XXIV

Un an s'était écoulé depuis le mariage de Dournof, lorsque, par une pluvieuse matinée de printemps, la Niania s'entendit appeler; c'était la voix de son maître, plus brève et plus émue que de coutume. Elle se leva du coffre qui lui servait de siège, dans la vaste pièce dénudée, nommée chambre des filles de service, qui, dans toute maison russe un peu importante, communique avec la chambre de la maîtresse de la maison; le regard anxieux qu'elle leva sur son maître reçut en réponse un:

--Vite, allons vite! auquel elle se hâta d'obéir.

Ils entrèrent tous deux dans la chambre de Marianne, et Dournof chancela sur ses pieds en voyant le docteur lever dans ses bras un enfant nouveau-né.

--Une fille?... demanda le père d'une voix étranglée sans oser approcher.

--Un garçon, un vrai Dournof, car il vous ressemble, fit le docteur d'un ton joyeux: voyez plutôt!

La Niania avait reçu l'enfant dans son tablier, et déjà penchée sur lui, dans un coin obscur, elle murmurait des paroles de bénédiction sur le fils de son maitre.

Dournof l'y rejoignit, et regarda quelques instants silencieusement le petit être qui lui appartenait. Quelle pensée traversa ses yeux profonds au moment où le nouveau venu, en ce monde de douleurs, poussa son premier vagissement? Est-ce à la mère blonde et enfantine qui était si près, ou à l'autre, qui aurait dû être la mère de ses enfants, et qui gisait sous la pierre de Pargolovo, que pensait le jeune père? Quelle que fût cette pensée, son regard rencontra celui de la Niania, et ils se comprirent.

--Aime-le bien, Niania, dit-il tout bas à la vieille femme, aime-le car c'est ce que j'ai de plus cher au monde.

--Ne craignez rien, mon maître, répondit-elle du même ton; c'est un Dournof.

Hélas! oui, Marianne n'était plus ce que Dournof avait de plus cher au monde; il tenait plus à cet enfant, entré dans la vie depuis un quart d'heure, qu'à l'épouse amenée à son foyer depuis un an. Et ce n'est pas que le sentiment paternel se fût révélé chez le jeune père avec une intensité surprenante, c'est que Marianne n'était pas toute sa vie, elle n'en était qu'une part, douce et frivole comme une fleur dont on respire le parfum, et qu'on oublie pour d'autres préoccupations plus dignes d'intérêt.

Aussitôt après son mariage, après les premiers jours de trouble et d'ivresse, Dournof avait senti une mélancolie incurable s'emparer de lui, quand il se trouvait près de sa femme, Marianne était bien l'être charmant, pleins d'irrésistibles séductions, qu'il avait aimé si vite et si fort, mais elle n'était pas la femme près de laquelle on vient se reposer de ses fatigues, de ses soucis, à qui l'on demande conseil dans ses moments de doute; Marianne n'était pas une Antonine, et Dournof devait désormais se souvenir d'Antonine toutes les fois qu'il serait triste ou fatigué.

Marianne l'aimait pourtant, et il aimait Marianne; mais peu à peu, à sa joie de nouveau marié s'était mêlée l'amertume de sentir sa femme si inférieure à lui, si différente de ce qu'il aurait désiré. Il la plaignait d'avoir reçu une éducation si frivole, d'ignorer à tel point tous les devoirs dont la vie se compose, de savoir si peu goûter les choses simples et grandes, et, en échange, d'avoir tant de goût pour les puérilités de la vie mondaine. A l'amertume avait succède la pitié; il continua de regarder sa jeune femme comme un être aimable et irresponsable, fait pour la joie et la banalité souriantes du monde; il la laissa se gorger de spectacles et de fêtes, espérant qu'elle s'en lasserait, et que la Maternité mettrait dans ce cerveau d'enfant la dignité et le sérieux qui lui manquaient.

Une heure après ce moment solennel, appuyé au pied du lit, il regardait Marianne paisiblement endormie dans la demi-obscurité des rideaux. L'enfant avait été éloigné, la jeune femme goûtait un repos profond, et Dournof étudiait ce visage un peu amaigri, mais toujours frais et mutin.

--Quelle mère sera-t-elle? se demanda-t-il, le coeur serré par mille craintes vagues; se dévouera-t-elle à l'enfant, ou bien l'abandonnera-t-elle à des mains étrangères?

La grande question de la nourriture n'avait pas été définitivement tranchée; une robuste paysanne attendait à la cuisine la décision suprême des maîtres; on attendait pour savoir si la jeune mère pourrait ou voudrait supporter les fatigues maternelles. Elle-même à cette question n'avait jamais répondu autre chose que:

--Nous verrons alors.

Dournof sentit en lui qu'elle ne voudrait pas, et une crainte douloureuse se présenta à son esprit.

--L'aimerai-je autant, se dit-il, si elle refuse de nourrir.

Un grand découragement s'empara de lui, et il passa la main sur son front, pour chasser cette pensée. Il était sûr de l'aimer moins si elle éludait ce devoir-là, comme elle en avait éludé bien d'autres. Pour changer de dispositions, il alla voir son fils.

