III
La nuit arriva, froide et désolée: un vent féroce faisait craquer les arbres et tomber les branches desséchées. De gros nuages passaient avec rapidité sur le mince croissant de la lune. Le village était muet et comme mort. Il était à peine huit heures, et dans toutes les cabanes les femmes et les enfants s'étaient couchés, le coeur gros d'avoir pleuré.
Les hommes ne dormaient pas. Réunis sans lumière dans la cabane du doyen, ils cherchaient une issue et n'en trouvaient point. La vente de leurs instruments de travail, de leur bétail maigre et fatigué, ne pouvait être qu'un palliatif. Le printemps reviendrait, et alors comment cultiver la terre, peut-être plus féconde cette fois, sans l'aide du cheval et de la charrue? Fallait-il laisser partir leurs filles?. Plusieurs penchaient pour cette alternative. Chose triste à dire, la misère détruit tous les sentiments, chez les paysans russes, même celui de la famille, et laisse à peine subsister les instincts: celui de l'enfant n'est vraiment fort qu'au coeur de la mère qui l'a porté et nourri; puis la grande jeune tille, réservée et silencieuse dans l'isba, n'est presque plus l'enfant qu'on a élevé.
Ilioucha cependant ne pouvait se résigner à cette idée: il aimait ses filles, n'ayant pas de garçons, ses belles fortes filles qui valaient chacune un homme au travail. De plus, mal noté chez le seigneur pour ses velléités d'insubordination, il était si bien sûr d'être le premier et le plus rudement frappé dans le désastre qui les menaçait.
--Eh bien! non, dit-il après une longue discussion souvent interrompue par de mornes silences, je ne consentirai jamais à voir vendre mes filles comme des moutons! Et vous savez bien qu'il nous trompera encore sur le pris de la vente.. Non, je ne veux pas!
--Mais que veux-tu alors? Notre mort à tous?
--Non, répondit Ilioucha en baissant la voix, sa mort à lui...
Un silence se fit. Il n'était pas un de ces hommes qui n'eût songé cent fois que la mort le délivrerait de ce joug insolent: pas un n'avait osé le dire. La parole terrible sembla n'avoir pas été recueillie.
Après avoir attendu un moment, Ilioucha reprit:
--Ce n'est pas difficile: il n'y a que des femmes chez lui; les hommes couchent tous dans la maison des domestiques. C'est l'affaire d'un moment.--et nous serons libres.
--Et après? dit une voix sans exprimer d'autre opposition.
Après? Rien! C'est la dame qui hérite, et elle n'est pas méchante.
--Et la justice? et le sang?
--Si on l'étrangle, il n'y aura pas de sang, répondit Ilioucha avec un calme qui prouvait que toutes les objections avaient été prévues dans son esprit. Ce sera un accident, un coup de sang.
--Il dort seul? dit une voix.
On ne savait qui parlait, dans ces ténèbres épaisses.
--Tout seul, dans son cabinet. La dame et la demoiselle dorment dans une autre partie de la maison, près des femmes de chambre. Nous n'avons pas besoin de faire du bruit!
--Et les chiens?
--Nous tuerons deux ou trois poules, et on les leur donnera toutes chaudes. Ils aiment bien cela, ils ne diront rien.
Le silence se fit de nouveau.
--Nous sommes trop, reprit Ilioucha: cinq suffiront, quatre même, si vous voulez.
--Il est robuste, fit observer une voix dans un coin; il se défendra.
--Eh bien! soyons cinq Avec un bon bâillon pour commencer, il n'aura guère le temps de se défendre. Est-ce dit?
Un silence terrible se fit pour la troisième fois.
--Est ce dit? répéta. Ilioucha avec un accent de colère.--On ne répondit pas.--Vous n'êtes que des femmes! s'écria-t-il, et il cracha à terre en ligne de mépris.
--C'est dit, répétèrent les quatre ou cinq plus braves, non sans terreur.
