V.
L'instruction de l'affaire fut pas longue. Les paysans inculpés se renfermèrent dans un silence obstiné qui suffit pour établir leur culpabilité. Seul, Ilioucha consentit à desserrer les lèvres.
--Hé bien! quoi? dit il à celui qui l'interrogeait, j'ai voulu tuer le maître? D'abord ce n'est pas votre affaire. Vous autres gens de la ville, vous ne venez chez nous que pour nous lier les pieds et les mains et nous expédier en Sibérie à l'occasion. Est-ce que vous savez ce que nous pensons, et ce que nous faisons et ce que nous souffrons? Vous ne savez rien de nous, sinon que nous sommes des scélérats nés pour mal faire. Alors comment se fait-il qu'il y ait de bons paysans, comme ceux des seigneurs voisins, qui aiment leur maître et le servent fidèlement. Et pourquoi n'avons-nous pas fait depuis longtemps ce que nous avons voulu faire à présent, si ce n'est parce que nous avons autant de patience que des moutons? Nous ne sommes pourtant pas les seuls qui avons voulu tuer notre seigneur pour nous défaire de lui: cela s'est déjà vu dans les temps anciens, et cela se verra encore, tant que le Sauveur n'aura pas pitié de nous autres paysans!
Le fonctionnaire qui conduisait cette affaire était un homme de sens et de coeur; depuis longtemps il rêvait l'émancipation. Il laissa parler l'accusé sans l'interrompre. Quand Ilioucha se tut, le visage plein d'une sombre fureur, les poings fermés au bout de ses bras ballants, il regarda le paysan avec compassion, voulut parler et garda le silence, jugeant que toute parole serait de trop si elle ne parlait de rachat et de liberté.
Les cinq coupables, avec quelques autres dont Bagrianof connaissait l'animosité contre lui, et qu'il dénonça pour se débarrasser de leur présence, furent condamnés chacun à deux cents coups de verges et à la déportation dans les mines de Sibérie, à perpétuité, bien entendu.
Ils écoutèrent leur sentence sans sourciller. Le village retentit tout le jour des plaintes des femmes et des enfants. Ce grand deuil qui frappait plusieurs cabanes s'épancha au dehors en lamentations, comme lorsque la mort visite les familles.
Bagrianof, qui, de sa maison, entendait les plaintes aiguës des femmes accroupies sur le seuil de leurs demeures, commença par se réjouir de cette désolation, qui lui annonçait sa victoire; mais à la longue ses nerfs, peu sensibles pourtant, reçurent un certain ébranlement de ce bruit monotone et douloureux.
Il eut envie de les faire cesser, mais au premier mot qu'il en toucha au stanovoi chargé de l'exécution de la sentence, celui-ci lui répondit assez sèchement:
--C'est l'usage, et je n'ai pas de pouvoirs pour ce que vous demandez.
Restait encore à Bagrianof la joie suprême d'assister à l'exécution. Il ne s'en fit pas faute Sous ses yeux, on découvrit les épaules des misérables qui lui avaient laissé la vie, on les lia sur une sorte de claie, et, en présence du village entier rangé en cercle, les soldats levèrent les terribles baguettes.
Au premier cri des victimes, le sang monta au visage blême de Bagrianof. Une joie féroce brilla dans ses yeux bleus, il regarda autour de lui; sa domesticité, rangée sur le perron, lui faisait une garde d'honneur, mais madame Bagrianof n'était pas là. Il rentra dans la maison et reparut, traînant par le bras sa femme, livide et défaillante, qu'il avait trouvée prosternée devant les images.
--Vous avez, les nerfs trop faibles, ma chère, lui dit-il en la maintenant près de lui par la main droite, qu'il broyait sous ses doigts d'acier, et c'est toujours une bonne chose que de voir châtier des coupables. Songez, ma chère, qu'ils voulaient vous priver de votre mari!
Madame Bagrianof, les yeux fermés, tressaillait à chaque cri. L'exécution continuait, et les gémissements s'étaient changés en une sorte de râle continu. Les lèvres de la malheureuse murmuraient des prières qu'elle ne comprenait plus.
--Cent! dit le stanovoi, qui comptait les coups. Halte!
