XVI
Le concert eut lieu dans la salle des Chantres de la Cour, petite salle qui a la primeur de tout ce qui se fait de bonne musique à Pétersbourg. Dès les premières notes, le public comprit que ce n'était pas une femme ordinaire qui se présentait devant lui; il y avait là une dignité qui ne s'apprend pas. Ariadne était une artiste de race et ne pouvait rien faire de vulgaire ou de médiocre.
Le maître avait choisi le public; les billets, tous placés par lui,—car Ariadne ne connaissait personne,—avaient été répandus dans cette société presque exclusivement mélomane qui ne manque ni un début d'artiste, ni une séance de musique de chambre. Il y a ainsi, à Pétersbourg, un noyau de trois à quatre cents personnes qui ne craignent pas de dépenser une part appréciable de leur revenu pour l'encouragement des jeunes talents et pour la jouissance des plaisirs fins et délicats que donne la bonne musique irréprochablement exécutée. C'est ce noyau de gens sensés qui fait de Pétersbourg une des capitales du monde musical.
Ariadne eut un grand succès et fut rappelée plusieurs fois par les dilettanti idolâtres. Sa beauté sculpturale ne nuisait certes pas à l'ovation qui lui était faite, mais il serait injuste de prétendre qu'elle y entrât pour la plus grande part.
Où cette jeune fille timide, élevée loin de la foule, trouva-t-elle le talent de marcher avec grâce, de saluer sans embarras, de chanter sans gêne? Elle était née cantatrice; du moins, c'est ce que répondit son maître quand il fut interrogé là-dessus.
Pendant que, après le concert, Ariadne recevait les compliments de quelques amateurs, amis ou élèves de son maître, elle sentit une petite main gantée frapper familièrement sur son épaule nue. Elle se retourna et vit Olga devant elle.
—J'ai dit à maman que tu étais une ancienne compagne; elle est enchantée de toi; tiens, voilà notre adresse, viens nous voir demain.
Tout en débitant ce petit discours, Olga fourrait dans la main d'Ariadne un morceau de papier arraché à un programme où elle venait de griffonner quelques mots. La princesse Orline, la «maman» d'Olga, ajouta quelques paroles bienveillantes avec ce beau sourire tranquille d'une femme du monde qui veut être aimable et bonne; puis la mère et la fille, presque aussi jolies et aussi jeunes l'une que l'autre, s'en allèrent avec un froufrou et un ondoiement moelleux de leurs jupes de soie blanche sur le parquet.
Ariadne rentra chez sa bienfaitrice, le cœur débordant d'émotion, et madame Sékourof, qui se sentait mourir lentement, éprouva peut-être plus de joie que la jeune artiste elle-même en lui entendant raconter son succès dans les moindres détails.
—Quand je n'y serai plus, pensa-t-elle, Ariadne aura, pour se consoler de son abandon, la vie de l'art, si exigeante, si absorbante, qu'elle lui fera oublier le chagrin de ma perte.
Ce fut elle aussi qui conseilla à l'orpheline d'aller voir la princesse Orline dès le lendemain.
—Cela peut être utile, disait-elle, et le talent est souvent mieux servi par les relations que par son propre mérite.
Ainsi conseillée, Ariadne se rendit chez son ancienne compagne. Un luxe dont l'institut n'avait pu lui donner l'idée régnait dès la première marche de l'escalier, orné de fleurs rares dans des vases plus rares encore. Deux dragons japonais en bronze gardaient le vestibule, et deux laquais anglais, aussi immobiles et beaucoup plus roides que les dragons, leur faisaient pendant sur les banquettes.
La petite robe de soie noire que portait Ariadne n'était guère d'accord avec ces splendeurs; aussi la jeune fille attendit-elle assez longtemps avant que la noble valetaille daignât se déranger pour transmettre son nom. Mais à peine une sonnerie de timbre mystérieuse avait-elle retenti au premier étage, qu'Ariadne vit accourir par l'escalier somptueux son ancienne compagne, aussi belle, aussi fantasque, mais plus gracieuse encore qu'autrefois. Elle sauta au cou d'Ariadne, la prit par la taille et la fit monter en courant jusqu'au premier. Une vaste salle tapissée de damas jaune s'ouvrait devant elle; là, debout, leur tournant le dos, la princesse Orline arrangeait des fleurs dans une jardinière.
—Maman! s'écria Olga, la voilà!
La princesse tendit la main à Ariadne avec quelques mots de bienvenue, adressa à sa fille un coup d'œil plein d'avertissements muets et passa dans une autre pièce. Olga se hâta d'emmener Ariadne dans sa chambre.
—Voyons! dit-elle lorsqu'elles se furent assises sur une mignonne causeuse à deux places en lampas blanc et rose, vis-à-vis d'une glace immense qui les reflétait toutes deux en pied; voyons, raconte-moi tes affaires. Qu'as-tu fait, que fais-tu, que feras-tu?
