CHAPITRE V.
Il faut être constant dans l'exécution des plans mûrement réfléchis et arrêtés;—Puérilité des décors employés dans les fêtes et cérémonies d'apparat.—Moyen d'y remédier.—Rétablir quelques réglemens de l'ancienne Académie.—Combien il est dangereux de laisser sortir de France des chefs-d'œuvre introuvables.—Regrets de l'auteur sur leur disparition et leur sortie de France.—Exemples frappans.—Collection Fesch.—Magnifique Paul-Potter.—Armure du chevalier La Hire.—Introduction en France d'une loi romaine conservatrice.—Non-seulement il faut conserver, mais faire encore de nouvelles acquisitions.—Anathême lancé sur certains artistes.—Moyens de se procurer de nouvelles richesses en antiques.—Voyages en Grèce, en Italie, d'un homme célèbre.—Espérances trompées des amateurs des arts.—Facilité de découvrir de nouveaux monumens.—Pêche monumentale du Tibre.
«Jamais la Société des Amis des arts n'aurait, selon moi, plus de droits à la reconnaissance générale, si elle faisait sentir que des plans une fois arrêtés, d'après un mûr examen, ne doivent plus recevoir aucune modification des architectes qui souvent se succèdent dans le même emploi avec une si grande rapidité, et que tant de passions diverses portent à critiquer les opérations de leurs confrères.
«Oui, j'oserai l'affirmer, sans cette constante persévérance à suivre scrupuleusement des projets définitivement adoptés, lorsqu'ils ont été tracés par un homme de génie, jamais nous n'aurons de beaux monumens, parce qu'ils ne seront que le composé d'idées incohérentes[53], et non le produit d'une idée simple et unique dans tous ses rapports. Cette observation paraîtra d'autant plus importante, qu'on a proposé, dit-on, de faire subir les plus grandes métamorphoses à certains embellissemens de Paris déjà fort avancés, tels que la fontaine de l'Éléphant, dont les frais énormes sont plus qu'à moitié faits; monument qui, malgré les censures, n'en serait pas moins digne de la nation française. On blâme les œuvres de ses prédécesseurs; et les dessins, les travaux éphémères de certains artistes en place paraissent souvent être le fruit de conceptions puériles, comme il est aisé de s'en convaincre en se rappelant ces anges de planches découpées, ces fleurs en peinture que l'on a vus si ridiculement figurer, depuis trois ans, aux reposoirs du Louvre, lorsque la pompe des lieux exigerait exclusivement des statues de bronze et des corbeilles remplies de tous les trésors de la nature[54].
«Perdons un instant de vue ces riantes cérémonies. Dans ces commémorations funèbres qui doivent durer autant que la monarchie, quel effet produisent ces catafalques, ces urnes, ces patères en bois peint et argenté? Je suis toujours plus surpris de ne pas voir à Saint-Denis plus de vases d'argent ou d'albâtre; un mausolée, soit en stuc, soit en tôle moirée, soit en pièces de marbre, qu'avec quelques soins on pourrait chaque année ajuster ou désunir à volonté. Ces riches accessoires s'accorderaient parfaitement avec les voiles de crêpe, le manteau d'or, de velours et d'hermine qui cachent à demi le sceptre, la couronne et l'urne sépulcrale.
«Jamais la Société des Amis des arts ne deviendrait plus précieuse à la patrie, si, en se rapprochant du but principal de son institution primitive, elle procurait chaque année de nouveaux modèles aux artistes, en empêchant de sortir de France, par des achats bien entendus, tant de chefs-d'œuvre antiques et contemporains, que les estimations trop basses des appréciateurs de nos musées et le plus dangereux cosmopolisme laissent souvent passer à l'étranger, qui très-sagement profite de nos fautes. Rien ne prouve mieux combien il serait important de modifier la composition de cette espèce d'aréopage réputé presqu'infaillible, que les faits que je suis à même de vous conter, faits qui démontrent que leurs jugemens ne devraient pas être sans appel. Un amateur, qui avait besoin d'argent, mit en dépôt un Van Dyk chez un fonctionnaire public. Ce portrait fut estimé valoir à peine huit cents francs par quelques experts du Musée qui avaient été consultés. Nonobstant cette faible appréciation, le dépositaire, plus vrai connaisseur, prêta six mille francs, pour un temps indéfini, au propriétaire de ce tableau, qui, quelques mois après, ayant probablement trouvé l'occasion de le vendre plus cher, le retira des mains du prêteur, en lui remboursant entièrement la somme de six mille francs qu'il en avait reçue. Voici d'autres anecdotes que je puis garantir. Un magnifique Paul Potter était à vendre; et, comme l'on sait, nous n'en avons que deux au Musée du Louvre et deux autres à l'Élysée Bourbon. Au Louvre, un seul est achevé; le plus grand n'est qu'une belle esquisse: l'autorité fut avertie à temps, elle envoya ses experts. Le Paul Potter fut visité, lorgné, examiné, battu à froid, la chose se devine; ce tableau ne sortait point des magasins de ces messieurs, pas même de ceux de leurs confrères; et pendant qu'ils mésoffraient, le possesseur de ce chef-d'œuvre, impatienté de tant de pourparlers et de délais, le vendit ou le troqua. Il est, dit-on, passé en Allemagne. Par suite encore des mêmes temporisations, le Musée d'artillerie n'a pu recouvrer, malgré les offres les plus séduisantes mais tardives, l'armure du chevalier La Hire, frère d'armes de Jeanne d'Arc, armure dont l'authenticité paraissait constatée par une tradition[55] respectable. C'est l'Angleterre qui possède maintenant ce précieux trophée.
