CHAPITRE XIV.
Palais-Royal.—Passages vitrés.—Musée des rues.—Enseigne.
«Demain, mon cher Philoménor, dis-je à mon Grec en le quittant, on représente Hamlet et l'École des Femmes au grand théâtre national; si vous voulez, nous entendrons les premiers talens de la scène française et peut-être du monde entier, je veux parler de Talma, de Mlles Mars et Duchesnois. Lorsque vous aurez essuyé les pleurs que le sombre désespoir du prince de Danemarck et les remords touchans de sa mère vous auront fait répandre, vous verrez avec quel art l'Agnès la plus parfaite sait exprimer toutes les nuances du sentiment et de l'ingénuité.»
Philoménor accepta la partie, nous nous donnâmes rendez-vous au Palais-Royal; et à l'heure marquée, le jeune Grec m'y attendait. «Les formes de ce palais, lui fis-je observer, ont bien changé avec le temps et avec les habitudes des Parisiens. Le Palais-Royal était exclusivement, il y a peu d'années, le centre des affaires et des plaisirs. À toute minute, l'affluence du public était telle que l'on avait peine à circuler dans ces longues galeries qui, actuellement sont souvent presque désertes. Et par suite de la mobilité des révolutions, nous avons vu supprimer ou transporter, dans les rayons de la circonférence de ce palais, des établissemens[194] que la mode et des circonstances impérieuses y avaient fixés.
L'élégante commodité des passages vitrés de l'Orme, de Feydeau, du Panorama et même du Caire, où la lumière si douce et si favorable pendant le jour, est le soir si éblouissante, a beaucoup nui aux galeries de ce palais. Ces passages sont des foires perpétuelles qui, par leurs utiles dispositions, contribuent à nous consoler de la destruction des grands monumens, sur les débris desquels plusieurs se sont élevés. En toute saison, on y trouve un sûr abri contre l'inclémence de l'air, et tout en s'y promenant, on y jouit du spectacle des produits variés d'une industrie perfectionnée. Ces agrémens réunis devraient bien engager l'administration municipale à multiplier ces portiques et ces dômes transparens dans les quartiers de Paris où les cours publiques de traverse sont si sombres et si sales.» «Vous allez être convaincu, reprit Philoménor, que j'ai bien plus de plaisir à louer qu'à censurer sans cesse. Vous avez ici, et dans mille autres endroits de cette capitale, un très-grand avantage qui manque à beaucoup de grandes villes en Europe, et ce titre de supériorité est votre musée des rues. Un bon tableau, une figure de bronze, un bas-relief, des vases de porcelaine, pour enseigne, valent bien, ce me semble, le compas ou la boule d'or, le croissant ou la clef d'argent. Cependant je croirais qu'une scène du Solliciteur ou de Jeanne d'Arc, serait préférable au Gagne-Petit ou au Pauvre Diable, et qu'il faudrait toujours choisir des sujets qui élèvent ou charment l'imagination. Malheureusement, jusqu'ici, la ganterie, la bonneterie et la chapellerie ne se sont point soumis à cette révolution générale. Et lorsque les autres négocians ont presque tous subi la loi du nouvel usage, l'œil est offusqué par ces gants énormes, ces jambes de géant, ces chapeaux de Gargantua tous peints en couleur éclatante. Et pourtant la suppression de ces gothiques enseignes ne nuirait en rien au trafic de ces objets. Je suis quelquefois étonné, ajoutait Philoménor, de rencontrer dans vos rues et sur vos places publiques des compositions qui ne dépareraient pas les galeries du Luxembourg.» «Cela s'explique, lui dis-je, nos meilleurs artistes, dans leur jeunesse, n'ont pas dédaigné d'exposer d'immortelles productions en plein air; par modestie ils ont gardé l'anonyme.» «Parlez plus vrai, répliqua malicieusement mon Grec; en travaillant secrètement et comme à la dérobée pour la lingère, le marchand de nouveautés, le tailleur, et même pour de simples artisans aussi nécessaires, certains peintres ont cru qu'à tout âge, il était très-bon et très-sage de meubler à peu de frais leur garde-robe ou leur appartement. En faisant l'enseigne de tel restaurateur, en peignant M. et Mme Fricotin[195], ils se sont trouvés quelquefois très-heureux de s'assurer pendant l'année d'excellens dîners pour quelques coups de pinceau. De bons dîners ont leur prix; et il est plus d'un auteur connu, qui, malgré tout le mérite de ses petits madrigaux, de son roman sentimental ou de ses belles pensées philosophiques, n'a pas obtenu le même avantage. Les arts, mon cher ami, les arts conduisent moins à l'hôpital que les lettres.»