—J'ai travaillé, répondit Ariadne, je travaille et je travaillerai.
—Tout le contraire de moi! s'écria joyeusement Olga. Je n'ai jamais rien fait qui vaille, et j'ai l'intention de continuer ainsi toute ma vie!
Ariadne sourit; un tel programme était bon pour l'héritière d'un demi-million de revenu, mais il ne convenait guère à la chanteuse pauvre.
—Quel succès tu as eu hier, hein! C'est ça qui est beau! J'aurais bien voulu être à ta place. Comme on t'a applaudie!... Ça te fait plaisir quand on t'applaudit?
—Cela m'a fait grand plaisir hier, mais je ne sais pas si cela me ferait plaisir tous les jours; je suppose que oui, cependant.
—Personne ne m'applaudira jamais! soupira mélancoliquement Olga. Pourtant, j'aurais bien aimé en essayer! Il faudra que je joue la comédie de société, pour voir; mais ce sont des amis qui écoutent, et l'on vous applaudit par politesse, tandis que toi... Donneras-tu bientôt un second concert?
—Le mois prochain, répondit Ariadne. Je vais être deux ans sans me faire entendre. Mon maître veut que je travaille cinq rôles avant de débuter au théâtre. Il y a un mois, je n'avais pas ouvert une partition!
—Tu débuteras au théâtre! Que ce sera beau! Tu as une voix unique, inouïe!
Ariadne sourit. Oui, elle savait que sa voix était inouïe.
—Et d'ici là, que vas-tu faire?
—Travailler! Quatre heures de chant par jour, deux heures de piano, et le reste du temps se trouve vite passé en travaux de ménage et en lectures avec madame Sékourof.
—Tu travailles au ménage! Mais une créature comme toi devrait planer au-dessus de ce monde et n'y descendre que pour charmer nos oreilles, à nous autres mortels! Tu n'es pas une mortelle, toi, tu es une déesse!
—Il faut travailler cependant, reprit doucement Ariadne.
Olga réfléchissait; son beau visage avait pris une expression de douceur et de regret qui l'embellissait encore.
—Dis-moi, fit-elle, non sans hésitation, n'as-tu jamais eu de désagréments pour cette sotte histoire,—ta sortie de l'institut?
—Des désagréments? Pourquoi? Personne ne m'aimait assez pour me gronder de m'être fait renvoyer avant la fin de mes études... qui donc eût pu me faire des désagréments?
Olga regarda sa compagne; elle parlait de l'air le plus innocent.
—Alors, continua-t-elle, personne ne t'en a jamais parlé?
—Je ne vois personne que mon maître et madame Sékourof, et puis une élève renvoyée pour cause d'insubordination; ce n'est pas si intéressant pour qu'on s'en souvienne.
Olga garda le silence.
—Tu peux compter sur moi, dit-elle au bout d'un moment, je te suis plus attachée que tu ne crois: si jamais tu es dans la peine, viens me trouver ou écris-moi. Tu ne m'appelleras pas en vain.
Ariadne voulait se retirer. Son amie la garda pour lui faire voir les mille bagatelles coûteuses et charmantes de son appartement, et ne la laissa enfin partir que comblée de présents et d'amitiés.
En revenant chez sa protectrice, Ariadne ne put s'empêcher de lui faire part de l'étonnement croissant que lui causait l'affection d'Olga.
—Qui eût cru, disait-elle, que cette riche princesse, si dure parfois avec moi à l'institut, deviendrait mon amie dans l'infortune?
—Conservez son amitié, lui dit madame Sékourof. Après moi, ce sera la seule qui vous reste, et je sens que je ne durerai pas longtemps.
En effet, la bonne dame s'affaiblissait de jour en jour. Elle n'avait pas pu chaperonner Ariadne lors de son premier concert. Le second fut annoncé, et elle sentit d'avance qu'elle n'irait pas non plus.
Après avoir surveillé la toilette d'Ariadne, après avoir posé elle-même sur son front la couronne de jasmin blanc qu'elle avait choisie, elle l'embrassa tendrement et s'étendit sur son lit, pendant que sa fille d'adoption partait avec Morini. L'oppression dont elle souffrait toujours disparaissait peu à peu; elle se sentait devenir de plus en plus légère, mais sa tête devenait aussi plus vide et plus faible. Une autre eût cru à un changement en mieux, mais elle avait vu mourir trop de fois pour se méprendre sur son état.
—Pourvu, se dit-elle, que je vive assez pour donner encore quelques conseils à cette pauvre enfant!
Une langueur la saisit; elle voulait lutter contre le sommeil, mais elle n'eut pas la force de résister longtemps, et ses yeux se fermèrent sous la lumière adoucie de la lampe, voilée par un épais abat-jour.