III

LA BELLE OPERATION DE Me FRASNE.

Il n'était bruit dans tout Chambéry que de la belle opération de Me Frasne. Elle était un sujet courant de conversation à la soirée que donnaient M. et Mme Sassenay pour fêter les dix-huit ans de leur fille Jeanne. C'est un des traits de la société provinciale que les hommes transportent dans le monde leurs occupations et préoccupations de la ville et n'abandonnent point dans le plaisir le tracas des affaires: entre deux tours de valse, abandonnant ces dames à leurs rivalités de toilette, ils s'empressent dans tous les coins de reprendre leurs médisances financières et leurs soucis professionnels. Puis, le drame de famille qui ébranlait dans leur vieille situation sociale les Roquevillard et qui devait recevoir son dénouement le surlendemain,—on était au 4 décembre,- - à l'audience de la cour d'assises, passionnait l'opinion publique. Lasse d'une prépondérance trop appuyée et trop prolongée, travaillée par ce désir de nivellement égalitaire qui est une des ardeurs modernes, et d'ailleurs irritée d'un orgueil persistant dans l'infortune refusait de se plaindre et de quémander la pitié, cette opinion publique guettait la fin de la pièce pour voir tomber définitivement une race qui, dans d'autres temps, eût été considérée comme l'ornement de la cité.

Parmi les invités, hommes de loi, médecins, industriels, rentiers, qui s'isolaient au fumoir, et dont quelques-uns seulement se précipitaient aux premières mesures de chaque danse sur le groupe des jeunes femmes et des jeunes filles assises au salon, comme la sortie victorieuse d'une place assiégée, pour regagner ensuite leur cercle masculin, un seul ignorait l'heureuse spéculation du notaire que les uns blâmaient et que les autres approuvaient: c'était le vicomte de la Mortellerie. Son excuse était d'en être demeuré au quatorzième siècle dans l'histoire du château des ducs qu'il préparait. Vainement s'efforçait-il d'entreprendre ses voisins sur l'ingéniosité d'Amédée V qui fit aménager en 1328 des conduites de bois pour amener l'eau de la fontaine Saint-Martin jusqu'aux vastes cuisines où elle jaillissait dans un énorme bassin en pierre, réservoir des lavarets destinés à la table ducale: on n'écoutait point le bavard qui retardait de près de six cents ans. Sentencieux, cérémonieux, ennuyeux, apportant dans ses propos la dignité de sa carrière et de sa vie, M. Latache, président de la Chambre des notaires, tenait tête au petit avoué Coulanges qui, musqué,

poudré et frisé, prenait au nom de la jeune école la défense de M. Frasne.

—Non, non, affirmait-il avec solennité, le criminel tient le civil en état. Il fallait attendre le verdict du jury avant d'accepter la réparation du dommage matériel. Ou bien, indemnisé, M. Frasne devait retirer sa plainte. Le lucre ne se mêle pas à la vengeance.

—Pardon, pardon, ripostait le bouillant avoué prompt à l'escrime. Raisonnons, je vous prie. M. Frasne a déposé contre Maurice Roquevillard une plainte en détournement d'une somme de cent mille francs à son préjudice, et s'est constitué partie civile. M. Roquevillard père lui offre de lui restituer cette somme avant l'arrêt, et vous le blâmez d'accepter?

—Je ne le blâme pas d'accepter, mais, l'ayant fait, de maintenir les poursuites. Et je ne comprends pas M. Roquevillard.

—Oh! lui, il sait que son fils est coupable, et il achète ainsi l'indulgence des jurés. Quant à M. Frasne, comme une condamnation est toujours incertaine aux assises, il préfère un tiens à deux tu l'auras. En outre, à l'audience, il tirera parti de ce paiement comme d'un aveu. C'est très fort.

—C'est très intéressé, surtout. M. Roquevillard père, bien que je ne m'explique pas les mobiles de son acte, est tout de même trop expérimenté pour avoir livré une telle arme à son adversaire sans prendre ses précautions. Le reçu qu'il a dû exiger mentionne sûrement que, s'il acquitte l'obligation d'un tiers, il ne reconnaît point pour autant que ce tiers est son fils.