«On a laissé acheter par la Russie, pour la somme modique de douze à quatorze cent mille francs, une grande partie de la précieuse collection de la Malmaison, si riche en antiques, en tableaux de toutes les écoles, notamment en Claude Lorrain, en Paul Potter, en Rembrandt, en statues de Canova, en raretés de toute espèce. La Prusse a traité de la galerie Justiniani, dont nous eussions pu nous réserver les morceaux les plus remarquables.
«À la vente du mobilier du cardinal Fesch, pour quelques mille francs de plus ou de moins, nous avons perdu des bas-reliefs admirables, des vases d'albâtre fleuri[56], des statues, un buste de Cicéron en marbre, original unique, que lord Wellington a transporté, dit-on, dans un de ses palais en Angleterre. Cette année, le superbe cabinet de M. Crawfurt a été dispersé peut-être aux quatre coins de l'Europe[57]. J'ai eu même la douleur de voir les portraits des personnages les plus illustres, peints par les plus grands maîtres des différens siècles et des différentes écoles, passer entre les mains de simples particuliers, lorsqu'ils auraient dû compléter les collections du Musée, ou du moins rentrer dans les châteaux royaux, dont la plupart étaient sortis. Je puis vous affirmer qu'un Amour bandant son arc, faisant partie de la même galerie, est passé entre les mains de deux artistes, et qu'il fut peu de temps après marchandé pour le roi de Prusse. Cet Amour se voyait autrefois (en 1814) dans l'ancien Musée; la France laissera-t-elle échapper ce chef-d'œuvre? Si l'administration ne juge pas à propos d'augmenter dans sa collection les œuvres d'artistes dont elle possède déjà beaucoup d'originaux, au moins devrait-elle saisir l'occasion, lorsqu'elle se présente, de s'enrichir des productions des peintres ou des statuaires dont elle n'a pas une seule composition, telles que certains tableaux que j'ai vus dans les cabinets de M. de St.-Victor et de M. Miron; je vous parlerai spécialement d'un tableau de genre qui m'a paru très-intéressant[59]; il est vulgairement connu sous le nom des Musiciens ambulans, par Diétrick; on croit y voir respirer les personnages; le son de leurs instrumens semble sortir de la toile et frapper votre oreille de la plus douce harmonie.
«Ignore-t-on que nos marchands d'antiques possèdent encore dans ce moment beaucoup de meubles magnifiques, parfaitement conservés, et que l'on voyait jadis au Louvre, sous les Valois, Henri IV et ses successeurs, et qui seraient beaucoup mieux placés dans quelques appartemens de Fontainebleau ou de Chambord, que ces meubles modernes qui contrastent si mal avec l'architecture du siècle de François Ier, tels entre autres, on nous a montré dans un seul magasin un magnifique bureau renfermant une statue de jaspe et de pierres précieuses; deux nègres appartenant au genre de sculpture polychrome[60], offerts à Louis XIV; un buste de Turenne par Coustou; un Voltaire dans sa jeunesse, sculpté en marbre par Lemoine; enfin, une superbe colonne de granit oriental, sortie de la galerie de Florence. Oubliera-t-on de conserver à la France un des plus rares chefs-d'œuvre de Van Dyk[61], celui du bazar européen, et quelques-uns des plus marquans du Musée de la rue du Temple[62]?»
