XIV

Dans la retraite où elle avait trouvé la sympathie, madame Bagrianof sentait son coeur s'ouvrir à la joie. Ces visages souriants, cette union de la famille, si douce, quand elle est sincère, que rien sur terre n'en égale la douceur, les bonnes paroles et les attentions délicates dont elle avait été sevrée depuis sa jeunesse, tout lui faisait un bien semblable à celui que reçoit d'une douce rosée une terre longtemps aride et desséchée.

La petite fille, heureuse au milieu des autres enfants, grandissait et se développait à miracle.

Un jour, après avoir longuement regardé les jouet roses et les yeux brillants de l'enfant, qui naissait véritablement à la vie dans cette atmosphère de bienveillante douceur, madame Bagrianof sentit mûre dans son coeur une bonne pensée, qui avait germé depuis longtemps. Elle alla trouver le maréchal, et lui demanda tout à coup si elle ne pourrait pas donner la liberté à ses paysans.

Le maréchal la regarda stupéfait. Dans ce temps-là, on n'affranchissait guère les serfs: le gouvernement avait beau donner l'exemple, peu de gens sacrifiaient ainsi la corvée et la redevance personnelle qui faisaient le plus clair de leur revenu.

--Vous leur avez déjà fait remise de leur dette, ma chère amie, dit-il doucement: c'était très bien... Je vous ferai observer que vous n'êtes pas riche.

--Je le sais, répondit la veuve; mais, voyez-vous, c'est pour la vie de ma fille; mes autres enfants sont morts tout jeunes. Je croyais bien que cette petite mourrait comme les autres, et j'ai été bien étonnée de la voir grandir comme si elle n'eût pat été une Bagrianof. Pendant le temps où tous les jours je croyais la perdre, j'ai fait un voeu; je pensais que les enfants mouraient à cause des péchés du père, et j'ai promis que, si celle-ci vivait, je m'efforcerais de racheter les erreurs de mon mari. Comment pourrai-je mieux faire que de donner la liberté à ceux qu'il a tant fait souffrir?

--Très-bien, mais vous-même, si vous leur faites grâce de leur redevance personnelle, et si vous leur donnez la terre en les affranchissant, vous n'aurez pas grand'chose; et d'ailleurs votre fille est mineure, vous ne pouvez disposer de sa part sans la permission de la tutelle.

--Je le sais, répondit la veuve; cependant je peux donner ma septième part, celle qui me revient comme veuve,--et je la donne de bon coeur. Pensez que j'ai promis, que c'est grâce à ce voeu que ma fille a vécu! Si je ne l'accomplissais pas, sûrement Dieu me reprendrait ma fille pour me punir... et si je perdais ma fille...

La voix de la mère s'éteignit dans les larmes.

--Eh bien, que voulez-vous de moi? Je suis prêt à vous satisfaire, dit le maréchal, touché de cette superstition maternelle.

--Je n'ai jamais rien compris aux affaires, arrangez tout pour le mieux: qu'il nous reste de quoi vivre, et que les paysans de Bagrianovka aient la liberté. Je ne peux pas affranchir ceux des autres villages, ajouta-t-elle avec un soupir, puisque tout ne m'appartient pas, et puis ils ont moins souffert que ceux de chez nous, qui étaient sous la main...

La veuve frissonna et ferma les yeux au souvenir des horreurs dont elle avait été le témoin forcé.

--Ne pensez plus à tout cela. Je ferai de mon mieux, puisque vous êtes bien décidée. Donnez-moi vos pouvoirs, et on ne vous dérangera pas.

Le maréchal vint à bout de terminer cette affaire à la satisfaction générale. Un jour d'été, il se dirigea vers madame Bagrianof, qui travaillait à l'aiguille sur un banc du jardin, en regardant sa fille s'ébattre sur le gazon. La veuve aperçut de loin le papier qu'il agitait; elle voulut se lever et courir à sa rencontre; ses jambes refusèrent de la porter. Elle appela son enfant auprès d'elle, et, toute palpitante, attendit la grande nouvelle.

--Je vous félicite, madame, dit le maréchal tout essoufflé: vos paysans sont libres, par votre volonté. Vous avez fait une grande chose.

--Que Dieu soit béni, dit-elle, à présent je dormirai tranquille. C'est pour toi que j'avais promis, c'est pour que tu vives longtemps. Que le Seigneur m'exauce!...

Et les larmes de la mère tombèrent abondantes et légères sur la tête inclinée de l'enfant.

Lorsque la nouvelle arriva à Bagrianovka, la surprise fut si grande que personne ne songea d'abord à se réjouir. Après tant d'années d'un joug implacable, voilà que ces hommes,' tenus la veille dans des menottes de fer, se trouvaient libres d'aller et de venir, de se marier, de planter leur verger, d'exercer un commerce; c'était trop à la fois, et ils n'osaient pas croire à leur bonheur; puis peu à peu, la lumière se fit dans leurs esprits. Le prêtre leur avait lu, au milieu d'une indifférence glaciale, l'acte qui les affranchissait; bientôt il les vit venir à la cure, les uns après les autres, pour s'informer de leurs droits ou de leurs devoirs. Au bout de six semaines ils étaient parfaitement en possession des uns, et à peu près résolus à ne pas tenir compte des autres. Aussi ingrats,--pas plus,--que le commun des hommes, ils oubliaient le bienfait pour ne voir que les conditions dont il était accompagné.--Si ma cabane brûle, c'est moi qui devrai la rebâtir? pensaient quelques-uns en faisant la grimace.--Mais après tout, ces conditions étaient douces, et ils finirent par se soumettre sans trop de murmures.

