CHAPITRE XV.
Montagne Sainte-Geneviève.—Bibliothèque.—Leçon d'un professeur du collége de France.—Étonnement du jeune Grec sur l'emploi du local.—Anecdote prussienne.—La Sorbonne et sa restauration.
Nous avions dirigé notre course vers la Montagne-Sainte-Geneviève, pour visiter la bibliothèque très-intéressante par la collection de livres rares, de bustes, de tableaux[127] des hommes illustres dont les souvenirs semblent encourager la jeunesse à suivre la carrière qu'ils ont si glorieusement parcourue; la disposition du vaisseau nous parut très-commode pour les lecteurs en toute saison. Au sortir de la bibliothèque, je proposai au curieux Philoménor de le conduire à une leçon du collége de France pour y entendre un professeur aussi connu par la délicatesse de son goût, la finesse de ses aperçus et par ses ouvrages justement estimés, que par une littérature immense sans morgue et sans pédantisme. Le jeune Grec fut satisfait de la leçon du professeur; il eût bien voulu lui faire quelques observations sur certains principes qui n'étaient pas tout-à-fait d'accord avec les siens; sa modestie l'en empêcha; il se contenta, en sortant, de critiquer à juste titre la petitesse de l'établissement. «Quoi! disait-il, voilà donc le sanctuaire où se développent les derniers préceptes de perfection que les Muses donnent à leurs nourrissons!
«Vous aviez une salle décorée de colonnes et de festons; quelle bizarrerie! comment l'a-t-on défigurée par des échafaudages et des amphithéâtres du plus mauvais genre? n'est-il pas singulier que pour y parvenir, on soit obligé de traverser des vestibules qui, sous le bon plaisir de je ne sais quelle autorité, sont devenus des remises? Si le péristyle d'un des principaux temples des lettres et des sciences sert maintenant à cet usage, comme tout vient avec le temps, il ne faut pas désespérer de voir bientôt s'y établir une écurie, et alors on serait tenté d'inscrire comme en Prusse sur le fronton, lorsque le même abus se fut introduit près de son musée: «Musis, Mulisque templum.» «Contenez votre indignation, lui dis-je; indiquer de pareilles inconvenances, c'est les faire disparaître. La Sorbonne, ajoutai-je, dont cent auteurs vous ont parlé, va bientôt sortir de ses ruines déplorables et devenir le premier foyer de l'instruction publique.
«Déjà plusieurs salles sont préparées pour différens exercices, et principalement celle que l'on destine à la distribution des prix accordés aux jeunes élèves de l'université; de nombreux amphithéâtres, commodes et bien drapés, la rendent très-propre à cet usage. On a tout fait pour piquer l'émulation, et pour inspirer l'amour et le désir de cette gloire solide et raisonnable que donne la culture et l'étude approfondie des connaissances humaines. Des peintres habiles ont payé un juste tribut aux protecteurs des arts, des sciences et des lettres; en traçant sur les panneaux de la voûte quelques traits les plus saillans de leur histoire, ils ont acquitté la dette de la patrie reconnaissante, et généralement du monde savant. Ces mêmes artistes nous ont offert sur les lambris les portraits fort ressemblans de ces hommes immortels, qui, dans tous les siècles et dans tous les pays policés, ont fait naître ou répandu les lumières de la civilisation par leurs découvertes et leurs écrits. Dans cette enceinte se trouve la meilleure compagnie; on s'y rencontre tour à tour avec Homère et Platon, Démosthènes et Archimède, Molière et Buffon, Racine et Descartes, Mallebranche et Bossuet, Fénélon et Leibnitz, Delille et Lavoisier, et beaucoup d'autres de cette trempe; mais y conservera-t-on ces statues si mal faites, d'une substance si frêle et si peu digne de figurer dans le muséum central de toutes les académies du royaume? Je ne le crois pas: le caractère du Grand-Maître, et son goût exquis m'en sont garans; qui connaît mieux que sa Grandeur la nature du vrai beau et la mesure des convenances? Malgré quelques traces de mauvais goût, l'architecte, comme vous le voyez, a suspendu sur les façades extérieures de l'édifice quelques guirlandes d'une grâce exquise, et lui a imprimé des formes graves qui, dans ses cours silencieuses, inspirent le recueillement et un respect involontaire.»