--Ce n'est donc pas fini? murmura madame Bagrianof, tournant vers son mari son visage décomposé.
--Encore cent, ma colombe.
--Faites-leur grâce, Daniel Loukitch, pour que Dieu vous reçoive un jour en paradis faites-leur grâce!
--Vous voudriez bien qu'ils m'eussent tué, n'est-ce pas? lui dit le seigneur pour toute réponse.
--Grâce, grâce! murmura-t-elle, sans savoir ce qu'elle disait.
--Allez! dit Bagrianof d'une voix ferme en levant la main.
Les verges sifflèrent, un cri déchirant retentit, et madame Bagrianof tomba évanouie.
--Quelle poule mouillée! fit Bagrianof en haussant les épaules, emportez votre maîtresse, dit-il aux domestiques, et brûlez-lui de la plume sous le nez: c'est souverain contre les évanouissements.
Le châtiment continua et s'acheva au milieu du silence. Les femmes, épuisées, ne criaient plus; quelques-unes s'étaient couchées la face contre terre dans un désespoir sans paroles et sans larmes. Les patients étaient les uns évanouis, les autres indifférents à force de souffrance: à peine leurs corps tressaillaient-ils à chaque coup; de grosses gouttes de sueur tombaient de leurs fronts, de grosses gouttes de sang roulaient sur leurs lianes lacérés.
Quand ce fut fini, on les délia et on leur fit boire un peu d'eau de vie, après quoi on les conduisit au greffe communal, qui leur servait de prison. Le stanovoi, moins dur que le seigneur, bien que de tels spectacles lui fussent familiers, peut-être par haine et par mépris de Bagrianof, permit aux pauvres femmes de venir panser leurs maris.
Pareilles aux saintes femmes de l'Evangile, les paysannes se glissèrent sans bruit dans la salle étroite et basse où les malheureux gisaient sur un lit de foin; pendant un moment les douces plaintes de leurs coeurs compatissants se mêlèrent aux gémissements de la douleur. Leurs mains secourables lavèrent les blessures avec de l'eau fraîche. Un bruit de baisers doux comme un bruit d'ailes flotta dans l'air, comme si les anges de la miséricorde planaient au-dessus de cette scène d'horreur, apportant aux martyrs le baume des larmes de la charité. Bagrianof vint aussi,--pas par charité ni pour apporter aucun baume;--mais pour la première fois de sa vie, il trouva de la résistance. Le stanovoi, qui le guettait, lui défendit absolument l'entrée de la prison.
--Je suis ici chez moi, dit-il avec plus de surprise que de colère, tant l'idée de l'opposition de la part de qui que ce fût lui semblait étrange.
--Je suis pour le moment directeur de prison, répondit le brave homme, meilleur que son métier. Je ne permets pas en ce moment que l'on trouble le repos de mes prisonniers.
--Je vous ferai casser, vous pouvez y compter, répliqua Bagrianof sans se troubler, en saluant d'un geste hautain celui qui osait lui tenir tête.
--A votre aise, monsieur, et même vous pouvez postuler pour ma place, dit tranquillement le stanovoi en lui tournant le dos. Cette tragédie avait encore un acte; dès le lendemain, les coupables, bien et dûment garrottés, furent hissés sur des chariots attelés de deux chevaux. La troupe se rangea autour des véhicules, et le stanovoi donna le signal du départ.
Alors de chaque poitrine sortit un gémissement. Le village entier, hommes femmes, pleurait les frères qui mourraient loin de la douce patrie, loin du village, où la vie était si dure, mais où l'on était aimé. Les exilés n'avaient plus de larmes; les uns rongés par la fièvre, les autres assoupis dans l'hébétement des grandes douleurs, ils laissaient pleurer ceux qui restaient.
Au moment où la procession allait s'ébranler, le prêtre sortit de l'église, la tête nue, ses longs cheveux partagés sur ses épaules, la croix à la main. Son visage avait une expression de foi presque prophétique; il s'avança jusqu'à la première charrette:
--Le Seigneur, dit-il, nous a ordonné de prier pour ceux qui voyagent sur la terre et sur la mer. Que sa bénédiction soit sur vous!
