X
Le lendemain matin, en s'éveillant, l'institut tout entier apprit qu'on avait trouvé «du monde» au réfectoire, la nuit.
Le panier de gourmandises était resté à l'abandon, et le premier qui l'avait trouvé se l'était approprié, non sans se demander d'où il venait. Le soldat de service, sûr d'être renvoyé et puni par-dessus le marché, avait réclamé au moins quelque petite consolation sous forme de victuailles, et l'avait obtenue. Aussi, quand la directrice se souvint de cette pièce de conviction et l'envoya demander, il se trouva qu'il n'était jamais entré de panier semblable dans l'institut; au moins, personne ne l'avait vu.
Qui parla le premier de cette aventure? Comment le bruit courut-il de couloir en couloir? Nul ne saurait le dire, mais, à sept heures du matin, les Trois Grâces savaient à n'en point douter que leur secret était découvert.
—Bah! j'avais toujours pensé que cela finirait par là! dit philosophiquement Olga, en réponse aux lamentations de ses compagnes.
—Mais nous allons être renvoyées!
—On n'avoue pas! proféra la jeune fille en peignant, sans se presser, les nattes merveilleuses de ses cheveux moirés qui lui tombaient plus bas que le genou. On n'avoue jamais! Ce sont les imbéciles qui avouent!
—Mais, alors, on punira toute la classe!
—On ne renvoie pas toute une classe, c'est ça qui ferait du scandale! Sois tranquille, madame la supérieure est plus en peine que nous de la manière dont tout cela va finir!
Cette jeune personne, profondément versée dans la science du cœur humain, se trouvait avoir parfaitement raison: la supérieure eût donné beaucoup pour que nul, hormis elle, n'eût eu connaissance de l'affaire. Elle alla même jusqu'à regretter l'inspiration qui l'avait conduite au réfectoire, et, dans son inquiétude, elle se décida à envoyer chercher madame Sékourof, dont les conseils étaient toujours si excellents au fond et si impraticables dans la forme.
—Il y a donc du nouveau chez vous? dit celle-ci en entrant.
—Comment! fit la directrice, tombant des nues; vous savez?
—Je l'ai appris en me levant. Voyons, est-ce toute une classe séduite par tout un régiment, ou bien n'est-ce qu'une abominable plaisanterie?
Madame Batourof mit son amie au fait, sans rien lui déguiser, car c'était une conscience avec laquelle il fallait parler clair.
—Et vous ne savez pas le nom des demoiselles? demanda madame Sékourof quand elle eut tout entendu.
La supérieure réfléchit un moment.
—Je me demande, dit-elle ensuite, si je ne ferais pas mieux de ne pas le savoir.
—Il faut le savoir à tout prix; la chose est trop connue, grâce à ce monde de rapporteurs et de cancanières qui grouille autour de vous. Il faudra une satisfaction à l'opinion publique.
—On la lui donnera! soupira madame Batourof.
Cinq minutes après, Groucha apparut à la porte. Sa maîtresse devina qu'elle avait quelque chose à lui apprendre, et sortit un instant. Elle revint, la figure tellement bouleversée que madame Sékourof en fut effrayée.
—Qu'y a-t-il? un nouveau malheur?
—Non, non, ma chère amie; mais je suis bouleversée! je viens d'apprendre leurs noms.
—Eh bien!
—Impossible de les dire, même à vous. Jugez de ma position!
—Mais est-ce bien certain?
—Absolument sûr. La femme de chambre de ce dortoir-là savait tout depuis la rentrée des classes, et ce matin, prise de frayeur, elle est venue se confesser à Groucha.
—Ce sont de grandes familles?
La supérieure fit un signe affirmatif.
—Conseillez-moi, reprit-elle.
—Je ne puis rien vous conseiller; il est des circonstances où le plus grand service qu'on puisse rendre à un ami est de ne lui rien dire, afin qu'il ne se repente pas de vous avoir écouté.
Madame Sékourof s'en retourna chez elle, et la supérieure fit venir l'inspectrice.
Celle-ci arriva aussi consternée que ses plus chers ennemis eussent pu le désirer; elle aussi savait les noms des jeunes filles, et certes, si l'Esprit malin s'en fût mêlé, il eût précisément choisi ces trois-là, «la fleur de notre institut», comme disaient avec complaisance les autorités de ce lieu lors des visites impériales.
—Je ne vous ferai pas de reproches en ce moment, commença la supérieure, de son air le plus gourmé; nous en reparlerons plus tard. Actuellement, il faut aviser. Peut-on punir ces trois jeunes filles? Croyez-vous possible de faire un éclat?
L'inspectrice répondit par un signe négatif.
—Cependant, reprit madame Batourof, le bruit en est répandu partout; impossible de l'étouffer à présent, d'autant plus que très-probablement les jeunes gens auront parlé à leurs compagnons d'armes... Mon Dieu, mon Dieu! quel embarras! A quoi pensaient les dames de classe? Et vous-même... Mais je ne veux pas aborder ce sujet à présent. Comment faire?
La supérieure s'assit dans le coin le plus éloigné de la porte, et l'inspectrice se rapprochant, elles se mirent à chuchoter ensemble. La conversation dura une bonne demi-heure, après quoi madame Batourof se leva et fit le signe de la croix, en disant:
—Que le Seigneur me soit en aide! Il est des nécessités cruelles, et le cœur me saigne en pensant... Mais, vous l'avez dit, un éclat est impossible! Envoyez-moi mademoiselle Grabinof.