— Le reçu contient en effet cette réserve, et dans les termes les plus formels, annonça l'avocat Paillet qui arrivait et entrait dans la discussion sans perdre une minute.

—Je l'avais deviné, triompha M. Latache. Et plutôt que d'apposer sa signature au bas d'une semblable restriction, M. Frasne eût été mieux inspiré de s'en référer à la décision des juges.

Mais M. Coulanges ne se tint pas pour battu:

—Qu'est-ce qu'un pareil reçu prouve? Paie-t-on cent mille francs pour un inconnu?

La galerie lui donna raison et le lui témoigna par un murmure flatteur, qui signifiait qu'en effet une telle générosité ne va pas sans quelque nécessité impérieuse. Son succès néanmoins fut court. L'avocat Paillet le lui rafla comme on escamote une muscade. Gai, rond et gras, il savait tout, se fourrait partout, livrait tout.

—Je vois, dit-il, que vous ignorez le plus beau coup de M.
Frasne.

—Parlez.

—Ah! ah!

Il tenait son monde par une nouvelle qu'il apportait. Et comme l'orchestre préludait au sempiternel quadrille des Lanciers, il abandonna lâchement ses auditeurs scandalisés et roula comme une boule aux pieds d'une dame qu'il invita. Par l'embrasure de la porte, ces messieurs, faute de mieux, regardèrent évoluer les couples, en prenant des airs détachés pour estimer danseurs et danseuses qui avançaient, reculaient, se saluaient, tournaient selon les rythmes de la musique et l'ordre du pas. Jeanne Sassenay, les joues roses, la coiffure rebelle à la symétrie, toute gracile et juvénile dans une robe bleu pâle dont le léger décolletage laissait voir un coin de blancheur caressée de lumière, s'appliquait à ne point confondre les figures et s'animait au plaisir avec un air d'importance. Elle suscita les commentaires:

—Pas mal, cette petite.

—Bien maigre: voyez ses salières.

—À dix-huit ans.

—Oh! elle se mariera bientôt.

—Pourquoi?

—Elle a une grosse dot.

—Oui, mais son frère fait des dettes.

—Qui épousera-t-elle?

—On ne sait pas encore. On parlait de Raymond Bercy.

—L'ancien fiancé de Mlle Roquevillard?

—Il débute comme médecin.

—Justement: il n'a encore tué personne.

Après le galop final, l'avocat Paillet, se trouvant altéré, conduisit sa compagne au buffet,

but du champagne, mangea un sandwich au foie gras, et, ainsi restauré, daigna reparaître dans le cercle où sa désertion fut sévèrement appréciée. Mais il se rebiffa en riant:

—Si vous me grondez, vous ne saurez rien.

—Alors, nous vous écoutons.

—Vous en êtes encore, vous autres, à la restitution de cent mille francs par M. Roquevillard à M. Frasne.

—C'est quelque chose.

—Bien peu après de ce que vous allez apprendre.

Aux premières notes d'une polka, il tourna la tête et l'on crut qu'il aurait le coeur de repartir en laissant une seconde fois ses auditeurs le bec dans l'eau. Tout un groupe décidé se massa vers la porte pour lui barrer le passage.

—Vous avez chaud, ce serait imprudent, observa M. Latache.

Et l'avoué Coulanges, usant d'un autre moyen, mit en doute la fameuse nouvelle. Aussitôt le nouvelliste ouvrit la bouche pour lâcher sa proie:

—Eh bien! M. Frasne acquiert pour rien le domaine de la Vigie qui vaut près de deux cent mille francs.

Les exclamations incrédules se croisèrent:

—Par exemple.

—Vous vous moquez de nous.

L'avocat Bastard et M. Vallerois, procureur

de la république, qui causaient ensemble à l'écart, se rapprochèrent, l'oreille tendue.

—Parfaitement, accentua l'orateur. Pour rien.

