XV

Pendant les premiers jours qui suivirent leur réunion, les jeunes gens crurent avoir conjuré le mauvais sort; dans cette atmosphère de bonheur et de paix, Antonine semblait refleurir; renonçant à tout, Dournof passait ses journées auprès d'elle et ne rentrait chez lui que pour prendre un peu de sommeil. L'heure des repas était pour eux le moment béni de la journée, car on dressait le couvert auprès du canapé qu'Antonine ne quittait guère, et la Niania les servait tous deux seuls, pendant que la famille dînait dans la salle à manger.

A voir la jeune fille, on n'eût jamais cru sa vie menacée. Son teint toujours pale était devenu d'un blanc mat, un rose à peine indiqué nuançait ses joues, et ne devenait plus rouge qu'aux heures de fièvre; la toux n'était plus très-pénible, mais les forces ne revenaient pas. Tout le monde crut que le docteur Z*** s'était trompé et madame Karzof réunit trois autres médecins pour leur demander une consultation.

Le résultat fit tomber les pauvres gens du haut de leurs espérances: Antonine ne verrait pas fleurir les roses.

Les parents, dans leur désespoir, déclarèrent que tout cela n'était que stupidité ou tromperie, que leur fille allait beaucoup mieux, et que "les médecins n'étaient que des ânes": cette dernière opinion émanait personnellement de M. Karzof.

La chambre d'Antonine était devenue le rendez-vous de toute la famille: c'est là qu'on prenait les décisions, qu'on commandait le dîner, que Jean venait lire le journal à haute voix, que M. Karzof rapportait son petit stock de nouvelles et de commérages.

Dournof apportait des fleurs, mais des fleurs sans parfum, car Antonine ne pouvait supporter la moindre odeur prononcée; les amis et amies de la famille prévenus du danger de la jeune fille, et n'y pouvant croire à la vue de sa beauté rayonnante et pour ainsi dire transfigurée, venaient en foule, apportant chacun quelque babiole, quelque petit souvenir. Bientôt les tables et les étagères furent encombrées de présents, et il fallut en augmenter le nombre.

Le bataillon sacré était venu à la première nouvelle du danger; parmi les jeunes gens qui le composaient se trouvait un étudiant en médecine, près de finir son cours: si Dournof avait conservé quelques illusions, il les eut perdues à voir la pitié affectueuse avec laquelle son ami parlait à Antonine, avec quelle bonté il se prêtait à ses fantaisies et de quel regard triste il la suivait lorsqu'elle ne le voyait pas.

Les jeunes filles ses compagnes venaient aussi en foule; jamais on ne jetait aperçu, parmi cette jeunesse rieuse, de la place que tenait cette personnalité le plus souvent grande et austère; on ne savait pas combien de bons conseils elle avait donnés, combien de chagrina elle avait adoucis par ses paroles ou ses actes, jusqu'au jour ou il fut avéré qu'on allait la perdre. Chacun voulut la revoir une fois encore, et il sembla à tous qu'ils ne l'avaient jamais vue jusque-là.

Antonine recevait tous ces hommages, toutes ces marques de tendresse comme la chose la plus naturelle du monde. Son cerveau, déjà fatigué par tant de luttes et de chagrins, s'était un peu affaibli sous l'effort du mal envahissant; elle ne se rendit pas bien compte de l'affluence de visiteurs sans cesse renouvelée qui remplissait sa chambrette, mais il lui était très-agréable de voir tant d'amis.

Ce flot incessant d'amis et de connaissances empêchait le bonheur d'avoir retrouvé Dournof d'être trop poignant et dangereux. Lorsqu'ils se retrouvaient seuls, après une journée pleine de distractions, lorsque la Niania, toujours silencieuse et triste, roulait auprès du canapé la petite table du repas, elle tendait la main à son ami, qui inclinait dessus sa tête, afin de lui dérober l'expression de ses yeux, et elle se laissait aller sur ses oreillers, en murmurant:

--Je suis heureuse.

