CHAPITRE XII.
Cathédrale.—Préparatifs pour la fête du baptême du duc de Bordeaux.—Décors peu analogues avec la vieille métropole.—Ornemens plus en rapport avec l'architecture gothique.—Avantages qui en eussent résulté.—Note remarquable.—Philoménor assiste à la cérémonie du baptême.—Pièce de vers.—Présages anecdotiques sur le duc de Bordeaux.
Séduits par les brillantes descriptions que les journalistes avaient données des préparatifs immenses faits pour le baptême de S.A.R. Mgr. le duc de Bordeaux, nous nous rendîmes avec empressement à la cathédrale, le jour même de la cérémonie. Là, dès l'entrée, nous croyions être éblouis par une pompe vraiment imposante et religieuse; quel fut notre étonnement en voyant un échafaudage de pièces de charpente cacher la vénérable façade! Il nous sembla que de longues tentes de forme antique, en étoffes éclatantes, semées de fleurs de lys et bordées de franges d'or, eussent été moins dispendieuses en main-d'œuvre, plus riches, et plus analogues au monument, que ce portique de bois doré et de toiles fraîchement peintes, qui, malgré les ogives, les petites tours, les crénelures et les enjolivemens de toute espèce, n'en paraissait pas moins bizarre, près de ces murs tout noircis par les siècles. Introduits dans l'intérieur, les décorations produisaient au premier coup-d'œil le plus grand effet; ces lustres de cristal, ces candélabres où brûlaient des milliers de bougies, ce dais superbe du velours le plus fin, ces riches tapis, cet autel en arc de triomphe, ces génies portant les insignes du prince, cette chapelle de vermeil, ces draperies amarante et fleurdelysées, ces étoffes d'or et d'argent qui couvraient les murs et les tribunes de la nef, ces guirlandes de fleurs qui s'enlaçaient autour des colonnes et retombaient en longs festons; tout cet ensemble, j'en fais l'aveu, éblouissait d'abord le spectateur. Remis de notre première surprise, nous nous demandâmes si tous les détails étaient bien d'accord avec une cérémonie aussi grave et aussi importante, une cérémonie qui allait pour ainsi dire consacrer à jamais les destinées de la monarchie? «Sans mériter le nom de frondeur partial et caustique, une partie de ces ornemens, me dit Philoménor, ne seraient-ils point plutôt convenables à une salle de bal élevée à la hâte, telle que celle de l'Hôtel-de-Ville, qu'à l'antique métropole de Paris? A-t-on cru faire quelque chose de merveilleux, en peignant provisoirement en couleurs bariolées les croisées des travées qui se trouvent au-dessus du sanctuaire? Pourquoi du provisoire, lorsque la magnificence royale se déployait dans toute sa plénitude? et puisque l'argent ne manquait pas, n'eût-il pas mieux valu employer des verres de couleur, solidement assurés, et qui eussent mis ces croisées parfaitement en harmonie avec les rosaces admirables et autres vitraux de la cathédrale? Au moins, long-temps après la fête, le souvenir de l'événement le plus heureux eût été marqué par une restauration aussi utile qu'indispensable. D'après un principe incontestable, la solidité des choses que l'on paie très-chèrement, peut seule concilier la magnificence avec l'économie. Tous les hommes d'un goût éclairé en diront autant; mais, soit par insouciance, soit par un intérêt sottement calculé[117], cette sage maxime est sans cesse oubliée. Je suis bien éloigné de proscrire de nos temples les fleurs et les feuillages artificiels dans nos cérémonies religieuses; l'imitation la plus parfaite des trésors de la nature est le plus légitime hommage que l'homme reconnaissant puisse offrir à son éternel bienfaiteur; aussi n'est-ce pas l'usage, mais l'agencement, que j'oserai blâmer ici; à ces petites guirlandes beaucoup trop recherchées, à ces petites roses clairsemées sur satin blanc, on reconnaît trop la main de mesdames Mûre et Germont[118].»
«Plaisanterie à part, lui répondis-je, j'eusse préféré faire régner uniquement dans les hautes tribunes de l'édifice des cordons immenses de verdure; et plus bas j'aurais placé des vases de porcelaine et d'albâtre antique, remplis des plus belles fleurs de la France. Que signifient ces trophées de drapeaux représentés sur des planches échancrées, lorsque la réalité eût dû remplacer ces plates images? Bon Dieu! qu'eussent fait de moins les maires et adjoints d'une petite ville ou les marguilliers d'une succursale champêtre? Que signifient encore ces armoiries et ces anges en peinture qui les soutiennent, lorsque les manufactures de notre bonne ville de Lyon eussent pu fabriquer de riches tentures, et faire broder en or et en argent sur la moire et le velours ces cartouches et autres accessoires? À quoi donc nous servirait notre prodigieuse industrie, si son luxe n'était pas étalé dans nos fêtes? Ces décorations qui, pendant un certain temps, auraient vivifié les ateliers de nos grandes cités, n'eussent point été éphémères, et auraient pu être conservées pour d'autres cérémonies aussi désirées que solennelles, tandis que de toutes ces dépenses très-considérables en main-d'œuvre, il n'en restera rien, presqu'exactement rien, que les dessins[119]. On ne me contestera pas d'ailleurs qu'il est toujours dangereux de mettre le genre gothique en contact avec le style moderne, et qu'il faut éviter toute macédoine architecturale. L'ordre gothique ne supporte que des ornemens graves, nobles et majestueux, que des ornemens relatifs aux époques héroïques de notre histoire; et l'artiste obligé de travailler en quelque sorte avec le génie maure ou arabe, doit nécessairement marcher avec lui, sans s'écarter de la route tracée; il doit se soumettre aveuglément à ses inspirations. Les marbres vrais et non imités, les bronzes, les tapisseries, les étoffes en laine, en soie, les crépines d'or, les couleurs les plus tranchantes, telles que l'écarlate, le pourpre, le bleu d'azur, sont les seuls décors qui puissent s'allier avec ce genre grandiose, aussi pompeux que sévère.» D'après un contraste aussi frappant entre ce qui existait autour de nous et ce que très-certainement le bon goût aurait proscrit, nous cherchâmes d'où pouvait naître l'enthousiasme subit qu'avait produit le premier coup-d'œil; nous trouvâmes que le temple tirait infailliblement sa magnificence de la présence du monarque législateur, des princes, des princesses, de la réunion des grands de la cour, des premières autorités de l'état, et en un mot, de tout ce que la France offre de plus distingué dans les rangs divers de la société. Quelle voix humaine exprimera cette sensation qu'éprouvèrent tous les cœurs vraiment français, en voyant s'avancer dans le temple de Dieu les deux orphelins, et surtout ce nouveau Joas[120], ce précieux rejeton de tant de rois qui, par le mouvement très-marqué de ses petits bras, témoignait la satisfaction qu'il éprouvait à la vue de cette brillante assemblée. Non, aucune expression ne peut rendre la respectueuse admiration dont on fut généralement saisi en croyant deviner les inclinations précoces du royal enfant, lorsque, pendant la cérémonie, nous vîmes le jeune Henri se montrer presqu'insensible aux objets éblouissans dont il était entouré, et jouer continuellement avec les décorations du mérite et de l'honneur que ses mains faibles et hardies saisissaient sur la poitrine de son aïeul. «L'heureux présage, mon cher Philoménor, dis-je aussitôt! n'est-ce point Achille dédaignant les vaines parures, les colliers, les bracelets offerts par Ulysse à sa curiosité, et décelant subitement son sexe et son mâle courage par le choix d'une épée?»