—Mais comment?

—Voici. M. Roquevillard, pour se procurer l'argent dont il a besoin, a mis en vente la Vigie. Me Doudan, notaire, lui en a offert cent mille francs payables immédiatement en se réservant de lui faire connaître l'acquéreur dans la quinzaine. Dans la quinzaine, retenez ce délai. M. Roquevillard, qui n'avait pas le choix avant les assises, a accepté. Il ne pouvait espérer davantage dans un si court espace de temps. Or, par l'indiscrétion d'un clerc, on sait maintenant —je l'ai appris tout à l'heure— que le véritable acquéreur, c'est M. Frasne, M. Frasne qui verse cent mille francs d'une main pour les recevoir de l'autre, et qui se trouve ainsi, par un simple jeu, propriétaire gratuit d'un domaine magnifique.

Ce machiavélisme dépassait par trop la commune mesure des artifices bourgeois pour ne pas provoquer la stupeur. On n'en rechercha point la cause morale, pas plus qu'on n'avait approfondi le sacrifice du vieux patrimoine de famille chez les Roquevillard. M. Frasne, dans la crise douloureuse qu'il avait traversée, et qui ruinait son foyer sinon sa fortune, s'était rattaché à ce qui demeurait susceptible de le passionner encore, les affaires, comme un artiste demande à l'art sa consolation ou une femme de bien à la charité.

Les combinaisons de contrats et de chiffres procuraient un alibi à sa triste pensée. Il oubliait momentanément son ennui en débrouillant ceux de ses clients, et dans la satisfaction de conduire avec adresse la bataille des intérêts. Le sort de la Vigie lui avait inspiré un de ces coups de tactique audacieux auxquels il ne savait pas résister. Il espérait que le secret en serait gardé jusqu'après la session des assises. Mais quel secret peut se garder dans une ville de moins de vingt mille habitants où déjà la vie intérieure est considéré comme une prétentieuse originalité?

Le premier, M. Latache donna son sentiment en deux mots qui, émanant du président de la Chambre de discipline, valaient un discours:

—C'est incorrect.

—Point du tout, répliqua M. Coulanges. Un domaine est en vente, on l'acquiert. C'est un droit.

Néanmoins, la savante manoeuvre de M. Frasne ne recueillait qu'un petit nombre d'approbations, qui lui venaient du camp de la jeunesse, laquelle place aujourd'hui son enthousiasme, comme ses fonds, aux guichets solides. Il réussissait trop bien dans ses entreprises matérielles, et la galerie, de moeurs sévères et de sens pratique, en tirait grief contre lui bien plus qu'elle ne s'était divertie de la fuite de sa femme. De plus, aux yeux d'une société particulariste, son origine dauphinoise faisait de lui un étranger que de tels gains devaient enrichir aux dépens du pays. On n'avait point été fâché, certes, de l'abaissement des Roquevillard dont l'élévation irritait la médiocrité générale; mais on s'étonnait de les voir augmenter eux-mêmes leur désastre et consommer leur ruine de leurs propres mains. Pourquoi ce désintéressement si Maurice n'était pas coupable, et, s'il l'était, pourquoi cet aveu? Car on ignorait la décision du jeune homme. M. Hamel était fort secret, et pour M. Bastard son silence était calculé: friand des causes retentissantes, il espérait encore qu'on réclamerait son appui.

Excité par ces révélations, il ne se tint pas de parler à son tour. Le cercle où l'on discutait fut rompu, la danse finie, par de nouveaux arrivants. La conversation reprit de-ci de-là par petits groupes séparés, comme ces feux qu'on étouffe et dont les flammes crépitent en s'éparpillant. Le procureur Vallerois rejoignit M. Bastard dans une embrasure.

—Vous aurez beau jeu dans votre plaidoirie, lui dit-il, pour cribler de sarcasmes le mari de Mme Frasne.

—Il n'est pas encore certain que je plaide, répliqua l'avocat.

—Comment! vous ne plaideriez pas?