Vers le soir, venait la fièvre; alors les yeux d'Antonine s'animaient d'un éclat factice, des taches rouges marbraient ses pommettes; elle faisait des projets pour l'avenir. On avait parlé vaguement d'un voyage à l'étranger, pour rétablir la santé.

--Dès qu'il fera beau, disait-elle, aux premiers rayons du soleil de mai, nous partirons pour l'Italie, nous serons mariés alors!

Sa main caressante prenait celle de Dournof qui l'écartait en souriant, le coeur navré, les traits tirés par la contrainte qu'il s'imposait.

Nous irons à Florence! on dit qu'il y a tant de fleurs à Florence que personne ne peut se l'imaginer. Et puis en automne nous reviendrons ici. Maman nous arrangera un joli petit appartement dans un quartier clair et propre. Ma chambre à coucher sera bleue. J'aime tant le bleu! N'est-ce pas, maman, que vous me la meublerez bleu?

--Oui, répondait madame Karzof, du bleu clair.

--Bien clair, avec des rideaux blancs, brodés en dessous... cela coûtera cher, mais on ne marie sa fille qu'une fois, n'est-ce pas, mon père?

Le vieux Karzof murmurait tout bas quelque chose comme un assentiment, et sortait en se mouchant avec bruit dans son grand foulard à carreaux, suivi par le regard inquiet de sa femme.

Plusieurs jours s'écoulèrent ainsi; Antonine espérait toujours qu'elle pourrait se lever le lendemain, et la langueur de son mal la forçait à rester couchée; elle allait de son lit au canapé et du canapé au lit tous les jours, et déjà ce faible effort lui paraissait au-dessus de ses forces.

Un soir, dévorée par la fièvre, elle s'était tenue assise quelque temps.

--Je vais mieux, dit-elle à Dournof, beaucoup mieux, tu le vois! Je veux aller dans le salon, faire une surprise à mon père et à ma mère. Et puis il y a si longtemps que je n'ai fait de musique!... Je veux jouer du piano.

Elle se leva, en chancelant fit deux pas, appuyée sur le jeune homme; mais au moment où elle tournait vers lui son visage animé d'une joie enfantine, elle pâlit et se cramponna à son épaule. Une toux cruelle secoua ce jeune corps débile, et elle défaillit. Il la reporta sur le canapé; penché sur elle, il suivait les moindres mouvements de ce visage adoré; elle jeta à terre son mouchoir matbré de taches rouges.

--I! est trop tard, dit-elle avec une expression déchirante. Trop tard! ah! mon ami, nous payerons cher ces quelques jours de bonheur!

L'image de ce bonheur que la mort allait lui ravir devait être la punition d'Antonine. La vie qu'elle allait quitter se faisait belle devant ses yeux comme à plaisir, pour lui inspirer des regrets plus amers. Tant de tendresse, de dévouement, de facilité à toute chose! Les obstacles s'étaient levés par enchantement, tout n'était plus qu'un rêve doré, le paradis s'ouvrait devant elle... Et il fallait renoncer à toutes ces joies.

Antonine pleurait, le visage dans ses mains. Dournof se pencha sur elle.

--Ne pleure pas, lui dit-il, tu me brises le coeur.

Elle leva sur lui ses yeux creusés par la souffrance physique et morale.

Au moment où tout est si beau, où nous n'avons plus qu'à être heureux, voir la vie m'échapper... Quelle dérision amère!

Dournof couvrait de baisers les petites mains fiévreuses de sa fiancée.

--Si tu ne souffrais pas lui dit-il à voix basse, je ne serais pat ici!

--C'est vrai, répondit-elle avec amertume; j'aurais épousé Titolof. Ah! s'écria la pauvre enfant, je ne sais pourtant pas méchante! Qu'ai-je fait pour tant souffrir?