«Pourquoi votre gouvernement n'introduirait-il pas en France, reprit Philoménor, quelques dispositions d'un décret pontifical très-connu? Il est rigoureux, j'en conviens, et même il m'a beaucoup contrarié dans mes projets pendant le séjour que j'ai fait à Rome; en faisant subir à cette loi conservatrice quelques modifications indispensables, elle devra vous paraître infiniment sage. Qu'aucun objet d'art antérieur à ce siècle ne puisse désormais franchir vos frontières, et conséquemment sortir de France, sans une permission expresse d'une autorité compétente qui, préalablement, exercerait une salutaire inquisition pour empêcher que la loi ne fût éludée; que les directeurs de vos Musées de Paris et des départemens obtiennent encore et conservent pendant un temps fixe, trois mois, par exemple, après l'adjudication, non-seulement le droit de préférence, mais le droit de réméré sur les tableaux, statues, bas-reliefs et autres productions des génies antiques ou contemporains et qui auront été légalement exposés et vendus. Alors vous n'aurez plus lieu de vous plaindre de ces enlèvemens désastreux, de ces déplacemens et de ces dislocations si préjudiciables à l'art et au bonheur de la patrie.» «Cette idée est bonne, lui dis-je; peut-être se croira-t-on autorisé à vous faire une objection spécieuse en apparence. Ne faudrait-il point plutôt encourager les talens modernes; et surtout ces jeunes talens dont l'aurore est si brillante, et dont la marche hardie semble dépasser certains artistes qui les ont précédés? D'accord; mais je ne vois pas de raison pour favoriser, au préjudice des grands maîtres des siècles passés, le triomphe de ces hommes, qui, dans l'espoir de vendre plus chèrement les produits de leurs ateliers, souriaient, en 1814, au récit de nos pertes et de nos désastres, et qui, bien éloignés du patriotisme des Hippocrate et des Callot[63], n'ont pas rougi, (je l'ai vu) d'avilir leurs palettes et de profaner leurs ciseaux… Oui, vous-en conviendrez avec moi, quelque parfaites que soient leurs compositions, jamais elles ne doivent faire négliger l'acquisition des chefs-d'œuvre grecs, romains ou bataves, des Lysippe, des Raphaël, des Paul Potter. Que de monumens nouveaux la France devrait encore à son gouvernement, si quelques fonds étaient employés à explorer les environs des villes où fleurirent jadis les colonies de la Phocée ou de l'Italie, tels que les campagnes de Marseille, Nîmes, Aix, et surtout Autun et Avalon[64], où des urnes, des médailles, des statues, des vases trouvés chaque jour, font à juste titre soupçonner l'existence d'antiquités plus précieuses. Vous ne l'avez pas ignoré, on a fait depuis la paix quelques voyages lointains[65], on a publié une description brillante des pays que l'on a parcourus, et comme moi, vous en avez senti tout le mérite. Cependant, était-ce bien ce seul avantage que nous dussions espérer d'une expédition aussi dangereuse et de recherches aussi pénibles? Parlons vrai; c'était presque la Toison d'or que nous attendions de ces nouveaux Argonautes.
«Ah! comme notre espérance fut trompée! Nous y avons perdu un de nos meilleurs peintres[66]; on nous a livré, comme je vous l'ai dit, des mémoires très-bien écrits, très-intéressans, des panoramas très-fidèles, lorsque nous comptions sur des monumens nouveaux, sur des monumens réels qui pussent nous consoler de ceux que nous avions perdus[67]. Oui, des monumens aussi nécessaires pour les Français, que l'étaient pour Rome les festins et les cirques populaires. Le célèbre voyageur dont je parle, a répondu d'avance à nos regrets: «Le transport seul d'une tête colossale de Thèbes à Alexandrie, coûte cinq cents guinées au consul d'Angleterre. La position de la France ne permettait pas de pareilles dépenses[68].» À ces raisons je n'ai point de réplique; mais dans le dernier voyage fait en Sicile et exécuté sous des auspices protecteurs, cette excuse ne paraîtra plus solide. N'aurait-il point été facile de trouver dans les ruines de l'ancienne Syracuse[69] quelques chefs-d'œuvre jusqu'alors ignorés? Je crois qu'il faudrait profiter d'une circonstance favorable, pour continuer des explorations sur le continent de la Grèce, de l'Asie mineure, et surtout dans les îles de l'Archipel. Peut-être qu'en déblayant, qu'en dérangeant, en soulevant ces masses énormes de débris amoncelés par les siècles, peut-être, dis-je, qu'en creusant plus avant, on trouverait des morceaux capables de dédommager des sommes consacrées à ces utiles travaux: une pareille entreprise ne donnerait point aux Français la réputation d'un lord Elgin; ils auraient marché sur les traces d'un Léon X, d'un Sixte-Quint et d'un Clément XIV. Quel savant[70] serait plus en état de remplir cette commission délicate que le jeune voyageur qui le premier découvrit la Vénus de Milo? Son ardent amour pour la botanique et les arts, que nous avons été à même d'apprécier; ses vastes lumières, son discernement exquis, son zèle infatigable pour multiplier en France les produits de la nature et des génies antiques; enfin son patriotique désintéressement, serait le gage de succès très-assurés et très-peu dispendieux.
«On serait, je le présume, plus heureux qu'à la pêche monumentale et infructueuse faite dans les eaux du Tibre. Les actionnaires n'ont pas réussi dans cette opération, et cela se devine facilement[71]: on n'a point trouvé de bronze, parce que le bronze se fond, se convertit en monnaie et ne se jette point ordinairement dans un fleuve, à moins que vous n'accusiez de cette sottise les factieux du Bas-Empire, chez qui la passion ne laissait pas même raisonner l'intérêt, ou ces hordes de barbares stupides qui plusieurs fois ont saccagé la ville éternelle. Les eaux rousses du Tibre, imprégnées de matières corrosives, ont probablement détruit, après des siècles, les marbres et les porphyres que cent révolutions ont pu y précipiter.»
«Cette explication me semble assez juste,» reprit Philoménor, qui, en disant ces mots, s'aperçut que je l'avais insensiblement conduit au Corps législatif.