Il fallait bien expliquer par une autre cette confidence qui était partie sans réflexion.

—ce jeune niais ne veut pas être défendu sérieusement afin de ménager l'honneur de sa maîtresse.

Ces derniers mots furent prononcés avec une ironie dédaigneuse. Et il expliqua au magistrat attentif que l'inculpé démentait à l'avance toute allusion à la culpabilité de Mme Frasne.

—Si ce n'est vous, qui plaidera?

—Je l'ignore. M. Hamel sans doute.

Le bâtonnier ne fut pas traité avec beaucoup plus d'égards que la femme coupable. Sa vieillesse et son impuissance étaient mises en relief par le seul énoncé railleur de son nom.

Après quelques instants de silence, M. Vallerois conclut:

—Je comprends maintenant la conduite de M. Roquevillard. Il supprime le vol pour sauver son fils. C'est la dernière chance. Il n'hésite pas à sacrifier sa fortune… C'est très beau.

Peu sensible à cet hommage, M. Bastard esquissa un geste vague, susceptible de diverses interprétations.

—Tout ceci entre nous, dit-il, pour rattraper son secret professionnel.

Et la barbe soigneusement étalée sur son plastron, il se dirigea vers un groupe de dames avec la démarche lente et majestueuse d'un paon qui s'apprête à faire la roue.

Resté seul, le magistrat ne se pressa point de rechercher une compagnie. Il continuait de songer à M. Roquevillard avec admiration, et il évoquait la vie douloureuse et vaillante de cet homme depuis le jour où, dans son cabinet, il lui avait transmis la plainte de M. Frasne, et déjà l'avait trouvé désintéressé, fier, prêt au sacrifice.

"Pourquoi, se demandait-il, suis-je seul ici à comprendre son grand caractère? Aucune des personnes présentes ne lui va seulement à la cheville, et ces messieurs, tout à l'heure, le traitaient de haut, comme si le malheur l'avait diminué et rendu leur inférieur. La province est vindicative et envieuse."

Dans ses lignes simples, le drame était émouvant et l'on s'en amusait. Le jeune Maurice, en se livrant désarmé au jury, livrait sa famille, et son père abandonnait le vieux domaine à bas prix pour reconquérir l'enfant prodigue. Mais si l'avocat de l'accusé avait bouche close, une autre voix, plus autorisée que la sienne, tombant de plus haut, pouvait se faire entendre à sa place. Après le réquisitoire de la partie civile, n'appartenait-il pas au ministère public de présenter à son tour la cause? Au lieu de s'en rapporter "a justice", selon la formule consacrée dans ces sortes d'affaires, plus privées que publiques, son devoir n'était-il pas d'intervenir avec efficacité; de dégager enfin le rôle néfaste, le rôle prépondérant, le rôle unique de Mme Frasne, seule coupable d'un abus de confiance pour lequel elle ne pouvait point être condamnée? Quelle belle occasion de servir l'équité, de rendre à chacun selon ses oeuvres, et d'apporter un peu de joie dans cet intérieur si éprouvé!

Toutes ces réflexions se pressaient dans le cerveau de M. Vallerois. Mais il était dessaisi: un avocat général occuperait aux assises le siège du ministère public, et non lui. La cause de Maurice Roquevillard ne le concernait plus. D'ailleurs, il avait été blâmé de la démarche insolite qu'il avait tentée auprès du notaire l'année précédente, et qui n'avait pu demeurer longtemps secrète. À quoi bon se mêler d'une affaire qui ne le regardait plus et ne lui valait que du désagrément? Pour sa tranquillité, sa sympathie saurait se contenter d'être passive.

Afin de ne pas approfondir ni juger son égoïsme, il se précipita dans la cohue des invités et fut heureux de sentir du monde autour de lui. La présence de nos semblables est une consolation lorsque nous sommes tentés de mesurer notre petitesse. Encore cette tentation est-elle réservée aux meilleurs.