Seul Iérémeï refusa obstinément de se considérer comme libre.

--Je ne veux pas que la dame m'affranchisse! disait-il avec ténacité. On ne peut pas faire un homme libre malgré lui, je suppose? Eh bien, je ne suis pas libre; je suis esclave, je mourrai esclave, et ce n'est pas un papier de plus ou de moins qui y fera quelque chose.

Savéli ne pensait pas de même; il fut enchanté de se savoir libre,--libre surtout d'aller et de venir. La vie errante du colportage lui paraissait délicieuse, et le village avait pour lui des souvenirs encore trop récents. Il se fit délivrer une patente,--à son vrai nom, cette fois,--pour recommencer à courir les villages.

Madame Bagrianof n'était pas encore retournée à Bagrianovka. L'hiver allait venir, déjà les grues et les cigognes s'en allaient vers le midi; le maréchal la vit un jour entrer dans son cabinet.

'--Je viens prendre congé de vous lui dit-elle. Vous nous avez réchauffées comme deux oiseaux blessés vous nous avez donné l'hospitalité et l'amour, suivant la loi du Christ, et j'ai passé ici les meilleurs jours de ma vie; mais il est temps que je vous quitte. Nous partirons samedi pour Moscou.

--Comment! déjà? s'écria le vieillard; puisque vous voulez nous quitter, attendez jusqu'au printemps: quelle envie avez-vous d'aller passer l'hiver dans un endroit inconnu? Restez avec nous!

La veuve secoua tristement la tête.

--Vous êtes trop riche, dit-elle; nous sommes pauvres et nous devons vivre dans la pauvreté toute notre vie....

--Restez avec nous, et votre petite fille partagera tout avec nos enfants....

--Cela ne se peut pas répondit madame Bagrianof; elle ne doit pas prendre des habitudes qu'il lui faudrait perdre en se mariant, la petite ne s'est que trop accoutumée à votre luxe Plus tard, pour se détacher de tout cela, elle aurait trop à souffrir, et je ne veux pas qu'elle souffre, ajouta la mère à voix basse, conjurant un ennemi invisible.

Le vieillard porta respectueusement à tes lèvres la main de madame Bagrianof et cessa d'insister.

Le dimanche suivant à Bagrianovka, à l'heure de la messe la berline du maréchal s'arrêta devant l'église, et les paysans stupéfaits en virent sortir leur maîtresse et sa fille, toutes deux en grand deuil. Le prêtre vint les recevoir avec la croix, et l'office commença aussitôt.

Pendant tout le service, les paysans, les yeux fixés sur leur maîtresse, se rappelaient le temps où la figure cruelle du seigneur lui tenait compagnie. Quelques-uns,--les meilleurs,--eurent un peu de pitié pour elle et un peu de reconnaissance.

Après l'office, le village se réunit sur la grande place, et le staroste vint apporter à la maîtresse le pain et le sel, en remerciement du don conféré. La vue de ce plateau, symbole de richesse et d'hospitalité, fit jaillir les larmes des yeux de la propriétaire sans asile; elle put à peine le prendre des mains qui le lui présentaient et le remettre à sa petite fille. Ce fut en vain qu'elle essaya de parler; du geste, elle indiqua la ruine qu'on apercevait au bout de l'avenue et cacha son visage dans son mouchoir.

La vue de cette femme qui pleurait rouvrit ces coeurs fermés: les femmes les premières, et les hommes ensuite, trouvèrent des paroles de bénédiction et d'encouragement pour celle qui s'exilait après s'être dépouillée pour eux. Ces bonne paroles adoucirent l'amertume des souvenirs dans l'âme torturée de madame Bagrianof.

--Je m'en vais à Moscou, mes enfants, leur dit elle. Vous êtes libres: aucun maître ne vous fera plus d'injustice. En mémoire de votre affranchissement, vous prierez parfois pour l'âme de votre défunt maître,--et pour la vie de cette innocente, ajouta-t-elle en posant la main sur la tête de sa fille. Où est Savéli? N'est-ce pas lui qui nous a sauvées?

Savéli s'approcha, non sans répugnance.

--Je t'ai fait venir une petite image de saint Serge, lui dit elle; tu la conserveras en mémoire de ta belle action, avec ma bénédiction et celle de l'enfant.

Elle fit le signe de la croix avec la petite image sur la tête de Savéli incliné. Celui-ci, horriblement pâle, regardait la dame qui lui tendait l'image.

--Prends donc, lui dit-elle.

Iérémeï ni donna un léger coup de bâton dans les jambes. Savéli tressaillit, se redressa vivement, saisit l'image, la baisa, baisa la main de la donatrice, puis se hâta de rentrer chez lui. Iérémeï l'avait suivi.

--Imbécile, dit le vieillard, tu as failli nous vendre.

Savéli secoua la tête:--C'était plus fort que moi, dit-il. Quand je l'ai entendue me parler de ma belle action, et me bénir encore, au nom de l'orpheline....

--Laisse donc, il n'en manque pas, chez nous, d'orphelins, et grâce à qui?

--Oui, oui, on sait cela, mais tout de même ça m'a donné un coup....

Iérémeï haussa les épaules:

--Si tu devait t'en repentir, il ne fallait pas le faire.

--Je ne m'en repens pas! s'écria Savéli, les yeux étincelants. Je recommenceras tout de suite; mais l'orpheline.... Enfin, elles s'en vont, j'en suis bien aise; j'aime mieux ça.

--Amen, dit le vieillard en frappant avec son bâton sur le plancher de la cabane.