--Dieu châtie ceux qu'il aime! dit la voix grave de la Niania, qui venait d'entrer en silence. Tu as mal fait, ma fille, de porter la main sur toi-même. Quand tu as voulu mourir, tu as offensé le Seigneur. Ton mal est le châtiment qu'il t'envoie!

--Mais elle guérira, Niania, elle guérira! reprit Dournof en regardant la vieille femme d'un air de supplication.

--Non, dit Antonine, je ne guérirai pas. Dieu n'est pas le jouet de nos caprices. Je lui ai demandé la mort comme un bienfait, il me l'a accordée...

Elle inclina la tête sur ses mains jointes et s'absorba dans ses pensées.

--Que son nom soit béni! dit-elle enfin. Maintenant je ne dois plus penser qu'à obtenir mon pardon.

Quand Dournof fut parti, quand la jeune fille fut arrangée pour la nuit dans son petit lit bleu, elle appela sa Niania qui couchait par terre auprès d'elle.

--Prie avec moi et pour moi, Niania, dit-elle, pour que Dieu me pardonne.

--Pauvre martyre, pensa la vieille femme, tu as gagné le ciel.

Désormais la Niania et son élève parlèrent du ciel tous les soirs: une paix céleste descendit sur la jeune fille. Le jour appartenait à Dournof, à sa famille, à ses amis; la nuit était réservée à la prière.

Ce n'est pas sans cruels retours d'amertume, sans larmes, sans accès de fiévreux désespoir, qu'Antonine renonça à la vie. Plus d'une fois, les mains levées vers le ciel, elle cria:

--Je ne veux pas! Je ne veux pas mourir!

Quand elle se croyait le mieux résignée, l'amour de la vie lui revenait plus fort et plus poignant que jamais. Ces luttes usèrent ses forces.

La docteur, afin de prolonger de quelques jours une vie si chère à tous, conseilla de la transporter à la campagne. On loua une maison à Pargolovo dans un site magnifique où les yeux se reposaient de tous côtés sur les souches massives des pins ou des sapins. Si quelque chose pouvait conserver les forces défaillantes d'Antonine, c'était l'air balsamique des arbres résineux.

Aux premiers rayons du soleil de mai, elle partit, non pour l'Italie, comme elle l'avait désiré, mais pour Pargolovo. Ce trajet d'une vingtaine de verstes à peine faillit lui coûter la vie. Dournof qui la soutenait sur son bras, appuyée sur des coussins, crut plus d'une fois qu'elle n'arriverait pas vivante. Elle atteignit cependant ce séjour. Le lendemain de son arrivée, la vue du lac, des bois qui l'entourent, l'aspect magique de la verdure à peine naissante qui commençait à pointer aux rameaux des saules, toute cette vie nouvelle qu'amène le printemps lui rendit un peu de joie. Elle espéra vivre.

En promenant ses yeux sur le paysage, elle les arrêta sur un petit monticule surplombant le lac, et que couronnait une petite chapelle construite en bois.

--Qu'est-ce que cela? demanda-t-elle.

La question imprévue n'obtint point de réponse: personne autour d'elle n'osait lui forger un mensonge.

--Ah! fit-elle en parcourant du regard les visages qui l'entouraient, je comprends; c'est le cimetière. On m'enterrera là, près du lac, ajouta-t-elle en indiquant l'extrême pointe: je veux que mon tombeau reçoive les derniers rayons du soleil.

Elle vécut un mois encore, dépassant les prévisions de la science, soutenue peut-être par le grand amour qu'elle portait à celui qu'elle laissait faible comme un enfant, et dénué comme un orphelin; puis, tout à coup, ses forces déclinèrent.

--Ecoute, dit-elle un soir à Dournof, je mourrai demain, j'en suis sûre. Rappelle-toi que tu dois vivre pour ta patrie et tes semblables. Tu deviendras riche et célèbre; pense à moi, alors, car j'ai renoncé à tout pour obtenir ce résultat. Tu te marieras..