La promenade au buffet avait provoqué à travers les deux salons, l'antichambre, la salle à manger, un va-et-vient qui se prolongeait et dont profitaient les jeunes gens pour flirter avec les jeunes filles. Les unes, tout au plaisir de la danse, réclamaient bruyamment l'orchestre. D'autres montraient déjà quelques heureuses dispositions dans les petits manèges d'une coquetterie qui se limiterait à la conquête d'un mari. Mais quelques-unes —assez rares— ne vérifiaient point, de ce coup d'oeil rapide qu'un observateur remarque, la présence ou l'absence d'une bague à l'annulaire gauche des hommes avant de répondre à leurs avances avec un art accompli. Ces yeux de jeunesse exaltée, comme les bijoux des coiffures, des corsages, des bras, des doigts, brillaient de flammes joyeuses sous les lustres. En taches claires aux contours fondus comme des aquarelles, les toilettes ressortaient entre les habits noirs.

Dans quelle catégorie se rangeait Mlle Jeanne Sassenay, qui précisément s'écartait au bras de Raymond Bercy, fiancé l'année précédente à Mlle Roquevillard, tandis que l'oeil vigilant de sa mère la suivait avec sollicitude et aussi quelque étonnement? Sa petite tête, proportionnée comme celle des statues grecques qui, sur les épaules de pierre, nous apparaissent si élégantes et d'un port si aisé, se trouvait-elle si légère de cervelle qu'elle ne pût garder le souvenir de son amie abandonnée? Ses regards limpides, d'un azur si frais, n'étaient-ils qu'indifférents dans leur sincérité? Du mouvement de la danse, ses joues gardaient une teinte d'animation. Mais elle ne souriait pas, elle fronçait les sourcils, elle serrait les lèvres et semblait prendre une décision grave qui contrastait avec son joli air d'enfant.

—Je n'ai pas encore dansé avec vous, dit le jeune homme. Vous m'accorderez bien une valse?

—Non, répliqua-t-elle durement, après s'être assurée qu'ils étaient isolés.

—Pourquoi non? Toutes vos valses sont retenues?

—Pas du tout.

Il ne la prit pas au sérieux, et, au lieu de se froisser, il se mit à rire.

—Me voilà prévenu: merci.

Elle poussa un de ces "ahans" de fatigue comme en ont les ouvriers qui soulèvent de gros poids, et se lança tout à coup:

—Il faut que je vous prévienne en effet, monsieur. Votre mère a parlé à maman. Et maman n'a pas de secrets pour moi. Ceux qu'elle a, je les devine. Eh bien! jamais, entendez-vous bien, jamais je ne vous épouserai.

Stupéfait, le jeune homme se rebiffa:

—Pardon, mademoiselle, je n'ai pas demandé votre main.

—Votre mère a tâté le terrain, comme on dit si gentiment.

—Les mères forment beaucoup de projets pour leur fils… Si flatteur que soit celui-ci, il ne correspond pas à mes intentions.

—Oh! tant mieux.

—Je ne songe pas à me marier.

—Vous avez tort.

Dans cette bouche puérile ce reproche était singulier et presque drôle. Elle ajouta:

—Quand on a la chance de rencontrer dans sa vie une jeune fille comme Marguerite Roquevillard, on ne détruit pas soi-même un pareil bonheur.

C'était là qu'elle voulait en venir. Il le comprit. Elle aurait pu reconnaître à son changement de visage comme elle avait frappé juste, mais dans un âge si tendre les yeux ne sont pas assez débrouillés pour suivre sur les traits nos mouvements intérieurs. Aussi manqua-t-elle de mesure en l'accablant de son dédain de pensionnaire émancipée.

—C'est toujours vilain, monsieur, de lâcher une fiancée. Et quand elle est malheureuse, c'est abominable.

De quel droit s'autorisait-elle pour le réprimander avec cette virulence? Raymond Bercy s'en irritait, et pourtant, au fond du coeur, il éprouvait un âcre plaisir à entendre parler de Marguerite. Sa colère et son amertume passèrent dans sa réplique.

