XXX

Je regardai Suzanne. Elle n'était pas de celles qui s'évanouissent dans les grandes circonstances: son doux visage marbré avait pris une expression rigide; ses lèvres tremblaient.

--J'aime encore mieux cela que ses caresses, dit-elle entre ses dents serrées. S'il vient ce soir, je le tuerai, ou moi-même!

Une idée lumineuse me traversa l'esprit.

--Est-il parti? dis-je.

--Oui, il s'en va toujours quand il a fait une scène.

--Viens, lui dis-je en l'entraînant dans sa chambre. Vite un châle et un chapeau; ne perds pas une minute.

Elle obéit machinalement.

--Tes bijoux, lui dis-je, où sont-ils?

Elle indiqua un petit meuble. J'y fouillai vivement et j'y pris sa boîte à bijoux, encore intacte.

--As-tu des lettres, des souvenirs, quelque chose que tu aimes?

Elle regarda autour d'elle d'un air indifférent, pus saisit une miniature de sa mère, accrochée à la cheminée, la pressa sur ses lèvres et fondit en larmes.

--Non, non, lui dis-je, ne pleure pas, il ne faut pas qu'on te voie pleurer.

Elle sécha ses larmes aussitôt; La marque du soufflet commençait à rougir et lui causait une cuisson douloureuse.

--Un voile, dis-je.

Elle en prit un et l'attacha avec le même mouvement automatique.

Je la fis passer devant moi. L'antichambre était déserte, et les domestiques à la cuisine, dans le sous-sol, se racontaient l'exploit de leur maître, deviné ou entendu à travers les portes. Je fis monter Suzanne en voiture, et je donnai un ordre au cocher.

--Où allons-nous? me dit ma fille en voyant qu'on ne prenait pas le chemin de la maison.

--Chez le docteur, répondis-je.

Le docteur finissait à peine de déjeuner. Je poussai Suzanne dans la salle à manger, et la montrant à notre ami stupéfait:

--Voilà ce qu'il a fait de ma fille! dis-je Je devais être terrible, car le docteur me regardait plus que Suzanne.

--Qu'est-ce que cela? dit-il sans me quitter des yeux.

--C'est un soufflet, dis-je, et celui qui le lui a donné le payera de sa vie!

Le docteur secoua la tête, prit la main de Suzanne, toujours muette, toujours droite, et secouée seulement par son tremblement nerveux.

--Qu'allez-vous faire? dit-il.

--Vite une ordonnance, docteur; nous partons pour l'Italie. Je l'enlève, et s'il veut venir me la reprendre, je le tuerai!

Suzanne poussa un cri de joie, s'élança dans le vide pour m'embrasser, et ce fut le docteur qui la reçut dans ses bras, car cette fois elle était évanouie.