Dournof fit un geste énergique.

--Tu te marieras, insista-t-elle, et tu feras bien. Tu auras des enfants qui seront ton image, tu en feras des hommes tels que toi... alors si Dieu me permet de te voir sur la terre, je serai tout à fait heureuse, tout à fait, entends-tu?

Le lendemain, comme elle l'avait dit, Antonine s'éteignit sans trop de souffrances; il y avait longtemps qu'elle avait épuisé le fiel de la coupe.

Sa mort frappa sa famille comme si elle n'était pas prévenue depuis longtemps. Dans sa chambre, la plus belle et la plus vaste de cette maison où l'on avait dressé pour l'y exposer la table funéraire, le vieux Karzof, devenu à moitié imbécile, allait et venait, touchant les mains de sa fille et ne pouvant se persuader que leur roideur était celle de la mort. La mère inquiète de mille détails, sentait moins son chagrin; l'heure du remords devait commencer pour elle lorsque la maison serait remise en ordre et quand aucun souci matériel ne la distrairait plus de son chagrin.

Dournof, qui depuis cinq nuit; n'avait pas dormi une heure sur vingt-quatre, veillait encore auprès du corps d'Antonine, avec le diacre chargé de lire les prières. Le diacre était remplacé toutes les trois heures, et Dournof restait là. De temps en temps, il se levait du siège qu'il avait adopté, et venait près de la jeune morte, arrangeait un ruban, un pli de sa blanche toilette nuptiale; il changeait de place une des fleurs dont le corps et la table étaient parsemés, puis, pieusement, comme une relique, il baisait le front et les mains d'Antonine, et retournait à sa place. Le sommeil l'y surprenait parfois; il appuyait alors sa tête contre la muraille et dormait quelques instants. Il se reprochait ces minutes dérobées à la contemplation des restes adorés qu'on allait venir lui enlever.

Le troisième jour, en effet, la maison se remplit de parents et d'amis; on enleva le cercueil de moire blanche, et l'on emporta la jeune fille à l'église.

Elle était si belle, ses traits avaient pris une expression si angélique, que l'on ne pensa point à couvrir son visage. On rabattit dessus le voile de mousseline qui l'entourait, et, sous le soleil de juin, elle prit ainsi, parée comme pour l'hymen, le chemin de la petite église.

Pendant le service funèbre, Dournof, toujours près du cercueil, la regardait d'un air jaloux. Quand, suivant l'usage, l'assistance vint donner le baiser d'adieu à la morte, il s'inclina après les parents, comme il était dans l'ordre, sur les mains de cire de sa fiancée, puis il laissa passer la foule.

Quand le dernier des assistants eut remplit ce pieux devoir, les sacristains s'approchèrent avec le couvercle. Il les écarta du geste.

--N'y a-t-il plus personne? dit-il à demi-voix.

On le regarda avec étonnement, mais nul ne répondit.

Alors il se pencha sur sa fiancée et baisa avec passion le front pur, les joues amaigries, les doigts émaciés d'Antonine, puis il prit lui-même le couvercle avec une sorte de rage, et, sans attendre d'aide, il le vissa solidement.

Les plus proches parents de la jeune fille avaient compris son désir et n'y mirent point d'obstacle: après les lèvres de Dournof, rien n'effleura plus le visage de celle qu'il n'avait pu obtenir comme sienne.

Une voix se fit entendre tout près de lui, pendant qu'on emportait Antonine vers la fosse, creusée suivant son désir à l'endroit où tombaient les derniers rayons du soleil couchant:

--Toi et moi seuls l'avons aimée; les autres ne l'ont pas connue.

Dournof se retourna et vit la Niania. Celle là non plus ne pleurait pas, mais la joie de sa vie venait de disparaître dans le trou du fossoyeur.