CHAPITRE VII.

Penchant des décorateurs pour les colifichets qui se renouvellent souvent.—Bas-relief de Louis XIV à Versailles.—Bas-relief du même monarque au Musée détruit des Petits-Augustins.—Morceaux intéressans qui s'y détériorent d'un jour à l'autre.—Nécessité d'un nouveau répertoire de ces objets précieux.—Musée d'architecture.—Critique du projet d'un architecte.—Recréer l'ancien Musée français avec les débris non replacés.—Nécessité d'un répertoire nouveau de ces objets précieux.—Fondation d'un Musée de sculpture moderne.—Établissement d'un Musée universel statuaire en modèles de plâtre.—Musée des copies des plus excellens tableaux que nous avons perdus ou que nous n'avons jamais possédés[79].—Réponses péremptoires aux objections que l'on ferait à ce sujet.

«Mais doit-on espérer cette épuration du goût? Je l'ignore, mon cher Grec; nos décorateurs ont une tendance si naturelle pour les colifichets qui se renouvellent souvent, que dans un des salons du palais de Versailles on a refait soigneusement en plâtre un bas-relief détruit, représentant Louis XIV victorieux; et, je le dis avec douleur, on laisse exposé à tous les genres de mutilations[80] et dépérir en plein air, dans la cour de l'ancien Musée français, un grand et magnifique médaillon en marbre blanc, à peu près de même grandeur, où Coustou a sculpté le grand roi passant le Rhin, à la tête de son armée.

«L'ancien jardin des Augustins où une partie des tombeaux, des urnes, des bas-reliefs et des pyramides sépulcrales étaient dispersés sous les saules et les cyprès que l'on y avait plantés, n'existe plus; la fontaine dont l'eau limpide serpentait à travers les fleurs et les débris, m'a semblé tarie; les blocs de pierres destinés à élever sur ce sol funèbre le temple des arts, couvrent cet espace où l'on aperçoit à peine les vestiges de la plus faible végétation. Tel est le sort des choses de ce monde; les ruines chassent les ruines qui en avaient remplacé d'autres, pour faire place à des monumens nouveaux. On démolira même la façade du château de Gaillon, dont l'architecture est si gracieuse et si légère; où l'acanthe[81] semble sortir de la pierre, et y développer en rosaces ses feuilles si élégamment échancrées; où des génies aériens paraissent s'élancer de la base des pilastres pour en soutenir la pesanteur. Si l'on suit le plan d'un des architectes, on transportera cette façade sur la même ligne que celle du château d'Anet. Une pareille transmutation ne paraîtra-t-elle pas complètement absurde? Ne blesse-t-elle pas toutes les lois de pondération et d'ensemble si indispensables dans les monumens réguliers, et conséquemment du bon goût, puisque d'un côté vous auriez d'admirables édifices, et de l'autre l'aspect hideux de gros murs insignifians qu'il faut absolument renverser, pour ne pas mettre la perfection en regard de la rusticité? Ne vaudrait-il pas mieux replacer les débris du palais du cardinal d'Amboise en face de celui de Diane de Poitiers, qui, tous deux parallèles, accompagneraient la grande entrée de l'école des beaux-arts? On pourrait relever, à la suite, sur les deux côtés, d'autres débris de chapelles, de tours, de portiques, de colonnades, entre lesquels on arriverait au nouveau monument, que l'on apercevrait au fond, et qui aura, dit-on, tout le mérite d'une belle simplicité.»

«L'architecture aurait pour lors un petit Musée, me dit mon Grec; où serait-il plus convenablement placé que dans le lieu même où se donnent les leçons, où la démonstration pratique serait ainsi jointe aux théories?» «Mais, hélas, repris-je, quand reverrons-nous dans un local convenable les trésors en tout genre qui nous ont été légués par l'école française?

«Le gouvernement, par des motifs que nous respectons, ayant supprimé le Musée des monumens français, pour rendre un grand nombre des objets qu'il renfermait à leur primitive destination, des regrets fondés s'élèveraient à ce sujet, si, dans leur dispersion, ces augustes chefs-d'œuvre étaient trop éloignés des artistes auxquels ils doivent servir de modèles. Il serait donc utile de rétablir en petit, avec les monumens qui ne peuvent être réclamés, un Musée qui, par la force d'événemens déplorables, était devenu si grand et si complet. Pour remplir ce but, il faudrait alors classer les morceaux précieux dont il serait composé, d'après le plan tracé jadis par M. Lenoir, ce savant à qui la France a tant d'obligations; plan où l'on suivrait l'échelle des siècles, depuis les temps de barbarie jusqu'aux jours plus heureux qui leur ont succédé. La restauration de ce Musée détruit doit paraître plus urgente, s'il est vrai, comme on l'assure, que tous les objets d'art disséminés dans les galeries, salles, cloîtres, jardins et souterrains de l'ancien établissement, n'aient pas été exactement inventoriés, comptés et numérotés lors de sa suppression. Ce serait le moyen le plus efficace d'arrêter les mutilations du temps et des vandales, et peut-être aussi d'empêcher que de curieux débris ne soient égarés ou perdus. On compléterait cette vénérable collection, en réunissant ailleurs les productions les plus marquantes du ciseau moderne. L'émulation des artistes en ce genre serait plus excitée, si les chefs-d'œuvre des Canova français étaient acquis et rassemblés chaque année dans une des salles du Louvre par le gouvernement, et y partageaient les suffrages que les vrais connaisseurs ne cessent de prodiguer aux peintures des Lethiers, des David, des Gérard et de nos autres Apelle, qui semblent se disputer la palme dans les galeries du Luxembourg.

«L'art statuaire gagnerait beaucoup, selon moi, si l'on mettait à part, dans un vaste local, les copies en plâtre ou en stuc, fidèlement modelées, des statues, bustes, bas-reliefs, vases et candélabres les plus parfaits, que nous avons perdus en 1815, ou que même nous n'avons jamais possédés, et qui se trouvent en Italie, en Espagne, en Hollande, en Angleterre, en Allemagne et en Russie[82].

«Un pareil dédommagement dont Rome nous a donné l'exemple après le traité de Tolentino[83], et dont l'utilité et l'agrément seront sentis, est d'autant plus facile à obtenir, que nous sommes en paix avec les puissances qui possèdent les originaux, et que cette conquête innocente ne peut nullement en détériorer les prototypes. Nous avons acquis déjà des sujets bien importans pour commencer un semblable Musée, depuis que l'on a reçu en France les statues-modèles du groupe de Niobé et de ses enfans, dont le grand Duc de Toscane vient de faire présent à Sa Majesté.

«On ne veut dans les Musées français que des tableaux originaux, et j'applaudis le premier à ce système; cependant lorsque certains chefs-d'œuvre nous sont ravis pour toujours, lorsque le temps les mine, les ternit et les encroûte, le seul moyen, humainement parlant, de conserver la pensée du génie, (indépendamment de la gravure) est un calque parfait, tel que la Cène, par Léonard de Vinci, qui se voit à Paris dans la galerie d'Apollon du Louvre. Le grand principe qui excluait toute copie de l'enceinte du grand Musée, une fois violé, je ne vois pas de raison qui empêche de le transgresser encore, en prenant seulement la sage précaution de reléguer dans les autres appartemens du même palais les excellentes imitations faites par nos jeunes peintres de tous les tableaux capitaux qui nous sont échappés, ou qu'une prudente défiance avait soustraits aux droits de la victoire, tels que ceux de la belle galerie de Dusseldorf. Une semblable collection me semblerait avoir un très-grand intérêt.»