XVI

Savéli avait attendu avec inquiétude ce que dirait son fils en entrant dans son pauvre logis au sortir du confort relatif de sa vie d'écolier. Voyant que Philippe ne disait rien, il se décida à l'interroger. Assis sur le banc de bois devant sa maison il fumait sa pipe, un soir, pendant que le jeune homme roulait sa cigarette.--Eh bien! fit-il en regardant devant lui, comment te plaît notre maison?

--C'est délicieux, mon père, répondit Philippe en souriait; c'est tout juste comme autrefois; il me semble encore que je ne suis qu'un petit garçon, et que je vais me remettre à courir avec les autres pour ouvrir la porte du village aux chariots qui vont chercher le foin.

Le père garda un instant le silence.

--Tu ne trouves pas, reprit-il, la maison trop petite et trop noire, nos habits trop sales et trop simples?

--Oh! mon père, pouvez-vous penser!...

Savéli posa le doigt sur la manche du jeune homme; la jaquette, comme le costume tout entier, était d'un drap d'été, tel qu'il convient à un jeune homme qui vient de quitter l'uniforme du gymnase pour l'habit bourgeois.

--Toi, dit le père, tu as des habits allemands, et nous autres nous portons le costume des paysans, des marchands tout au plus; mon cafetan est vieux et râpé, ta mère porte un sarafane, cela ne te choque pas?

--Je vous demande pardon, mon père, répondit timidement le jeune homme, qui se méprit à la question; j'aurais dû comprendra que ces dons que vous m'avez faits ne sont de mise ici; je les porterai à la ville. Avec votre permission, dès demain je reprendrai la chemise et les larges braies,--comme un brave gars de village de village que je suis, ajouta-t-il en souriant.

Savéli fronça le sourcil pour déguiser l'émotion qui l'avait pris à la gorge. Il se tut un instant et reprit:--Non, garde tes habits, ce n'est pas ce que je voulais dire. Nous en reparlerons. Qu'est-ce que tu veux être? lui demanda-t-il. Parle franchement. J'ai porté la balle longtemps après que nous avions déjà de quoi vivre, pour te donner une éducation; je suis encore fort et actif, je puis continuer. Si tu veux devenir un savant et entrer à l'université, tu peux le faire: je payerai pour toi. Si tu vois une autre profession qui te plaise, dis-le; pourvu qu'elle soit honorable et qu'avec le temps elle fasse de toi un seigneur, c'est tout ce que je te demande.

Touché de tant de bonté facile dans ce père à l'extérieur si rude, le jeune homme baisa respectueusement la main calleuse qui reposait sur les genoux de Savéli.

--Eh! bien, fils, que dis-tu? continua celui-ci toujours impassible.

--J'ai souvent pensé à cette question, mon père, répondit Philippe, je me suis dit qu'avec votre permission j'aurais voulu être arpenteur. J'aime les mathématiques, la profession est chez nous pour ainsi dire à l'état d'enfance...

--Arpenteur... ceux qui mesurent les champs avec des piquets et de petites bouteilles en cuivre où il y a de l'eau?...

--Précisément, mon père.

--Qu'est-ce que tu peux trouver d'agréable à cela? fit le père d'un air dédaigneux; il me semble qu'il n'est pas nécessaire d'avoir fait de belles études pour mesurer les champs...

Philippe n'avait jamais soupçonné l'ignorance de son père, si strict dans l'exécution du programme scolaire, si précis dans l'examen des bulletins. Il le regarda avec un sentiment tout nouveau, où le respect certes n'avait pas diminué: cet homme qui ne savait rien avait surveillé ses travaux pas à pas, comme eût pu le faire un maître d'études... Quelle tension de volonté, quelle puissance sur lui même ce père avait dû exercer pour ne pas se trahir! Philippe sentit qu'il aimait son père: il l'avait craint jusque-là.

--Eh bien? réponds, dit Savéli entre deux bouffées de fumée.

--Voyez-vous, mon père, c'est une position qui mène à tout: ayant eu le médaille d'or au gymnase, je puis obtenir une place tout de suite; en continuant les mathématiques, je pourrais devenir un employé du cadastre, puis avec le temps un savant, un géomètre...

--Cela te plairait? demanda le père, sensible à l'idée que son fils pouvait avoir une place tout de suite, et par conséquent devenir quelqu'un sans plus de retard.

--Oui, mon père si vous y consentez, c'est ce que j'aimerais par-dessus tout.

Savéli fuma en silence pendant une minute qui parut longue à son fils.--Soit, j'y consens, dit-il enfin. Tu me diras ce qu'il faut faire, et je le ferai.

Le jeune homme se leva et se prosterna devant son père à la manière des paysans. Un autre se fût borné à le saluer; Savéli fut touché de cette observation des vieilles coutume?. Il déposa sa pipe, bénit son fils et se remit à fumer sans mot dire.