—Je ne vous ai pas choisie pour juge, mademoiselle. Et si vous me parlez au nom d'une autre, je vous répondrai…

—Je ne parle au nom de personne.

—… Que vous êtes mal renseignée. Ce n'est pas moi qui ai rompu des fiançailles qui m'étaient chères.

—Qui vous étaient chères! Oui, quand le soleil brille, vous autre hommes, vous êtes là; et dès qu'il pleut, il n'y a plus personne.

—Mais vous êtes trop injuste, à la fin. Je vais perdre patience.

Loin de se taire, elle continua de l'agacer comme une guêpe qui cherche à piquer:

—Celui qui se fâche, il a tort.

—Je n'ai pas de comptes à vous rendre, mademoiselle. Sachez pourtant que Mlle Roquevillard a rompu de son plein gré.

—Par générosité.

—Sans consulter mon coeur, sans souci de ma peine.

—Dans telles circonstances, vous ne deviez pas accepter la rupture.

Elle était toute rouge, ne se possédait plus, se démentait furieusement, et lui-même n'avait guère plus de calme.

—Et si son frère est condamné?

—La belle affaire!

—Ah! vraiment, mademoiselle?

—Oui, vraiment. Moi, si j'aimais, cela me serait bien égal que mon fiancé fût envoyé aux galères. Je l'y suivrais, entendez-vous, monsieur. Et si, pour le suivre, il fallait commettre un crime, je le commettrais. Pif, paf, tout de suite.

—Vous êtes un enfant.

Mais brusquement, il changea de ton, et d'une voix sourde, il murmura cette confidence:

—Pensez-vous que je ne la regrette pas?

Transformée aussi vite que lui et triomphante, elle faillit se jeter à son cou, et de loin Mme Sassenay, qui surprit ce geste, s'en inquiéta et se rapprocha.

—Ah! je savais bien monsieur, que vous ne pouviez pas vouloir m'épouser. Et bien! dépêchez-vous. Courez avertir Marguerite. Suppliez-la de ma part de vous pardonner. Et revendiquez vite votre place dans la famille avant le procès. Après, il serait trop tard. Cela vaudra mieux que d'administrer à vos malades toutes sortes de mauvaises drogues.

—Merci.

—Allez-y tout de suite.

—Mais il est onze heures et demie.

—Alors, demain.

Mme Sassenay, qui se dirigeait vers sa fille, fut arrêtée par un groupe où l'on parlait avec animation, et qui grossissait d'instant en instant.

—Vous êtes sûr? demandait M. Vallerois à un jeune officier dont l'uniforme portait les aiguillettes d'état-major.

—Parfaitement. La nouvelle est parvenue à six heures à la division. Le général s'est rendu en personne chez M. Roquevillard.

—En personne, constata M. Coulanges que cette démarche officielle chez un vaincu étonnait et impressionnait.

Mme Sassenay s'informa auprès de son voisin, qui était M. Latache:

—De quelle nouvelle parle-t-on?

—De la mort du lieutenant Roquevillard, madame. Il est décédé au
Soudan de la fièvre jaune.

—Comme ils sont malheureux! murmura-t-elle, émue de pitié.

—N'est-ce pas, madame?

Un deuil si cruel ramenait aux Roquevillard la sympathie des femmes et détruisait l'hostilité des hommes, tandis qu'on avait supporté avec tranquillité leur décadence matérielle et morale. On les voulait abaissés, et le sort les accablait sans relâche, sans miséricorde. Les partisans de M. Frasne et de sa belle opération se taisaient, et le procureur exprima le sentiment général avec ce mot:

—Les pauvres gens.

Après ce colloque, Jeanne Sassenay disparut. Vainement sa mère la chercha à travers l'appartement. Dans le vestibule, elle aperçut Raymond Bercy qui mettait en hâte son pardessus.

—Vous partez déjà, monsieur?

—Oui, madame, répondit-il sans expliquer ce départ précipité.

Elle devina le trouble du jeune homme et, rapprochant cette circonstance de la disparition de sa fille, elle commença de s'inquiéter sérieusement.

