XIII

Le lendemain, à onze heures, le plus célèbre spécialiste pour les maladies de poitrine, le docteur Z*** était auprès de la jeune fille. Son confrère dont la négligence avait eu de si funestes résultats se tenait auprès de lui, contrit et plein de remords, pendant que la célébrité médicale auscultait minutieusement Antonine.

Quand l'illustre praticien eut terminé son examen, il reposa délicatement la pauvre enfant sur l'oreiller.

--Ce ne sera rien, lui dit-il en souriant; un peu de patience, et nous vous guérirons. C'est l'affaire de six semaines.

Il lui sourit encore, lui pressa la main, demanda du papier pour écrire une ordonnance, et passa dans le cabinet de M. Karzof avec les parents et Jean. La Niania et l'ancien médecin restés près d'Antonine lui répétaient les paroles consolantes.

--Alors, docteur, fit le père en jetant un regard timide sur le docteur, vous pensez...?

Z*** s'assura que la porte était fermée, et dit à voix basse:

--Il est inutile de vous tromper; dans six semaines elle sera morte.

--C'est impossible! cria la mère en montrant le poing au ciel, cela ne se peut pas, Dieu ne peut pas vouloir...

Ne faites pas de bruit, interrompit le docteur; c'est une phthisie galopante qu'il n'est plus possible d'enrayer; on peut adoucir ses souffrances, mais rien ne peut la guérir. Si elle désire quelque chose, donnez-le lui. Ne lui refusez rien; promettez-lui de lui accorder ses demandes les plus extravagantes; vous ne serez jamais mis en demeure d'exécuter vos promesses.

Les deux vieux époux pleuraient silencieusement en se tenant la main.

--Mais, docteur, dit la mère en s'efforçant d'arrêter ses larmes, comment cela est-il arrivé?

--Un refroidissement mal soigné; vous m'avez dit qu'elle n'avait pas pris ses médicaments ils étaient bien indiqués, ces médicaments; pourquoi ne les a-t-elle pas pris?

Le père et la mère se regardèrent comme des coupables pris en faute.

--Elle avait du chagrin... murmura madame Karzof.

--Oh! un chagrin d'amour? Cela arrive quelquefois. On veut mourir, et puis quand on a réussi, on voudrait revenir sur ce qu'on a fait... mais il n'y a plus moyen... Aime-t-elle quelqu'un?

--Oui, fit tristement le père.

--Eh bien, vous savez ce que vous avez à faire, dit le docteur.

Il écrivit une ordonnance, dressa et signa sa consultation, puis avant de partir:

--Je puis me tromper, dit il; nul n'est infaillible; faites venir un autre praticien; il trouvera peut-être le mal moins avancé: pour moi, je ne pense pas que la vie se prolonge au-delà de six semaines.

Quand il fut parti, les deux époux continuèrent à pleurer; le coup qui les frappait était si subit, si imprévu, qu'ils se trouvaient sans défense.

--Tous ces médecins mentent! dit madame Karzof en sanglotant: je suis sur que ce n'est pas vrai; nous aurons une consultation demain; nous en prendrons trois, n'est-ce pas, Karzof?

--Certainement! gémit celui-ci. Je vais aller les prévenir tout de suite. Ah! ma femme, quel malheur! Notre Antonine, si belle, si bien portante, il y a un mois, quand nous avons donné ce bal!

--Il y a six semaines, corrigea sa femme par habitude de rectifier les erreurs de son mari... Elle était si fraîche encore le jour du cirque!...

--C'est ce jour-là qu'elle aura pris froid! sa pelisse ne voulait pas tenir sur ses épaules, et puis elle était ai légèrement vêtue... Pourquoi n'a-t-elle pas pris ses poudres? fit tout à coup le père consterné, elle se serait guérie tout de suite! On le lui a répété assez de fois... Pourquoi n'a-t-elle pas voulu?

Il se tut sur ce mot qui lui brisait le coeur. Un silence lugubre régna dans l'appartement. Jean se leva tout à coup et se dirigea vers la porte.

--Où vas-tu? demanda machinalement sa mère.

--Je vais chercher Dournof, répondit le jeune homme d'une voix qu'il voulait rendre ferme.

Mais la force lui manqua; il éclata en sanglots, et se hâta de refermer la porte sur lui.

Restés seuls, les deux vieux s'entre-regardèrent et dirent en même temps:

--C'est notre faute!