Dans la vaste pièce bien éclairée qui avait été choisie comme chambre d'enfants, tout avait un air de confort simple et bien entendu; une atmosphère égale et douce régnait partout, le berceau, ombragé de rideaux de soie bleue, occupait le coin le plus abrité à la fois du soleil et des courants d'air, et, sur une chaise basse, la nourrice allaitait l'enfant, en attendant qu'on eût décidé de son sort.

La Niania vint au-devant du maître.

Tout est-il bien? dit-elle, avec cette tranquillité qui émanait d'elle comme un parfum.

Dournof parcourut des yeux l'appartement, vit que tout était bien et sourit; puis il se dirigea vers le berceau. Là dormait son fils, celui qui transmettrait son nom aux générations futures, celui qui naissait dans de la soie, tandis que le père était né dans de l'indienne, le fils qui, porté par le nom et la fortune de son père, serait un jour plus grand que son père. L'héritier de tant de grandeurs futures dormait de son premier sommeil terrestre; sa bonne petite figure rouge n'annonçait aucune ambition. Dournof ne lut pas moins sur son visage tout un avenir d'éclatante prospérité. Il referma le rideau et rentra dans son cabinet.

Pendant les derniers jours qui avaient précédé son mariage, il s'était ingénié à y trouver pour sa femme un endroit où elle pût lire ou travailler près de lui. Ayant remarqué un coin, près de son bureau, il avait fait déplacer divers meubles; une lampe faite exprès sur ses dessins avait été posée contre la muraille; un tout petit canapé, avec une petite table propre à divers usages, s'était casé là on ne sait comment; des coussins, un tapis plus moelleux étaient venus orner ce petit Eden réservé; mais le tapis conservait, sa première fraîcheur la lampe n'avait pas été alternée dix fois, les livres avaient disparu, emportés dans le boudoir de Marianne, plus clair et plus gai,--et Dournof, renonçant à son espérance de voir ses heures de travail adoucies par la présence, de sa femme, avait repris son labeur solitaire, pendant que Marianne toujours en l'air, dehors, à sa toilette, continuait à mener sa vie dissipée de jeune fille riche, augmentée de la liberté que donne le mariage.

Tons ces souvenirs, et ceux d'autres mécomptes, obsédaient Dournof; il sortit pour chasser cette armée d'hôtes importuns et, à son retour, il trouva sa maison pleine de parentes et d'amies accourues pour apporter leurs félicitations.

Dès le lendemain, la grande question se trouva remise sur le tapis. Marianne pouvait nourrir déclara triomphalement le médecin. Madame Mérof, en femme prudente et avisée, se contenta de regarder tout le monde et de garder le silence. La Niania debout, l'enfant dans les bras, attendait une décision qui, pour elle, n'était pas douteuse. Dournof prit la main de sa femme et y posa un baiser plein de tendresse et d'encouragement; car, telle qu'elle était, Marianne lui était encore bien chère, et que n'eût il pas donné pour avoir un motif de l'aimer davantage!

--Eh bien, chère madame, répète se docteur, que décidez-vous?

Marianne regarda tous ces visages anxieux, puis son fils endormi, qui semblait n'avoir aucun besoin de changer de position.

--Je ne nourrirai pas, dit-elle, j'ai été bien souffrante tout l'hiver, je crains de n'être pas capable d'aller jusqu'au bout.

Dournof sentit le coeur lui manquer. Encore une espérance à jeter à l'eau. Au fond de lui-même, il savait que cette pauvre espérance-là n'avait jamais eu que le souffle. Il s'efforça bientôt d'avoir l'air satisfait, il complimenta sa femme sur sa sagesse, et l'enfant fut aussitôt remis à la nourrice qui l'emporta dans la nursery, où le père les suivit.

Avec quelle émotion ne vit-il pas le petit être avide, presser le sein nourricier, et pour la première fois aspirer la vie à longs traits! Il contemplait ce spectacle comme si c'eût été pour lui-même une fonction vitale; un profond soupir lui fit détourner les yeux. La Niania, près de lui, regardait, aussi l'enfant prendre son premier repas.

--Que la volonté de Dieu s'accomplisse, dit-elle à voix basse, et que sa bonté donne une longue vie au pauvre innocent! Mais notre Antonine...

Un regard sévère de Dournof coupa la phrase commencée, la vieille femme baissa la tête, mais son maître ne l'avait que trop comprise. Non, Antonine n'eût pas permis à son fils de boire un lait étranger; elle n'eût pas cédé à une autre plaisir de mériter ses premières caresses et ses premiers regards; elle eût revendiqué avec une tendresse jalouse la pression avide et instinctive des lèvres et des mains du petit être inconscient, qui s'attache à celle qui le nourrit, parce qu'elle le nourrit...!

Dournof quitta la nursery sans se retourner, et la Niania respecta son silence. La grand'mère vint aussi voir son petit-fils, qui fut entouré de tantes et d'amies empressées; mais la Niania ne s'émut ni des conseils ni des recommandations. L'enfant était à elle, Dournof le lui avait donné! Elle le savait bien; les paroles des autres lui importaient peu, tant que le père serait content.