XIII
C'est une impression bien étrange que celle du pavé sous le pied des recluses qui abandonnent leur asile. L'air frais, le mouvement du dehors, le bruit des voitures ne frappent peut-être pas aussi vivement l'esprit que ce contact brutal des pieds qui n'ont connu que les dalles unies ou les parquets cirés, avec la pierre anguleuse des rues.
Ariadne marchait avec peine, et ses pieds délicats souffraient à chaque pas; c'était l'emblème de son existence: elle devait ainsi se heurter à toutes les aspérités de la vie.
Ses premiers jours chez madame Sékourof furent cependant pour elle un bien-être inexprimable. Elle s'y sentait entourée d'une compassion réelle et efficace; et puis le chant, le chant divin, inépuisable, lui ouvrait le ciel pendant de longues heures, si bien que sa protectrice fut obligée de lui défendre de chanter au delà d'un certain temps prescrit.
Au fond de son âme, Ariadne n'était pas malheureuse; elle était bien loin de soupçonner la trame abominable qui avait fait d'elle une victime expiatoire; elle se croyait renvoyée pour avoir manqué la classe le jour qu'elle avait trop chanté, et se trouvait beaucoup trop punie relativement à l'importance de sa faute. Elle attribuait cette sévérité aux machinations de la Grabinof; mais, depuis qu'elle vivait avec sa vieille amie, de la vie la plus retirée et la mieux employée, elle était presque tentée de remercier la méchante dame de classe qui lui avait ainsi épargné huit mois de misères.
Elle avait fait part de ses idées à madame Sékourof, et celle-ci, tout en sentant qu'il faudrait bien instruire Ariadne du motif qu'on avait donné à son expulsion, n'avait pas le courage de souffler sitôt sur la pureté native et l'ignorance de la jeune fille. Il serait toujours temps de lui apprendre de quoi le monde la soupçonnait.
Ariadne n'allait pas au Conservatoire; la manière dont elle avait quitté l'institut lui fermait la porte de tous les établissements publics. Il fallait donc trouver un professeur de chant qui voulût se charger de cette éducation musicale.
Il ne manque pas, dans le monde, de professeurs prêts à entreprendre une semblable tâche; mais on ne peut pas confier une jeune fille à un maître sans discernement, et la situation exceptionnelle d'Ariadne rendait le choix de ce maître encore plus difficile.
Madame Sékourof trouva cependant un artiste de premier ordre, d'une moralité irréprochable, assez honnête homme pour qu'aucune mère ne craignît de lui confier son enfant. Ce phénix s'était plusieurs fois embarqué dans l'entreprise ingrate de préparer pour la scène de superbes voix, sans rétribution aucune pendant la durée des études, mais en stipulant une récompense lorsque les études terminées auraient donné des résultats pécuniaires.
Ce mode de règlement,—très-généreux en réalité, puisque, sur tant de beaux talents qu'on présente au public chaque année dans les conservatoires, il en reste si peu dont le nom se fasse connaître,—avait eu, à ce qu'il paraît, des résultats peu avantageux pour le professeur, car il avait juré de ne plus s'y laisser prendre.
Aux premières paroles de madame Sékourof, il éclata.
—Une belle voix! Eh, parbleu! il y en a douze douzaines de douzaines de belles voix! Vous êtes-vous figuré que c'était rare? Et quelles péronnelles que ces demoiselles à belles voix! J'en ai assez! C'est tant le cachet, et n'en parlons plus.
—Mais, cher maître, écoutez-la seulement! insista madame Sékourof; quand vous l'aurez entendue, vous serez convaincu.
—C'est pardieu bien possible! Je suis si bête! Voilà précisément pourquoi je ne veux pas l'entendre. Est-elle jolie?
—Ravissante, plutôt belle que jolie, et faite à point pour la scène.
—Encore mieux! Vos jolies belles voix sont insupportables; il n'y a que les femmes laides à qui l'on puisse faire entendre raison! Je n'en veux pas, vous dis-je. Comment s'appelle-t-elle?
—Ariadne, un joli nom, n'est-ce pas? et qui ferait bien sur une affiche.
—Une affiche! Déjà! Comme vous y allez! Est-elle grande?
—Très-grande et élégante.
—Quelle calamité que ces belles femmes! grommela le vieux professeur; elles sont vaniteuses comme des paons. Quel âge a-t-elle?
—Dix-sept ans.
—Dix-sept ans! S'il y a du bon sens à commencer le chant à dix-sept ans!
—Trop tôt?
—Trop tard! Que voulez-vous que je fasse avec une voix qui, sans doute, a pris de mauvaises habitudes?...
—Cher maître, mais elle n'a jamais chanté que la liturgie!
—Une bégueule, alors, et vous me parlez de la faire entrer au théâtre?
Madame Sékourof se mit à rire.
—Allons, dit-elle, décidément vous n'en voulez pas; au moins, n'en dites pas tant de mal sans la connaître; il est convenu que lorsqu'on veut tuer son chien...
—Alors, grommela le professeur, un mezzo-soprano, avez-vous dit?
