XX
Si la princesse était absolument gâtée par sa vie de femme heureuse et frivole, elle avait le cœur généreux, et son jugement, faussé dans les circonstances ordinaires par l'habitude d'une longue domination despotique sur son entourage, se retrouvait intact dans les occasions graves.
Pendant le dîner et les heures qui suivirent, tout en causant avec ceux qui se trouvaient présents, elle se fit un plan de conduite, et lorsque sa fille vint la trouver à sa toilette, vers minuit, elle avait préparé une solution.
—Si je vous ai bien comprise, dit-elle, vous vous reconnaissez coupable d'un dommage causé à cette jeune fille dont vous m'avez parlé, et vous désirez le réparer.
Olga, pour toute réponse, se jeta au cou de sa mère et l'embrassa à l'étouffer.
Cette marque de tendresse amollit encore le cœur déjà bien disposé de la princesse.
—Mais d'abord, racontez-moi comment vous avez appris les suites de ce malheureux événement.
En quelques mots, Olga mit sa mère au courant de l'existence d'Ariadne depuis son renvoi de l'institut.
—Si vous l'aviez vue, maman, dit-elle en terminant, si vous saviez avec quelle noblesse elle porte son infortune! Et quand on pense qu'elle n'a plus d'asile!...
—J'ai pensé, dit la princesse, que si nous lui faisions une dot convenable, avec le capital, elle pourrait se marier, et avec le revenu, en attendant, elle aurait de quoi vivre...
—Et où voulez-vous, ma chère maman, répliqua Olga, que cette pauvre fille trouve un mari, si elle ne voit pas une société honnête? Les maris n'iront pas la chercher dans une maison autre que convenable, et on ne veut la loger nulle part!
La princesse gardait le silence. En effet, la situation était embarrassante.
—Savez-vous, ma chère maman, reprit la jeune fille, ce qu'il faut faire pour me mettre en paix avec ma conscience?—car ma conscience me fait depuis longtemps tous les reproches que votre bonté m'épargne,—il faut ouvrir votre maison à Ariadne.
—Qu'elle vienne! dit la princesse, je serai très-contente de lui témoigner les sentiments qu'elle mérite. Sait-elle que c'est vous qui êtes la cause involontaire...?
—Non, maman, elle ne sait rien du tout; à peine a-t-elle appris depuis peu de temps de quoi elle était soupçonnée. Mais, maman, lui faire une dot, c'est précisément lui apprendre la vérité,—et moi qui la connais, je puis vous certifier qu'elle refusera vos bienfaits quand elle saura... Savez-vous, ma chère maman, ce qu'il faudrait faire pour être une vraie Orline, grande et généreuse comme tous ceux de notre race? Il faudrait prendre Ariadne chez vous, ici, dans la maison.
—Chez nous! se récria la princesse.
—Chez nous, ma chère maman. Aux yeux du monde, ce serait pour me donner des leçons de musique... Oh! ne craignez rien, je n'en prendrai guère, ajouta la jeune fille;—la princesse n'aimait pas la musique chez elle, en revanche elle l'adorait chez les autres, où elle n'entendait pas les études préliminaires.—Ariadne est une grande artiste, sa musique ne peut vous gêner; elle est si douce, si bien élevée! Je suis souvent seule, il me faudrait une dame de compagnie... Et puis, maman, si elle n'a pas d'asile, c'est ma faute... Si vous m'aimez et si vous m'avez vraiment pardonné, vous ferez ce que je vous demande!
Olga était à genoux et entourait la princesse de ses bras... Quelle mère eût refusé? Ce n'était pas celle-là, qui sentait au fond combien la dette de sa fille envers l'orpheline était lourde et sacrée.
—Soit! dit-elle. Tu iras la chercher demain.
Olga regarda sa montre avec regret; il était vraiment trop tard pour y aller le soir, ou plutôt la nuit même.
Elle couvrit sa mère de caresses reconnaissantes et emporta sa joie dans sa chambre, où elle eut peine à trouver le sommeil.