—Vous n'avez pas vu Jeanne? demanda-t-elle à son mari qu'elle rejoignit à l'entrée des salons.

—Non. Vous la cherchez?

M. Sassenay était un homme actif, franc, loyal, mais dépourvu de psychologie, capable de surmonter les plus grands obstacles matériels et incapable de s'attarder à l'analyse des sentiments. Elle jugea inutile de lui communiquer ses craintes, et se contenta de lui recommander le soin de leurs invités. Puis elle se dirigea tout droit vers la chambre de sa fille. Elle entra et n'eut qu'à tourner le bouton de la lumière électrique pour la découvrir qui, toute repliée et comme rapetissée dans un fauteuil, pleurait sans aucun souci de froisser sa robe. Aussitôt elle l'interrogea en la caressant:

—Jeanne, qu'as-tu?

—Maman.

C'était une plainte de petit enfant qui s'apaisa bien vite.

—Pourquoi pleures-tu?

—Je pense au chagrin de Marguerite tandis que je danse.

Mme Sassenay respira. Elle connaissait la grande amitié de sa fille pour Mlle Roquevillard. Mais comme les sanglots ne s'arrêtaient pas, elle interrogea doucement:

—Te rappelles-tu le lieutenant Hubert?

—Oui… il était gentil… mais au tennis nous nous disputions.
Il était toujours le plus fort.

La peine de la jeune fille ne venait pas de là.

—Pauvre Marguerite, ajouta-t-elle sans s'occuper des transitions. Je préférais à Hubert Maurice qui est en prison. Il sera acquitté, n'est-ce pas?

—Je l'espère, ma chérie.

—Un innocent acquitté et même condamné, c'est quelque chose de beau, n'est-ce pas, maman?

—Es-tu sûr qu'il soit innocent?

—Le frère de Marguerite? Par exemple!

Mme Sassenay sourit de cette révolte et de cette certitude qu'à dessein elle avait provoquées. Et tout en câlinant sa fille, elle se rappela une conversation lointaine qu'elle avait eue avec Mme Roquevillard au sujet de leurs enfants: "Un jour peut-être, lui avait dit la sainte femme, si Maurice le mérite, je vous demanderai pour lui la main de votre enfant. Ainsi, elle restera près de vous." Maurice ne l'avait pas mérité, mais sur une fillette trop généreuse il continuait d'exercer son prestige d'autrefois. Là était le péril. Il fallait y prendre garde. Et tandis qu'elle se promettait d'y veiller, la mère de Jeanne pensait malgré elle aux autres Roquevillard, aux morts et aux vivants, si méritants, eux, et si éprouvés.

Le bruit de l'orchestre parvenait à demi étouffé jusque dans la chambre.

—Essuie tes yeux, petite. Doucement. Un peu de poudre. Bien. Tu es jolie, ce soir. Maintenant, retournons vite au salon. On va remarquer notre absence.

—C'est vrai, maman. J'ai promis cette valse.

Et subitement rassérénée, la jeune fille précéda sa mère dans le corridor.

…À cette même heure, Raymond Bercy, que la mort de son ami Hubert avait bouleversé, faisait les cent pas devant la maison des Roquevillard. Les toits du Château, couverts de neige, s'éclairaient vaguement à la lueur des étoiles. La tour des Archives et le donjon paraissaient veiller comme des sentinelles sur la ville endormie. Par les quatre fenêtres du cabinet de travail qu'il connaissait bien, filtrait entre les persiennes une mince clarté. Là, Marguerite et son père, frappés au coeur une fois de plus, souffraient ensemble.

Il eut envie de monter, et il n'osa pas. Son engagement rompu, la répugnance de ses parents, l'opinion du monde, tous les obscurs mobiles d'égoïsme le retenaient encore. Mais dans la nuit froide, au cours de cette promenade qui se prolongea tard, il sentit mieux son coeur, et que la douleur et la pitié, mieux que la joie, élargissent l'amour.