--Alors faisons l'appel! Qui est-ce qui est ici? dit Ilioucha avec une expression de triomphe dans la voix.
Les paysans se nommèrent tour à tour, tous jusqu'au dernier.
--Jurez-vous de garder le silence et de mourir plutôt que de parler?
--Nous le jurons! répondirent-ils d'une voix contenue.
--Sur le salut de votre âme?
--Sur le salut de notre âme.
--Qui est-ce qui vient avec moi?
--Choisis toi-même, répondit une voix. Nous faisons cette chose pour le bien de nos familles et du village; ce n'est pas une oeuvre de vengeance, choisis ceux que tu veux prendre: ils iront avec toi.
Ilioucha nomma quatre paysans vigoureux parmi ceux qu'il savait les plus menacés et les plus mécontents.
--Attendons encore deux heures, dit-il. Quand la lune descendra du ciel, ce sera le moment où le seigneur s'endort; nous le surprendrons dans son premier sommeil. Vous autres, dit-il à ceux qui restaient, allez vous coucher, et n'ayez l'air de rien savoir. Il faut que demain tout se passe comme à l'ordinaire.
Vers minuit, Ilioucha, suivi de sa bande, entra résolument dans la cour en franchissant le fossé. Les chiens grognèrent, mais les poules toutes chaudes leur firent bientôt accueillir les intrus comme des amis. La porte de la maison, fermée d'un simple loquet, s'ouvrit discrètement, et les conjurés, qui connaissaient les êtres, arrivèrent à la porte du cabinet de Bagrianof, aussi peu défendue que le reste de la maison.
Une lampe brûlait dans le coin devant les images saintes; la lueur qui filtrait sous la porte arrêta un moment ceux qui allaient jouer leur vie. Ils écoutèrent... aucun bruit insolite ne frappa leur oreille. La respiration profonde de Bagrianof endormi, les craquements du plancher sous leur poids, le cri d'un oiseau dans le lointain; c'était tout. Ils entrèrent.
Bagrianof fut aussitôt sur son séant. Il voulut crier, mais un bâillon solide appliqué sur sa bouche étouffa le son, et il retomba garrotté sur son lit.
Les meurtriers s'arrêtèrent alors et se regardèrent.
Leur ennemi était en leur pouvoir, il ne s'agissait plus que de lui ôter la vie. Mais ce qui avait paru tout simple en face du péril et de la lutte devenait horrible en présence de cet homme sans défense.
Bagrianof, immobile, les regardait avec des yeux farouches. Son visage, à demi-caché par le bâillon, changea soudain d'expression; les doigts de sa main droite, seuls libres de leurs mouvements, esquissèrent un signe de croix sur sa poitrine pendant que son regard exprimait la prière.
--Que veut-il? demanda un des paysans.
--Il veut peut-être prier Dieu avant de mourir, répondit un second.
--Ecoute, Seigneur, dit Ilioucha, tu vas mourir, parce que tu es dur et cruel envers nous, et que tu es sourd à la voix de la miséricorde..
Inconsciemment, cet homme inculte employait un langage élevé, presque biblique, celui des Ecritures qu'on lit en slavon aux offices de l'Eglise russe.
--Nous voulons ta mort, continua-t-il, parce qu'elle seule nous délivrera de toi, mais nous ne voulons pas la perte de ton âme. Repens-toi, et fais ta prière à Dieu pour qu'il reçoive ton âme pécheresse dans son royaume céleste.
Bagrianof agita encore ses doigts sur sa poitrine.
--Il ne peut pas même faire le signe de la croix, dit un des conjurés. Délions-lui la main droite afin qu'il puisse prier.
Ilioucha dégagea aussitôt la main droite de Bagrianof, qui s'en servit pour indiquer les images et l'Evangile qui était ouvert devant, sur un pupitre. Cet homme impitoyable, cet insolent seigneur, priait dévotement matin et soir, et ne se couchait jamais sans avoir lu quelques versets des Ecritures.