Philippe, radieux, alla promener sa joie au dehors; il prit, sans s'en apercevoir, le chemin de la rivière, et se trouva bientôt en face de la ruine. Les pariétaires et les folles avoines croissaient sur le soubassement de briques, dans un peu de terre apportée là par les vents.

De jeunes pousses de bouleaux grandissaient dans les fentes, disjoignant petit à petit les vieilles pierres calcinées; le vent du soir passait sur toute cette végétation, et la faisait frissonner avec un petit bruit doux et furtif. Le jeune homme sentit sa joie se voiler d'une douce pitié pour ceux qui avaient vécu là. La sombre légende de Bagrianof avait laissé peu de traces dans sa mémoire; ce qu'il se rappelait le mieux, et encore bien vaguement, c'était la dame et sa petite fille ravies aux flammes par un paysan; il lui sembla se souvenir que ce paysan s'appelait Savéli... ce devait être son père... Il se promit de le lui demander.

Comme il faisait le tour de la ruine, il vit le prêtre qui traversait la place, et le rejoignit en trois enjambées. Le père Vladimir était désormais un homme à barbe grise; des boucles argentées se mêlaient à ses cheveux châtains; l'âge l'avait voûté, mais son oeil, toujours intelligent, bien qu'un peu terni prouvait bien que la vie de l'âme, qui sommeillait en lui, se réveillerait au moindre choc. La présence du jeune homme le tira de son engourdissement; il lui tendit la main avec un sourire de vingt ans plus jeune que son visage.

--Où étiez-vous? lui dit-il, je ne vous avais pas vu.

--J'examinais les restes de l'ancienne maison, répondit Philippe. Je suis parti d'ici tout petit, et je n'ai jamais bien su cette histoire. N'était-ce pas mon père qui a sauvé ces dames?

Le prêtre regarda Philippe avec un mélange de surprise et de pitié.--C'était votre père, en effet, et aussi un vieux domestique nommé Timothée.

--Où est-il, ce Timothée? J'aurais bien voulu connaître la part de mon père dans cette aventure. Savez-vous qu'il est très-bon, mon père? Je ne sais pourquoi je m'étais imaginé qu'il était dur...

--Timothée est mort, répondit le père Vladimir en se dirigeant vers la cure.

Le jeune homme lui prit doucement le bras, et lui fit rebrousser chemin vers la ruine. Après une courte hésitation, le prêtre se laissa faire.

--C'est fâcheux que Timothée soit mort, continua Philippe en suivant son idée; mais vous pouvez me dite la part de mon père dans cette belle action, n'est-ce pas père Vladimir? Vous étiez ici dans ce temps?

--Oui, répondit le prêtre.

--Racontez-moi tout cela, je vous en prie.

Ils faisaient le tour de la ruine; le père Vladimir s'arrêta à l'angle de droite, du côté de la rivière.--C'était ici, dit-il. Après avoir sauvé la dame et l'enfant, il retourna dans les flammes une troisième fois pour sauver Timothée.

--Mon père a fait cela? s'écria Philippe enthousiasmé. Re tourner trois fois dans la fournaise, c'est digne des légendes, père Vladimir, n'est ce pas?

Le prêtre fit un signe affirmatif.

--Et modeste avec cela! continua Philippe, s'animant de plus en plus. Il ne m'en a jamais parlé. Comme je vais le surprendre! Je vais lui dire...

--Ne faites pas cela! dit le prêtre eu posant sa main sur le bras du jeune homme et le retenant. Votre père ne veut pas se souvenir du temps du servage. Il ne faut jamais lui en parler, jamais, entendez-vous?

--Pourquoi? demanda Philippe stupéfait et un peu contristé.

Le prêtre hésita: son rôle était vraiment difficile. Il continua cependant.--Le dernier seigneur, Bagrianof, était un méchant homme, votre père spécialement eut beaucoup à souffrir de sa cruauté; vous lui causeriez une peine extrême en lui laissant deviner que vous savez quelque chose à ce sujet...

--Quoi! me taire! ne pas lui dire que je connais sa belle conduite? Je l'adore, mon père.

--Aimez votre père, mon enfant, dit le prêtre de sa voix mélancolique. L'amour des enfants est la couronne de la vieillesse des parents.

Pendant les jours qui suivirent, Philippe eut grand'peine à se contenir: vingt fois il eut envie de parler, malgré la défense du prêtre; il jetait sur son père des regards pleins de tendresse émue.

--Je sais bien ce que tu as, pensait celui-ci: tu es content que je te laisse faire ce qui te plaît.

La mère, interrogée, réitéra la défense du prêtre. Toute jeune femme, elle avait essayé de parler à son mari des anciens seigneurs et de l'incendie:--elle tremblait au seul souvenir de la terrible colère qu'elle avait inconsciemment provoquée. Philippe garda en lui le trésor d'amour et d'enthousiasme que les dix-huit ans avaient voué à son père.

Bientôt le jeune homme quitta le village; six mois après, il était attaché au cadastre, et se plongeait à ses heures de loisir dans les délices abstraites des mathématiques.