—Un contralto.
—Tout en est plein, de contraltos, en Russie! Il n'y a que cela! Je n'en veux pas.
—Quel jour faut-il que je vous l'amène? demanda la bonne dame qui voyait combien le maître grillait d'entendre Ariadne.
—Eh bien, demain, à onze heures. Et surtout, tâchez de ne pas être en retard; ces jolies filles n'en finissent pas avec leur toilette.
Radieuse, madame Sékourof apporta la bonne nouvelle à sa protégée.
—Vous allez être admise à chanter devant Morini, dit-elle. C'est le premier professeur de chant du monde entier. Si vous lui plaisez, je ne doute pas qu'il ne se charge de vous; mais il est quinteux. Soyez aussi simple que possible, il aime la simplicité, et n'ayez pas peur, car cela vous ferait chanter moins bien.
Ariadne se soumit à tous les conseils, et, à l'heure dite, elle se présenta chez le maître.
C'était la première fois qu'elle se trouvait en présence d'un étranger, car depuis sa sortie de l'institut elle n'avait vu les hommes que dans les rues. Le premier professeur de l'Europe devait être quelque chose de fulgurant et d'idéal. Grande fut sa surprise en trouvant un vieux petit homme qui ressemblait assez à un singe, mais un singe qui aurait eu des yeux noirs énormes, vivants, limpides et pleins d'expressions changeantes. Cet illustre professeur portait dans l'appartement un paletot d'été en drap noisette, éraillé sur les bords, auquel il manquait plusieurs boutons, et des pantoufles en tapisserie, avec des têtes de nègre au petit point,—présent, sans doute, d'une élève bien intentionnée, mais peu experte en esthétique.
—Chantez! dit péremptoirement le maître, qui s'accota dans son fauteuil, croisa les jambes et prit son maigre genou gauche dans sa main droite.
Aux premiers sons il se redressa, lâcha son genou, saisit les bras de son fauteuil et fixa ses yeux sur Ariadne. Mais elle ne le voyait déjà plus. «Elle était partie», comme disait en souriant madame Sékourof. Son esprit était bien loin, bien haut au-dessus du petit salon de musique, si loin et si haut, qu'elle n'avait plus peur.
—Chantez autre chose! dit le maître lorsqu'elle eut terminé sa vocalise.
Ariadne chanta l'hymne de l'offertoire; les sons emplissaient la petite pièce, le piano vibrait en écho. Madame Sékourof écoutait, les mains jointes, sous l'empire irrésistible de cette voix merveilleuse; soudain le vieux professeur bondit de son fauteuil qui s'en alla frapper la muraille, prit la tête d'Ariadne dans ses mains et l'embrassa au front avec une sorte de rage.
—Quelle artiste, mon Dieu! quelle artiste! Mais elle ne sait pas chanter du tout! Tout est à faire. Et tant mieux! Au moins elle n'aura rien à oublier. Tu auras ta leçon trois fois par semaine, ma fille, dit-il à Ariadne stupéfaite, et tu seras une grande cantatrice. Tiens, écoute-moi ça!
Il bouscula Ariadne qui ne lui faisait pas place assez vite; et, avec un art consommé, avec un goût irréprochable, il chanta de sa belle voix de baryton, trop affaiblie pour la scène, mais puissante et riche dans l'appartement, un air tiré d'un oratorio de Hændel, la Fête d'Alexandre.
—Hein! qu'en dis-tu? fit le maître en quittant le piano.
Ariadne écoutait encore et sembla revenir avec peine à la réalité.
—Je chanterai cela? dit-elle enfin.
Le maître se mit à rire.
—Non pas cela, c'est un air pour les messieurs, mais tu en verras bien d'autres! Seulement, pas à présent. Tu en as pour deux ans à chanter oh! ah! ah! sur tous les tons.
—Vous voulez donc bien de moi? murmura la jeune fille qui ne comprenait pas encore.
—Parbleu! Est-elle sotte! Si je ne voulais pas de toi, est-ce que je me serais donné la peine de t'ébahir! Et puis, je ne tutoie que mes élèves,—mais je les tutoie toutes! C'est plus commode. Petit serpent, va! En a-t-elle, du talent! Quelle ingrate cela me fera! Enfin, le monde est fait comme ça!
Madame Sékourof ramena Ariadne encore éblouie et comme stupéfiée. Les leçons commencèrent le lendemain.
La jeune fille travailla avec une ardeur concentrée qui ne se traduisait point en ces excès de travail toujours suivis de découragements qui sont en réalité un véritable gaspillage de temps et de forces. Elle progressait d'une manière lente et sûre; l'exaltation de ses premiers essais avait fait place à une résolution sérieuse. Elle comprenait parfaitement que ses études lui faisaient contracter une dette qu'elle seule pouvait payer, et c'est avec l'effort sérieux d'une conscience honnête qu'elle suivait les leçons et se les appropriait. D'ailleurs, les gammes et les exercices de technique pure que lui faisait chanter son maître ne favorisaient point le développement de ses rêveries enthousiastes.