--Tu veux lire? fit un des paysans. Non, prie plutôt, cela vaudra mieux.
Bagrianof, toujours humble et soumis, fit un geste de dénégation et tendit de nouveau la main vers le livre. Sur le même pupitre était une croix.
--C'est la croix que tu veux?
Bagrianof fit un signe affirmatif
--Apportez-lui la croix, qu'il la baise, dit Ilioucha. Mais attention: si tu cries on te tord le cou tout de suite, sans te laisser le temps de te repentir. Donnez-moi le mouchoir, vous autres.
Ils passèrent le mouchoir avec un noeud coulant au cou de Bagrianof, et Ilioucha en prit le bout; puis un paysan apporta la croix pendant qu'un autre ôtait le bâillon.
Bagrianof respira longuement, en fermant les yeux de peur de laisser éclater sa joie. C'était un pas énorme que d'avoir recouvré la parole. Il était désormais à peu près sûr d'avoir la vie sauve.
--Mes ami;, dit-il doucement, je suis très-coupable envers vous et envers Dieu; mais si vous me laisse le temps de me repentir, je vous jure de consacrer le reste de ma vie à réparer le mal que je vous ai fait.
La phrase était longue, mais habile, et il avait eu le temps de la mûrir.
--Oui, dit Ilioucha dédaigneusement, nous te connaissons: tu parles doucement aujourd'hui, et demain tu nous enverras en Sibérie.
--Non, je vous le jure! dit Bagrianof en se signant. Je comprends maintenant le mal dont je suis coupable, puisque j'ai pu vous amener à commettre le crime horrible du meurtre, si détestable à Dieu. Que le péché en reste sur moi! Si j'avais été un maître doux et indulgent, vous n'auriez pas conçu ce projet que jamais l'Eglise ne vous pardonnera, et qui expose vos âmes à la colère du Tout-Puissant.
--Songe à ton âme plutôt qu'aux nôtres! dit rudement Ilioucha. Nous avons le temps de nous repentir, et toi, tes minutes sont comptés! Allons, invoque la grâce de Dieu, et finissons.
--Si vous me laissiez la vie, mes bienfaiteurs, dit Bagrianof de sa voix la plus persuasive, je vous aurais fait remise de toute votre dette; de plus, je vous aurais donné tout de suite du b'é pour l'hiver. Ma réserve est pleine, vous le savez bien, et je vous aurais fait cadeau à chacun d'un sac de pommes de terre.
--C'est trop peu, dit un des paysans.
--Finissons! répondit Ilioucha en assujettissant le mouchoir dans sa main.
Le mot du paysan avait fait voir à Bagrianof qu'en promettant beaucoup, il pouvait se tirer de là. Les conjurés n'étaient pas tous aussi résolus qu'Ilioucha, et l'idée du meurtre dont il avait évoqué le châtiment devant eux ébranlait leur conscience timorée.
--Un sac de pommes de terre par homme dans le village, voulais-je dire, et un demi sac par femme et par enfant. Et puis je vous aurais fait remise de la redevance pour l'année prochaine.
--Allons, assez! dit impérieusement Ilioucha, qui sentait l'ennemi lui échapper. C'est fini!
Il tira sur le mouchoir, mais ses compagnons arrêtèrent son bras.
--Si le maître veut faire ce qu'il dit, et encore quelque petite chose, dirent-ils, ce n'est pas la peine de le tuer.
--Soit, répondit Ilioucha, je sens les verges sur mon dos, et ma carcasse, si je survis, ira pourrir en Sibérie. Vous l'aurez voulu, frères! Que votre volonté soit faite. Je ne cherchais que votre bien.
Il alla s'asseoir sur une chaise, le dos tourné.
--Qu'est-ce que tu nous donneras, si nous te laissons la vie sauve? dit alors un des paysans, pendant que les autres, indécis, regardaient Ilioucha, qui ne voyait plus rien autour de lui.