La croix d'argent niellé se leva au-dessus des têtes des coupables, et le pardon descendit sur les martyrs.
Bagrianof, les bras croisés, regardait ce spectacle avec un étonnement de plus en plus grand. Son prêtre, son prêtre à lui, nourri de son église, se permettait de parler sans sa permission! Il donnait la bénédiction avec sa croix à des gens qui avaient voulu l'assassiner! Mais le monde était donc renversé! Il se promit de s'expliquer avec ce croquant, frais échappé du séminaire.
Au moment où la charrette s'ébranla, Ilioucha trouva la force de soulever sa tête appesantie:
--Seigneur, cria-t-il, écoute: nous t'avons pardonné, tu nous as trahis; d'autres feront comme nous, mais ceux-là ne te manqueront pas!
Le village tout entier accompagna les condamnés aussi loin que les jambes purent faire leur service. Les tout petits enfants confiés à la garde des vieillards, et les infirmes restaient seuls dans les maisons closes; les chiens, restés sur la place, hurlaient lugubrement. Bagrianof leur jeta quelques pierres et les mit en fuite; après quoi il se retourna, regardant le presbytère Situé en face de l'église; sur le seuil, le prêtre le contemplait d'un air calme.
Les regards des deux hommes se croisèrent, celui du seigneur sec et dur, celui du prêtre inspiré et presque menaçant dans son indignation sacrée. Bagrianof fit un pas en avant.
--Vladimir Andréitch, dit-il, qui êtes-vous?
--Un humble serviteur de Dieu et de son Eglise, dit le prêtre en laissant tomber la main qu'il avait posée sur le loquet de sa porte.
--Vous êtes en outre le serviteur de mon église, je suppose?
--En effet, Votre Seigneurie, je sers Dieu dans l'église que vous lui avez consacrée.
--Savez-vous qu'un bon prêtre ne doit s'occuper que des affaires de l'église, et jamais de celles du seigneur?
--Je le sais, et ne me mêle des affaires de personne.
--Je trouve, moi, que vous vous mêlez trop des miennes. Votre conduite me déplaît, Vladimir Andréitch; je vous conseille de faire vos réflexions. La cure est bonne,--on meurt pas mal ici, ajouta Bagrianof,--on se marie aussi, on baptise suffisamment... Votre femme est enceinte, je crois?
Le prêtre fit un signe affirmatif.
--Je pense que vous ferez bien de rester ici; mais pour cela il faut changer de conduite. Vous avez huit jours pour réfléchir.
Le prêtre s'inclina et rentra chez lui sans répondre. Sa femme, qui le guettait, accourut se jeter à son cou en pleurant... C'était une toute jeune femme de dix-huit ans à peine, blanche et rose, toute frêle, et visiblement fatiguée par sa grossesse avancée.
--Qu'est ce qu'il t'a dit, ce méchant homme? dit-elle à son mari en se serrant contre lui, toute craintive.
--Je crois, Marie, qu'il faut nous préparer à partir.
--Partir! Oh! mon Dieu! Et le petit qui n'est pas né! Et l'hiver qui vient! Si nous partons, où irons-nous?
--Je n'en sais rien, ma chérie, à la grâce de Dieu. Il prend soin des petits oiseaux du ciel. Il aura pitié de l'enfant qui va naître.
--Dis, Valodia, il n'y aurait pas moyen de s'arranger avec lui?... Tu le fâches, tu sais, quand tu vas contre ses volontés... Est-ce que tu ne pourrais pas?...
Le prêtre mit la main droite sur la tête de la jeune femme, presque enfant encore.
--Le devoir du serviteur de Dieu est celui des autres hommes, Marie, lui dit-il, et de plus il doit réprimer l'iniquité. Ne me parle plus jamais d'une chose semblable; c'est un péché. Regarde! ajouta-t-il en conduisant sa femme tout en larmes devant une gravure accrochée au mur, qui représentait la fuite en Egypte: s'il le faut, nous partirons comme eux, et, pas plus que l'enfant-Dieu, notre enfant ne manquera d'abri.
La jeune mère, à demi consolée, appuya sa tête sur l'épaule de son mari, et se laissa bercer par de douces paroles.