûnez plus, vous n'observez plus les fêtes des saints; je crains que vous ne suiviez bientôt la religion des Français.» Théodoros se tournant alors vers quelques-uns des Européens qui étaient près de lui, leur dit: «Tous ai-je jamais parlé de votre religion? Vous ai-je jamais montré quelques désirs de suivre votre croyance?» Ils lui répondirent: «Certainement non.» Puis s'adressant aux prêtres qui écoutaient avec mécontentement cette conversation, il leur dit: «Jugez cet homme.» Les prêtres ne se consultèrent pas longtemps et ils s'écrièrent d'un commun accord: «L'homme qui insulte son roi est digne de mort.» Les soldats aussitôt se jetèrent sur lui, lui déchirèrent les vêtements et l'auraient tué sur place si Théodoros n'eût modifié le jugement. Il ordonna qu'on le mit dans les fers, qu'on l'envoyât à l'Amba et que pendant sept jours il ne lui fût donné nipain ni eau.
Un autre prêtre qui, dans une autre circonstance avait aussi insulté Sa Majesté fut envoyé en prison en même temps. Ce prêtre avait dit à quelques-uns des espions de l'empereur maître portait trois matabs[26]: l'un parce qu'il était musulman ayant brûlé les églises; le second parce qu'il était Français, n'observant plus les jours de jeûne; le troisième pour faire croire à son peuple qu'il était chrétien.
Le lendemain matin nous fûmes éveillés par le joyeux elelta, espèce de cri aigu poussé par le beau sexe en Abyssinie, pour annoncer un grand et heureux événement. Dans cette circonstance quelque chose de plaintif et de tremblant était mêlé à ce cri de joie obligé qui accueillit Théodoros dans l'Amba. Des tapis furent étendus sur l'espace ouvert devant son habitation, le trône fut apporté et somptueusement paré de soie, et le parasol impérial fut déployé pour protéger Sa Majesté des rayons brûlants du soleil. En voyant tous ces préparatifs et le grand nombre de courtisans et d'officiers assemblés au-devant de la maison impériale, nous nous attendions à être appelés bientôt pour une assemblée semblable à celle de la réconciliation de Zagé. Nous fûmes trompés dans notre attente; ce n'était que pour une affaire privée que l'empereur avait quitté son camp et avait convoqué une cour de justice.
Depuis longtemps plusieurs accusations avaient été insinuées contre deux des chefs de l'Amba, Ras Bisawur, et Bitwaddad Damash. Sa Majesté désirait faire une enquête; elle écouta tranquillement les accusateurs, et ayant également entendu la défense, elle demanda l'opinion des chefs présents. Ils lui conseillèrent d'oublier les accusations en vertu des bons services antérieurs rendus par les accusés; ajoutant que toutefois on ne pourrait désormais avoir confiance eu eux pour rien. Pas un chef n'avait déserté auparavant, et un tel fait, disaient-ils, ne peut du reste se produire qu'autant qu'il y a quelqu'un dans la garnison qui favorise la fuite. De plus si l'ennemi se présentait devant l'Amba pendant l'une des absences de l'empereur, il est probable que ces chefs iraient combattre l'ennemi au lieu de défendre la place. L'empereur accepta cette décision et déclara qu'il enverrait une nouvelle garnison, et que la garnison actuelle partirait le même jour pour le camp. Mais comme les provisions de grain pouvaient être un fardeau pour eux, on les laisserait; il donnerait également l'ordre aux écrivains de faire un récit détaillé de tout ce qu'ils avaient délibéré, et pour que la chose se fit ainsi qu'il l'avait décidé, il les payerait en argent et garderait le grain. Il fit aussi venir les deux prêtres condamnés la veille, les fit mettre en liberté, et leur dit qu'il les pardonnait, mais qu'ils devaient quitter le pays immédiatement. Avant de partir Théodoros envoya dire à M. Rassam, par Samuel, qu'il avait eu l'intention d'aller le voir, mais qu'il se sentait trop fatigué; il ajouta: «Vos gens sont tout près, ils viennent pour vous délivrer.» Les soldats de la garnison étaient fort mécontents de partir, aussi furent-ils très-réjouis lorsque le lendemain de bonne heure ils apprirent que Théodoros avait donné contre-ordre. Il leur pardonnait, disait-il, à cause de leurs longs et fidèles services. Le ras fut mis à la demi-solde et un nouveau commandant, Bitwaddad Hassanee, fut envoyé pour prendre sa place, tandis que la garnison était renforcée de quatre cents mousquetaires.
Il est probable que Théodoros désirait connaître la quantité de blé que possédait la garnison, car il pouvait en avoir besoin sous peu. Il est probable aussi que la clémence dont il usa vis-à-vis des soldats, était due à la complaisance avec laquelle ils avaient rempli ses ordres de pillage; ils étaient d'ailleurs bien disposés à son égard vu l'argent qu'il leur avait distribué peu de temps auparavant.
Note:
[26] Le matab est un cordon de soie bleue, que l'on porte autour du cou et qui est un signe que l'on appartient à la religion chrétienne d'Abyssinie.