--Je vous donnerai le pré qui est au bord de la rivière pour y faire paître vos bestiaux, dit Bagrianof qui se sentit sauvé.
Ce pré était le plus beau pâturage des environs, l'envie du district entier. Inondé chaque année par les crues, il produisait un fourrage abondant qui rapportait à lui seul un millier de roubles argent. Les paysans, vaincus, se regardèrent.
--Tu promets aujourd'hui, et demain tu renieras tes promesses, dit le plus décidé. Sur quoi promettras-tu?
--Sur le salut de mon âme!
--Cela ne suffit pas, dit le paysan. On pèche, puis on se repent, et le Seigneur est miséricordieux. Jure sur autre chose.
--Sur la croix! dit Bagrianof, les yeux brillants de joie.
On apporta la croix.
--Jure de nous faire grâce de la redevance pour les deux années écoulées et pour l'année prochaine.
--Je le jure, dit Bagrianof.
--Répète tout! firent les paysans pleins de méfiance.
Bagrianof répéta la phrase tout entière.
--Et de nous donner le blé et les pommes de terre, comme tu les as promises.
--Le blé et les pommes de terre, comme j'ai promis, répéta fidèlement le seigneur. Je le jure.
--Et le pré au bord de la rivière, tel qu'il est?
--Tel qu'il est, avec les meules de foin dessus, répéta Bagrianof, je le jure. Et quoi encore?
--De ne jamais révéler à âme qui vive ce qui s'est passé cette nuit, dit Ilioucha en se levant brusquement,--d'être désormais indulgent envers tes paysans, chaste avec nos filles, honnête dans les comptes de corvée, jure tout cela!
--Je jure de ne jamais rien dire de ce qui s'est passé ici, répéta Bagrianof; je jure d'être indulgent avec vous, réservé avec vos filles et honnêtes dans les comptes.
--Jure-le sur ton âme immortelle, et sur ton salut, et sur la croix où le Sauveur est mort pour nous tous, pour nous comme pour toi! répéta cet égalitaire inconscient.
--Je le jure sur mon âme, au péril de la damnation éternelle, et sur le corps du Christ mort pour nous.
Les paysans firent le signe de la croix et baisèrent le crucifix. Bagrianof les imita.
--Maintenant, mes petits pigeons, déliez-moi, dit-il avec aisance.
On le délia. Il se leva, étira son grand corps et fit quelques pas. Son oeil plein de malice sardonique rencontra le regard sombre d'Ilioucha. Celui-ci chercha vainement une arme autour de lui.
--Nous sommes perdus, dit-il à ses compagnons; mais vous l'avez voulu. Adieu.
Il passa la tête haute devant Bagrianof toujours railleur.
--N'oublie pas que tu as juré! dirent les paysans, soudain saisis d'une vague terreur.
--Soyez sans crainte, mes amis, dit le seigneur en les reconduisant jusqu'au seuil de la porte. Demain, au jour, nous lignerons l'acte de cession de mon pré à la commune. Bonne nuit.
Les paysans s'en allèrent l'oreille basse derrière Ilioucha, qui marchait d'un pas égal, la tête haute, comme un homme à qui tout est désormais indifférent.
Lorsqu'ils eurent disparu au tournant du chemin, Bagrianof ouvrit sans bruit la porte de sa maison et se rendit à l'écurie. Il réveilla son cocher et lui parla avec une douceur inusitée.
--Attelle deux bons chevaux, lui dit-il, entoure de foin les roues du drochki et les sabots de tes bêtes; j'ai affaire en ville, et je n'ai pas besoin qu'on sache que je suis parti.
Une demi-heure après, l'équipage roulait discrètement sur le chemin sablé. Le village et la maison, confondus en une masse noire, se perdaient dans l'obscurité sous le ciel tourmenté par la tempête. Au moment où ils atteignirent la grand'route du chef lieu du gouvernement, Bagrianof s'accota commodément dans l'équipage en riant sans bruit.
--Les imbéciles! dit-il à demi-voix.